Une envie de livres ?
15/12/2008
Vous, moi et les livres
Puisque j'ai commencé à faire un sort aux bibliothèques, venons-en au meilleur à présent. Dans je ne sais plus quel manuel de méthode de travail pour les étudiants en histoire, feuilletée lorsque j'étais étudiante, il était expliqué que l'historien ne lit pas un livre - d'histoire - dans un fauteuil profond, seul avec son livre, mais qu'il doit lire avec un crayon et un papier à la main. Ce qui est vrai, pour noter les idées essentielles, ou les réflexions que font naître la lecture. N'empêche que la bibliothèque de mes rêves, je ne l'imagine pas sans un fauteuil profond et confortable. Juste pour pouvoir de temps en temps, par pur plaisir, sans besoin lié au travail, prendre en main mes livres préférés, ceux de Marc Bloch ("ah, mes Rois thaumat' !"), de Lucien Febvre (Le problème de l'incroyance au 16e siècle), de Fernand Braudel (sa merveilleuse Méditerranée), Jean Delumeau, Pierre Goubert (Louis XIV et ses 20 millions de Français), Arlette Jouanna (Le devoir de Révolte, Le goût de l'archive), François Furet, Paul Veyne, ou Jacques Le Goff, et j'en oublie mille autres, ceux qui me font rire et pleurer.
Certains préfèrent les beaux livres, les reliures anciennes. J'avoue mon indifférence à la reliure, preuve que je suis une sauvage. Mais l'odeur d'un livre neuf, tourner délicatement des pages que l'on sépare pour la première fois, dévorer comme une gourmandise le texte qui fait exploser mille idées en tête...
11/12/2008
L'historien et les livres

Il y a au moins un point commun entre les historiens, c'est l'amour des livres. Bon en tout cas, le besoin des livres, je vais essayer de ne pas prendre mon cas pour une généralité.
C'est même un des sujets de conversation les plus fréquents. Non pas "et celui-là, tu l'as ?", parce que c'est censé aller de soi - aïe, aïe, aïe pauvre de moi, qui n'ai ni la place ni l'argent - mais "et toi, comment fais-tu ? Moi je ne sais plus les mettre, ça déborde du bureau" - n'imaginez pas qu'il s'agisse là d'un meuble, mais de la pièce entière, qui est doublée de livres, remarquez, c'est un isolant comme un autre... Un peu comme les économistes, sociologues des universités ou grandes écoles parisiennes, interrogés par les journalistes : ça donne une pièce où sont empilés jusqu'au plafond les livres, dans un ordre connu seul du propriétaire, et dans lequel personne n'est assez fou pour s'aventurer faire un brin de ménage.
Alors mon rêve c'est ça... Une pièce uniquement à moi, meublée de livres, avec de jolies boiseries quand même, on n'est pas des sauvages, et un bureau qui trône au milieu. Et puis l'échelle pour attraper les ouvrages tout là haut ! Et puis des étagères plus profondes, pour les ouvrages d'histoire de l'art, avec double épaisseur d'étagère pour supporter le poids.
Pendant longtemps j'ai rêvé de la bibliothèque des romans de la comtesse de Ségur, la bibliothèque classique des belles demeures du 19e siècle, celle qui sert de cadre à certaines scènes d'Après la pluie, le beau temps... J'ai rêvé aussi de la Vallée aux loups, de Châteaubriand, je m'étais imaginée dans la petite tour au fond du parc, un lieu idéal pour lire et vivre. Mon côté misanthrope, sans doute.
Tiens, en attendant, je pourrais toujours m'en créer une, de bibliothèque, ici...
Mais si de généreux donateurs sont prêts à se manifester, je ne saurai refuser ! (Comment ça, j'abuse?)
28/11/2008
Le bleu, le noir et les étoffes du diable


Bronzino, Portrait d'un jeune homme, v. 1540,
huile sur bois, 96 x 75 cm, Metropolitan Museum of Art, New York
Couleur de deuil, couleur de l'austère sobriété espagnole des 16 et 17e siècles (ah, L'homme au gant de Titien, mieux encore mon Portrait d'un jeune homme, de Bronzino, en vignette, là-haut, il me fait pleurer celui-là), couleur du sérieux masculin du 19e siècle (pensez au vêtement noir de Monsieur Bertin, d'Ingres, allez voir là, cherchez Ingres, Monsieur Bertin...).
L'auteur, Michel Pastoureau, est naturellement historien (directeur d'études à l'Ecole pratique des hautes études et à l'Ecole des hautes études en sciences sociales, l'EHESS), spécialiste de l'histoire des couleurs (aaaah son "Bleu", qui avait fait sensation à sa sortie en 2000 !), des emblèmes et des symboles.
Je me souviens avoir trouvé en parcourant les rayons, son Étoffe du Diable, un livre fabuleux sur les significations attachées aux rayures en Occident: qui ne se souvient pas du gilet à rayure du maître d'hôtel du capitaine Haddock ? Car les rayures ont longtemps été symboles de servitude, voire symbole de folie: les carmes ont provoqué le scandale à partir du milieu du XIIIe siècle, à cause de leur manteau rayé, "barré", or les barres désignent en ancien français non seulement les rayures mais est aussi en langage héraldique le signe de la bâtardise...
Depuis les années 1960, les historiens se sont ouverts à ce qui a d'abord été appelé "l'histoire des mentalités", avant d'être intégrée dans une très large, très vaste histoire culturelle, définie comme une « histoire sociale des représentations » (Pascal Ory). Histoire des institutions et des politiques culturelles, des représentations et des moyens d'expression du pouvoir, histoire des médias et de la culture médiatique, histoire des symboles, histoire des sensibilités (histoire des façons de manger, de s'habiller, histoire de l'imaginaire, des odeurs, des sons, etc), histoire de la mémoire,
bref, l'histoire du Bleu, et celle du Noir sont des fleurons des plus belles études historiques européennes d'aujourd'hui...
13/11/2008
BNF : bientôt la fin des réceptions sur le pouce ?
"Madame,
Vous avez bien voulu attirer notre attention sur une chute dont vous avez été l'objet sur l'esplanade de la bibliothèque et sur les dangers d'y circuler à pied, et nous vous en remercions.
Nous comprenons votre inquiétude et parce que nous la partageons, nous sommes actuellement en cours d'élaboration d'un projet destiné à améliorer la lisibilité et l'accessibilité des entrées en bâtiment. Ce projet qui sera réalisé durant l'année 2009 permettra aux usagers de trouver sans peine et sans danger l'entrée de la BNF, quelles que soient les conditions climatiques".
Il est question d'un chemin sécurisé "qui mènera le public des abords du site aux portes à tambour situées au pied des travélators" avec un revêtement parfaitement antidérapant... Le bonheur avec des bulles... Je vais pouvoir ranger ma coquille de Caliméro, pour cette fois!
Découvrez Bénabar!
11/11/2008
11 novembre 2008, 90 ans après.

J'ai un attachement particulier pour ce jour-là, pour la Grande Guerre comme on l'a appelée. Peut-être parce que je pense alors à mon grand-père maternel, et aussi à mon grand-père paternel, qui ont chacun vécu la guerre très différemment et pas exactement comme les autres fantassins.
Fait du hasard, mon grand-père maternel est le seul de mes grands-parents à avoir vécu assez vieux pour que je le connaisse, même s'il est mort quand j'avais deux ou trois ans. Curieux pour un homme qui a failli être réformé, et qui a finalement servi comme infirmier, car "il avait la santé trop fragile" pour être soldat à proprement parler. On lui a toujours dit qu'il ne vivrait pas bien vieux.
Comme tant d'autres, il "n'en parlait jamais". Pourtant comme infirmier, il a dû en voir.
Mon autre grand-père, lui, a vécu la guerre sans tout à fait la faire: lui et ses camarades ont été faits prisonniers en 1914 dans le train qui les emmenait au front. Quatre ans de captivité. Une chance finalement, à un moment où la vie des pigeons voyageurs et des chevaux était plus précieuse que celle des hommes.
Pendant ce temps, ma grand-mère maternelle "qui n'était jamais passée entre deux chevaux" a dû apprendre à les atteler, et a dû faire les labours, et les récoltes... "Comme un homme!"
Folie des hommes. Mais on ne peut qu'être heureux des évolutions de l'historiographie qui nous permettent de savoir autre chose de celle que l'on a en vain rêvée comme la Der des Der, que les batailles. Des années 1970 à aujourd'hui, une multitude de travaux d'historiens a permis d'en savoir un peu plus sur le quotidien de ces hommes-là, dans la boue, la neige, la pluie et le froid, le cagnard, les tranchées, les puces et les rats, les bombes et le reste. Sur le quotidien de l'arrière, la propagande, la "brutalisation" de la société pour reprendre la formule de George Mosse. Si le sujet vous intéresse, commencez par ceci (un résumé historiographique de l'académie de Grenoble) ou cela (une présentation de l'ouvrage de réflexion sur l'historiographie de la Grande Guerre, par A. Prost et J. Winter, Penser la Grande guerre)
S'il y a un jugement un jour, je n'aimerais pas être à la place des grands officiers de 14-18. Même les animaux devraient être là pour les accuser.
Grâce à J.-J. Becker, on sait que les soldats ne sont pas partis la fleur au fusil, bien loin de là, à G. Pedroncini, que les "mutins" fusillés n'ont pas dans leur immense majorité refusé de se battre, quoiqu'en ait suggéré la récupération politique ultérieure.
Car entre les lamentables affirmations sur l'air "On nous cache tout on nous dit rien" des acteurs du film Indigènes de Rachid Bouchareb (selon lesquels on aurait caché le rôle des Indigènes pendant la guerre, z'ont pas dû être assidus en cours au collège ou au lycée ceux-là...), les récupérations politiques en tout genre de la Grande Guerre, il vaut mieux laisser de côté la plupart des commémorations officielles et se plonger dans de bons livres... Et aller visiter par exemple Douaumont (enfin, un autre jour) pour les photographies en 3D des tranchées...
À lire pour eux, pour qu'ils vivent dans nos mémoires:
* Barbusse, Le feu, 1917
* Dorgelès, Les croix de bois, 1919
* Genevoix, Ceux de Verdun, 1916-1921
* Norton Cru, témoins, 1929.
À voir ou à revoir,
Les sentiers de la gloire de Stanley Kubrick. Non pas document, mais évocation brillante des supposés mutins...
À lire ou à écouter l'intéressante interview de S. Audouin-Rouzeau (historien) et de Jean Rouaud (romancier) dans Télérama sur la difficile évocation de la Grande Guerre.
À tous ceux qui liront ce billet, pourriez-vous indiquer en commentaire comment dans votre famille 14-18 a été vécue ? Vos grands-parents, arrière-grands-parents, hommes et femmes... Merci...
06/11/2008
Élections américaines 2008, entre propagande et information
Dans les discours et les images qui ont accompagné la présentation médiatique de la campagne électorale américaine, il y a des choses que l'on relève nécessairement, lorsque l'on a une petite formation à la critique...
Je ne sais pas si vous avez remarqué, mais la présentation biographique de Barack Obama que les journaux télévisés français reprenaient tous, il y avait les mêmes images (photographie de son père, image en arrière-plan d'une femme d'Hawaï en train de danser - rigolo le stéréotype, d'ailleurs... -, la photographie de sa mère, celle de Barak enfant avec son beau-père et ses demi-frères et soeurs indonésiens, celle de ses grands-parents américains blancs), le même résumé. "Bizarre, vous avez dit... bizarre"
Bref à se demander "mais d'où viennent donc ces images?!"... ce qu'aucun journal n'a dit... Je vois bien une vidéo livrée clé en main par les responsables de la campagne d'Obama, moi... Et personne ne s'est posé la question de la construction de sa biographie, avec des matériaux réels, là n'est pas la question, je ne soupçonne pas en soi de déformation de la réalité, juste de... hummm, voyons voir, comment appelle-t-on cela déjà ? Ah oui, propagande... Que les journalistes de la télévision, reprennent sans oeil critique. En même temps l'absence de regard critique, l'incapacité des journalistes à citer leurs sources (pourquoi pas un bandeau en bas d'écran indiquant l'origine de ces images) est un peu la raison pour laquelle je ne regarde plus ces journaux, sauf quand je cherche justement de l'image de propagande ou à regarder le travail des journalistes. Et généralement, il y a de quoi s'amuser à la télévision !
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Je fais taire ma langue de vipère, et je vous propose quelques livres, écrits par des spécialistes, pour saisir l'occasion des élections pour réfléchir sur les États-Unis au 20 siècle et en ce début de 21ème siècle.
Les États-Unis au 20e siècle ne sont en rien dans mon domaine de spécialisation, mais un historien qui n'est pas curieux de tout, y compris de son temps ne peut être qu'un mauvais historien.
Si l'élection de mardi dernier vous intéresse, si vous désirez en savoir un peu plus sur l'Amérique au 20e siècle et en ce début de 21e siècle, pour comprendre ce qui se dit, ce qui se joue, voici quelques références essentielles qui permettront de comprendre ces évènements qui ont suscité autant d'émotion...
André Kaspi est professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université de Paris I et directeur du Centre de recherches d'histoire nord-américaine (CRHNA). C'est un des "maîtres" sur la question des États-Unis.
Jacques Portes est, depuis 1995, professeur d'histoire de l'Amérique du Nord à l'Université de Paris 8 Vincennes-Saint Denis.
Olivier Zunz est professeur à l'Université de Virginie (et un de mes auteurs préférés sur la question).Nicole Bacharan est diplômée de l'IEP de Paris et de l'université de Paris I, elle est également chercheur associé à la Fondation nationale des sciences politiques, spécialiste de la société américaine et des relations franco-américaines.
Claude Folhen est historien, spécialiste de l'Amérique du Nord, et il a occupé pendant plus de vingt ans la chaire d'histoire américaine à la Sorbonne. Il peut être considéré comme le père de cette discipline.
Ouvrages généraux
A. Kaspi, Les Américains. Les États-Unis de 1607 à nos jours , 2 vol., Paris, Le Seuil, « Points-Histoire », 1986, rééd. 1998.
J. Portes, L'Histoire des États-Unis depuis 1945 , Paris, La Découverte, 1992 ; Les États-Unis au XXe siècle , Paris, Armand Colin, 1997.
O. Zunz, Le Siècle américain. Essai sur l'essor d'une grande puissance , Paris, Fayard, 2000 (à paraître en avril) (traduction en français de Why the American Century , University of Chicago Press, 1998).
Sur l'immigration
J. Brun, America ! America ! Trois siècles d'émigration aux États-Unis (1620-1920) , Paris, Gallimard/Julliard, « Archives », 1980.
R. Ertel, G. Fabre et É. Marienstras, En marge. Les minorités aux États-Unis , Paris, François Maspero, 1971.
Cl. Fohlen, La Société américaine, 1865-1970 , Paris, Arthaud, 1973.
N. Green, Et ils peuplèrent l'Amérique , Paris, Gallimard, « Découvertes », 1994.
A. Kaspi, La Vie quotidienne aux États-Unis au temps de la prospérité, 1919-1929 , Paris, Hachette Littératures, 1980, rééd. 1993.
Y.-H. Nouailhat, Évolution économique des États-Unis du milieu du XIXe siècle à 1914 , Paris, Sedes, 1982.
Sur la question noire
N. Bacharan, Histoire des Noirs américains au XXe siècle , Bruxelles, Complexe, 1998.
F. J. Davis, Who is Black ? Our nation's Definition , Pennsylvania University Press, 1991.
M. Fabre, Esclaves et planteurs dans le Sud américain au XIXe siècle , Paris, Gallimard, 1970.
C. Fohlen, Les Noirs aux États-Unis , Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1994.
G. Kepel, A l'Ouest d'Allah , Paris, Le Seuil, 1994.
Sur la religion aux États-Unis
J.-Cl. Bertrand, Les Églises aux États-Unis , Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1975.
J.-P. Martin, La Religion aux États-Unis , Presses universitaires de Nancy, 1989.
Sur le système politique américain
P. Gérard, Le Président des États-Unis , Paris, PUF, « Que sais-je ? », 1991.
J. Heffer, P. Ndiaye et F. Weil, La Démocratie américaine au XXe siècle , Paris, Belin, 2000.
A. Kaspi, L'Indépendance américaine, 1763-1789 , Paris, Gallimard/Julliard, « Archives », 1976.
J.-P. Lassale, La Démocratie américaine. Anatomie d'un marché politique , Paris, Armand Colin, 1991.
M.-F. Toinet, Le Système politique des États-Unis , Paris, PUF, « Thémis », 1987.
J. Portes, Barack Obama, un nouveau visage pour l'Amérique, Paris, Payot, 2008.
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À propos de l'image de l'Amérique en France, j'attends avec impatience un travail sur l'image de l'Amérique en France, à travers la musique, ou même de façon plus générale, une histoire culturelle de l'image de l'Amérique en France...
PS : je vous rassure, Sheila ne correspond pas à mes goûts musicaux, disons que c'est simplement un choix de documents sur le thème de l'image américaine... ;-)
30/10/2008
Dans la série, "je ne vous parlerai pas de la crise", l'épisode 2
Émission en date de mercredi dernier 30/10 de Daniel Mermet
"Première étape du voyage aux Etats-Unis à Cleveland, Ohio. Autrefois le pilier économique de la "ceinture de rouille" (rust belt), la ville a subit de plein fouet la crise du secteur automobile et s’est vidée de près de la moitié de sa population. Aujourd’hui, Cleveland est une ville qui souffre : depuis 2007 et le début de la crise des subprimes, la fameuse crise des crédits hypothécaires, elle détient le record de maisons saisies et de familles expulsées. Au palais de justice, vente aux enchères où les maisons se vendent pour une bouchée de pain, puis, dans le quartier de Slavik, rencontre avec Barbara qui malgré tout résiste et organise la solidarité avec les voisins du quartier.
reportage : Daniel Mermet et Giv Anquetil"
Pour changer des âneries des journaux sur les cours de la bourse, comme si l'essentiel était là...
27/10/2008
Pourquoi je ne parlerai pas de la crise financière...

Certaines mauvaises langues diront que c'est normal que je ne parle pas de la crise, parce que je suis fonctionnaire, donc pas concernée par la tempête qui souffle sur l'économie. Il se trouve que dans mon entourage proche n'est pas du tout composé de fonctionnaires, donc je suis plutôt au courant de la réalité de l'économie, au moins celle des PME...
Et puis rien de pire qu'un blog où un incompétent parle, pour le plaisir de parler...
Alors c'est la raison pour laquelle je ne parlerai pas ici de la crise financière, car même si l'histoire économique m'a toujours intéressée, cela ne fait pas de moi une économiste.
Toutefois, j'ai remarqué deux ou trois petites choses dans l'actualité qui m'ont fait réagir (et pas "interpellée" comme on dit souvent bêtement). Je ne parlerai pas de la crise pour donner mon opinion (sans valeur sur le sujet) mais de la façon dont on en parle.
D'abord, dans la bouche d'un professeur d'économie aux écoles militaires de Saint-Cyr - plutôt intéressant globalement à écouter, d'ailleurs vous pouvez le retrouver sur le blog éconoclaste ici et certainement plus que les journaux télévisés - Alexandre Delaigue, invité par Arrêt sur Image.
A. Delaigue, pris sans doute dans le feu du débat, a ainsi expliqué que les chefs d'entreprise en raison de la crise ne pouvaient plus demander de prêt à leurs banques comme ils avaient l'habitude de le faire, pour de courte durée: or l'exemple donné était des plus malheureux, puisqu'il consistait dans un chef d'entreprise qui demande à son banquier de lui prêter le nécessaire sur quinze jours pour le paiement de ses salariés.
Or, les banques n'accordent pas de prêt ou d'avances de fonds sur quinze jours à une entreprise ! Pour financer des paiements, salaires ou impositions, le chef d'entreprise peut tout au plus obtenir de sa banque un rachat de créance, opération par laquelle la banque verse à l'entreprise le montant des factures dont le règlement est attendu des clients, à court terme et en échange se charge des relances et encaisse les paiements faits par les clients le moment venu (nécessairement coûteuse, la banque se sert au passage, ce qui se comprend sans peine), ou bien obtenir de la banque un découvert (lui-aussi coûteux).
Les banques ne financent par des prêts que les investissements, et encore les investissements matériels, et pas le paiement d'ingénieurs ou autres employés que l'entreprise souhaiterait recruter pour développer ou fabriquer un nouveau produit...
Autre boulette entendue cette fois ce matin sur France Inter, un des auditeurs vers 8h50, a parlé du bénéfice comme étant en partie investi et en partie versé aux actionnaires. Ni l'invité chargé de répondre aux questions des auditeurs, ni aucun des journalistes présents n'a relevé l'erreur, plutôt visible lorsque l'on a deux trois notions de base sur l'économie de l'entreprise.
Or le bénéfice est ce qui reste après paiement des salaires, des impositions et charges diverses (65% des rentrées d'une entreprise si elle ne compte pas trop de cadres, sinon c'est plus...) et investissement ! Le bénéfice, lui, est réparti entre les associés et éventuellement actionnaires si l'entreprise est cotée en bourse...
Entre le discours politique, celui des économistes un peu trop ancrés dans la théorie (?) et l'absence de répondant des journalistes, on est pas près de trouver la bonne solution... (encore que les économistes ne sont certainement pas les pires)
En revanche, une histoire de l'entreprise au XXe siècle serait à écrire. Il y aurait de quoi dire sur l'évolution de la perception de l'entreprise (admirez au passage le faux singulier) durant le siècle, l'apparition de l'image du trader golden boy ou affolé au palais Brogniard ou maintenant devant son ordinateur, l'image donnée par les entreprises, les évolutions de la politique des gouvernements à l'égard des entreprises, liée à l'image que les politiques se font de l'entreprise...
Bref, de quoi alimenter un renouveau de l'histoire économique, bien en mal depuis une vingtaine d'années, en l'associant avec l'histoire culturelle !
24/10/2008
Comment les historiens écrivent-ils l'histoire?

On se pose rarement la question des sources sur lesquels l'historien s'appuie; parce qu'entendre une histoire semble a priori plus intéressant que de savoir comment elle a été écrite. Et pourtant... C'est souvent un des moyens d'identifier un auteur qui raconte n'importe quoi et celui qui s'appuie vraiment sur des sources (il faut ensuite qu'il sache les traiter avec culture et esprit critique, mais c'est une autre affaire).
Recette du jour :
Prenez un historien. Munissez-vous d'un pressoir de préférence ancien (vous en trouverez pour rien en Bretagne et en Normandie) qui pourra par la suite faire le décor kitch de votre jardin, et d'une reproduction du Jugement dernier.
Installez l'historien dans le pressoir, à la place des fruits. Actionnez le mécanisme de presse. Si l'historien, soumis à la pression, crache des liasses de vieux parchemins, divers objets archéologique et des centaines de livres, gardez-le, c'est un bon historien, il vous rendra quelques services. Sinon, épinglez-le au plus vite en bas à gauche de la reproduction du Jugement dernier, c'est l'emplacement réservé pour l'enfer des historiens.
(je crois que je devrais cesser d'abuser du café)
Hum ! Je disais... Les historiens apprennent à connaître le passé grâce aux informations révélées par les "sources": mais ! Le statut de source peut être donné à la limite à n'importe quel objet, à condition qu'un historien arrive à le faire parler. J'ai pris conscience assez tardivement (je vous rassure, c'était du temps de mes études), que l'histoire politique occidentale de ces derniers siècles était en grande partie écrite grâce aux actes émanant du pouvoir (actes royaux, impériaux,...) mais aussi grâce aux archives diplomatiques: comptes rendus des ambassadeurs, résidents et autres espions officiels.
Selon un grand historien du début du XXe siècle, Henri-Irénée Marrou, "Le passé se présente (à l'historien) comme un vague fantôme (...) pour le saisir il faut l'enserrer dans un réseau de questions" (H.I. Marrou, De la connaissance historique, Paris, Le Seuil, 1954, rééd. Points Histoire 1975, p. 56)
Plusieurs classifications sont possibles.
Par nature:
- les sources écrites
- les sources iconographiques
- les sources audio-visuelles
- les sources archéologiques non écrites (objets divers, monuments...)
Une deuxième est encore possible, en fonction de la destination:
- les sources privées
- les publiques
Dans les sources écrites, on distingue encore plusieurs catégories:
- les sources normatives (les textes de lois, les règlements émanant de toutes sortes d'institutions, etc)
- les sources narratives (littéraires ou non: correspondances, mémoires, récits divers...)
- les sources administratives
et la liste n'est pas close.
Or, l'éventail des sources étudiées par les historiens ont varié au fil du temps, comme le regard sur des sources identiques a changé en fonction de l'évolution de l'historiographie ou histoire de la façon d'écrire l'histoire.
Le renouveau historique est dû:
- quelquefois à des découvertes d'archives inconnues ou à des fouilles archéologiques;
- mais le plus souvent, le "nouveau" en histoire est dû à de nouvelles questions, une nouvelle approche des documents déjà connus. Or on peut aborder un même document de mille manières (bon, mille, c'est pour la formule, disons cinq, six, c'est déjà bien)
L'historiographie introduit d'une manière concrète et à partir d'exemples, à l'évolution des démarches, des interrogations, et des interprétations.
Écoutons Henri-Irénée Marrou -un des grands maîtres historiens du XXe s. (1904-1977) - expliquer comment à partir d'un même phénomène, on peut tirer plusieurs manières d'envisager un fait:
"Prenons un phénomène historique bien déterminé : le monachisme chrétien à ses origines dans l'Égypte du IVe siècle.
On peut l'étudier du point de vue de l'histoire du christianisme en tant qu'il est un épisode de celle-là, un aspect du développement de celui-ci.
On peut l'étudier du point de vue comparatif de l'histoire des religions, comme une des manifestations de l'idéal de solitude, d'ascèse et de contemplation qui s'est incarné de tant d'autres manières dans l'humanité (brahmanisme, jaïnisme, bouddhisme, taoïsme, et jusque paraît-il dans les civilisations précolombiennes).
On peut y voir l'aspect social, la fuite au désert, l'"anachorèse" (littéralement la "montée au maquis") étant un phénomène général dans l'Égypte gréco-romaine (criminels, débiteurs et surtout contribuables insolvables, a-sociaux de toute espèce, et non pas seulement religieux).
On peut encore en étudier la fonction économique: les cénobites de saint Pachôme qui par milliers sortaient de leurs couvents pour venir faire la moisson dans la vallée du Nil et gagner ainsi en quelques jours leur maigre subsistance de l'année, apparaissent comme une réserve de main d'oeuvre, un Lumpenproletariat, équivalent de ces travailleurs saisonniers de Californie, décrits par Steinbeck dans Les raisins de la colère... (H.-I. Marrou, De la connaissance historique, p. 51-67
18/10/2008
Enseignement secondaire de l'histoire et esprit critique, le grand écart...

1937, Peinture l'huile,
Musée de la reine Sofia, Madrid
Le week-end, c'est l'occasion de se détendre (hum... comment ça je suis censée travailler? Oui, bon, juste après ce billet c'est promis!) je fais mon p'tit tour sur la toile, et je fais tourner le truc qui me sert à penser (mon cerveau quoi), sur d'autres sujets que mon sujet de recherche ou de cours.
Sur un forum d'histoire, je suis tombée sur une réflexion au sujet de la neutralité de l'enseignant d'histoire. Hélas, je dois avouer que certains propos étaient justes, et sont peut-être une des raisons de mon dégoût d'élève pour ce truc que l'on appelle "listouarregého".
Je me souviens de la réflexion de mes étudiants qui n'étaient pas du tout historiens (ils étaient dans une filière les préparant au concours de professeur des écoles, je devais leur faire en 3e année de faculté une initiation à l'histoire) "Je n'aimais pas l'histoire, mais je n'en avais jamais fait comme ça". Le "ça" désignant la façon dont je les faisais réfléchir sur l'intérêt de la pratique de l'histoire.
Or, ce "ça" manque à mon sens cruellement dans les programmes du secondaire.
J'ai déjà eu l'occasion d'expliquer que l'objectivité est une nécessité pour un historien, souvent inatteignable. Mais le but est de la viser...
Or, l'enseignant français doit, selon les programmes, faire l'historique des valeurs du monde actuel, voire défendre les valeurs de la République, c'est-à-dire prendre fait et cause pour l'idéologie républicaine française, la seule valable offerte aux élèves (n'est-il pas traditionnellement chargé de l'éducation civique? Et rappelez-vous pourquoi et depuis quand histoire et géographie sont associées...).
Un enseignant qui ne respecte pas ces directives peut être sanctionné. Oh, pas de goulag en perspective, on lui bloquera tout avancement.
L'exemple le meilleur est sans doute le programme de classe de seconde (voies générale et technologique).
Sont traités : – un exemple de citoyenneté dans l'Antiquité : le citoyen à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ; – une approche de la religion chrétienne, composante majeure de la civilisation occidentale ; – la diversité des civilisations médiévales ; – une nouvelle vision de l'homme et du monde à la Renaissance ; – le tournant fondamental représenté par la période révolutionnaire en France ; – l'Europe en mutation pendant la première moitié du XIXe siècle (jusqu'aux révolutions de 1848 incluses).
Allez voir ici, sur le site du SCÉREN ("services culture éditions ressources de l'éducation nationale", ouf, on est au bout !) les extraits des textes officiels et le descriptif des programmes avec les instructions officielles.
Le commentaire suit : "Les programmes d'histoire-géographie permettent en effet la compréhension du monde contemporain, par l'étude de moments historiques qui ont participé à sa construction et par celle de l'action actuelle des sociétés sur leurs territoires. La démarche par laquelle les connaissances sont acquises, la recherche permanente du sens, l'exercice du raisonnement et de l'esprit critique contribuent à la formation des élèves : ils leur donnent une vision dynamique et distanciée du monde, fondement nécessaire d'une citoyenneté qui devient au lycée une réalité effective."
Que ce programme permette de construire une culture, je veux bien. Mais comment forger des esprits critiques, sans points de comparaison ? Avec le système monarchique, avec des dictatures anciennes, avec des régimes combinés, d'autres, oligarchiques, etc.
À part conclure que la citoyenneté d'aujourd'hui c'est quand même hachement mieux que celle de la grande époque d'Athènes, parce qu'à l'époque les femmes et les esclaves n'avaient pas le droit de participer à la vie de la société, comme les hommes, que peuvent en retenir des adolescents ? Surtout qu'à cet âge-là, on fait rarement les choses à moitié...
Si le but n'est pas de valoriser la démocratie, à quel résultat pense-t-on aboutir en ne parlant en matière de régime politique que de démocratie ?
Savoir qu'il y en a eu d'autre, qu'aucun régime politique n'est parfait, qu'ils sont tous un peu utopiques, que chaque régime aussi louable soit-il, impose son idéologie, sa propagande, ne serait-il pas aussi essentiel ?
Savoir que chaque système politique a compté ses grands hommes, ses "saints" selon ma définition (allez voir là), qu'il a avancé grâce à eux... Car à enseigner les idéaux seuls (la citoyenneté -avec Athènes-, la tolérance - la Méditerranée-, l'humanisme - de la Renaissance-, pour insister au final, conformément aux directives sur la période révolutionnaire et le monde contemporain), conformément aux directives, n'est-ce pas nourrir les élèves d'illusions sur la réalité de l'histoire, non pas désespérante, mais ancrée dans l'humain, l'erreur pour ne pas dire les errements ?
Et si on leur faisait découvrir que les sociétés européennes entre les Ve et XVIIIe siècles étaient fondées sur l'association de groupes sociaux dont les intérêts respectifs étaient garantis en échange de devoirs et de droits respectifs, et non une société tyrannique où le Tiers état, associé fréquemment de façon fantaisiste au petit peuple travailleur, était brimé par un roi, un clergé et une noblesse... Bref, qu'il n'y a pas de modèle politique absolu.
Or, la tendance naturelle est que chaque époque enfante le régime politique qui lui semble le meilleur et n'en imagine pas d'autres. Bien mieux, chaque époque légitime son propre régime, propagande et idéologie à l'appui.
Il me semble parfois que c'est presque forger non pas des esprits critiques mais des esprits d'aigris et revenus de tout, les pousser à dix ou vingt ans plus tard dans les bras des extrémismes de tout poil, en leur faisant dire "Nos politiques nous trahissent, et trahissent la démocratie !" Et à rejeter par là tout en bloc, sans nuance... Car leur dire qu'il n'y a pas qu'un seul modèle, mais qu'il faut croire dans la capacité d'une société à inventer son système socio-politique, qui ne sera jamais parfait mais dont l'objectif de perfectionnement est entre leurs mains.
J'ai développé les aspects du programme qui traitent de la démocratie, mais, on pourrait faire de même avec l'humanisme : les hommes du Moyen Âge et de l'Antiquité étaient donc des arriérés, à vivre sans cette valeur ???
Quand à la tolérance dans la Méditerranée au XIIIe siècle, elle est pour le moins à replacer dans son contexte, et n'a pas grand chose à voir avec notre tolérance... Bref !
Ça me filerait presque le bourdon, ces programmes... C'est un peu comme donner à des élèves des Beaux-Arts pour toute formation le modèle des peintres pompiers, bien académique, sans jamais leur parler de Picasso... Heureusement qu'il y a le génie individuel de quelques professeurs pour réparer ce triste programme...

