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Une envie de livres ?

Affichage des articles dont le libellé est recherche en histoire et chercheur en histoire. Afficher tous les articles
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19/05/2011

Est-ce que ça existe des centres de désintox pour souris?

J'avais dit que j'arrêtais, que j'avais besoin d'une cure, entamer un sevrage en quelque sorte. Au bout d'années le nez dans cette drogue, il vaut mieux arrêter, à force, on pourrait se faire du mal, qui sait. 
Oui mais je n'avais qu'une référence à vérifier. Une toute petite, j'vous jure m'sieur l'juge. Hahem. 

Et voilà comment on replonge. Droguée des archives un jour, droguée toujours. 

Ce qui n'était pas prévu, c'est qu'en pleine rédaction de la thèse, je trouve enfin des registres que je jurais perdus à jamais (à mon grand désespoir). Et là, paf ! Plus de vingt registres à dépouiller. Bien sûr il va y avoir des scories. Pas grave. J'étais tellement dingue ce matin de ma trouvaille, que je me dandinais comme d'habitude sur ma chaise. Je n'ai même pas pu faire autrement que partager ma joie avec l'archiviste qui était à son bureau à quelques pas. 

J'ai achevé la retranscription des cotes à partir de l'index, je suis revenue à ma table où m'attendaient mes trois premiers registres. Et là... là... Mamma mia. Des registres complets. Nets. Certains même avec leurs brouillons préparatoires. 

Bon, maintenant il faut se calmer. Si je relève tout, je pars pour plus d'un mois de travail. Et là j'ai le patron et le mari qui vont se liguer pour dire que j'abuse. Tristesse. Et puis ce n'est pas comme si ce soir je ne récupérais pas une cinquantaine de copies ( je prépare mes mouchoirs et mon cahier à perles, je sens que ça va servir).

Il va donc falloir se contenter de quelques relevés, de quoi faire quelques tableaux, quelques pages de synthèse. 
Là j'ai du biscuit même pour des étudiants qui voudraient faire un joli Master, de quoi faire travailler de petits jeunes (dit l'ancêtre du haut de ses... ans). Sur un sujet rare: les premières années de vie d'un petit prince au XVIIe siècle. Tout son univers, sa Maison, ont été conservés. Patience et dans quelques années on aura enfin des études sur les enfants princiers à l'époque moderne. M'est avis que l'on aura de jolies surprises. J'ai même trouvé la matière pour une étude sur les conditions de vie sur le front, en pleine guerre de Trente Ans.

Bon, être droguée, ça me fait au moins un point commun avec Docteur House.


Sinon la blagounette du jour: un romancier dont j'ai parlé récemment fait une page ou une page et demie par jour maxi. Il faut que les mots sonnent bien à son oreille. Eh bien on ne doit pas avoir des oreilles compatibles.
Oh misère, voilà que Teulé sort tout fier qu'il est allé se documenter sur l'homosexualité supposée d'Henri III (pas supposée, inventée par ses opposants) dans les mémoires de contemporains. Au fond de la piscine, il creuse, il creuse... Au secours !
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13/10/2010

Devenir historien (8) Et le piston?

Dans l'avant avant dernier billet, j'évoquais la nécessité d'établir et de conserver de bonnes relations avec son "patron", son directeur de thèse. Certains esprits chagrins en ont peut-être tiré la conclusion habituelle "de tout'façon, à l'université, c'est rien qu'du piston". 

Une affaire pourrait apporter des preuves en ce sens. Il y a quelques années, la démission fracassante d'un jeune maître de conférence en sociologie, Xavier Dunezat, fraîchement nommé avait fait du bruit dans Landernau. Dans sa lettre de démission (à lire ici), qui a fait le tour du net, méthodiquement, en cinq chapitres, l'enseignant dressait un tableau accablant des pratiques de recrutement en vigueur. Il dénonçait le "règne du piston", le "désert relationnel" de l'université et le "mépris des étudiants qui transparaît dans l'organisation globale des enseignements... et dans les pratiques professionnelles des enseignants". Il se trouve que ce jeune maître de conférence a été élu parce que devant lui, dans le classement, se trouvaient les deux "poulains" de deux professeurs. Schéma classique, aucun des deux ne voulant céder, c'est le troisième homme qui a été choisi. (Poulain, ainsi nomme t-on celui qui est le candidat favori, pour ses talents en principe, d'un professeur, celui a le plus de chance de gagner au concours. Remarquez, quelques années après avoir été une bête à concours, le mot n'a plus rien de choquant... Hahum...)

(article du Monde, du 16 octobre 2007) La première raison de ma démission est que je n'assume pas la manière dont j'ai été recruté", écrit M. Denuzat. Les procédures de recrutement menées par des "commissions de spécialistes" privilégient "copinage et candidats locaux, issus de l'université qui recrute", explique-t-il. Autre désillusion, les relations entre enseignants. "Couloirs et salles de professeurs vides, (...) bureaux fermés", l'université est selon lui un monstre froid où les "quelques relations socioprofessionnelles qui existent sont profondément structurées par une conflictualité désarmante". Violente est aussi la charge contre les enseignants-chercheurs : ils sont accusés de s'adonner à la "chasse aux cours qui sont en adéquation avec (leurs) thèmes personnels de recherche", de se livrer à une vive "concurrence pour attraper au vol les niveaux intéressants" "faible sérieux en matière de notation ou de suivi d'examen".

Rarissimes sont les universitaires qui quittent un milieu dans lequel ils n'ont pu entrer qu'après de longues années d'études. Plus rares encore sont ceux qui critiquent publiquement ses règles. Récemment, seule la fiction a dépeint ces travers, avec la publication en 2006 de deux romans, Petits crimes contre les humanités (Métailié) de l'universitaire et scénariste de bande dessinée Pierre Christin, et Félicitations du jury de Clarisse Buono (Privé).
A partir de son expérience d'un an, M. Denuzat reconnaît livrer un témoignage "très subjectif, parfois grossier"

L'université, pourrie par le piston? Les choses sont un peu plus variées, pour ne pas dire plus compliquées. Il faut distinguer deux choses: le piston et l'appui mérité et rapporté aux capacités d'un candidat. Le piston se donne indépendamment des qualités et il pose problème. En revanche, sélectionner les meilleurs étudiants, leur donner la possibilité de financer la poursuite de leurs études, de faire leurs publications, bref les aider à traverser la jungle, n'est en rien condamnable ni pernicieux.

Démissionner est absurde. Qu'il y ait du piston, sans doute, mais y en a-t-il plus qu'ailleurs? J'ai des doutes.
Il est certain qu'il ne faut pas s'imaginer que ce sont toujours les meilleurs qui sont choisis. Cela ne veut pas dire que l'on n'a pas ses chances. C'est là qu'intervient le rôle d'un directeur de recherches, sans parler de son rôle scientifique de pure direction de thèse.  

Avant d'en arriver au piston, dont on peut très bien se passer, il faut simplement faire connaître son travail. Des thèses, il y en a des centaines par an, et même sans ce nombre, il n'est pas évident d'obtenir l'information qu'un tel travaille sur tel sujet. Alors il faut publier. Assez mais pas trop. Donc se tenir aux aguets des annonces de colloques. Calenda est mon ami, mais aussi celui de tas de chercheurs. Sauf qu'au début d'une thèse, on ignore souvent l'existence de Calenda, on ignore autant l'existence de listes de diffusion ("Une liste de diff quoi? C'est quoi ce truc?") thématiques, d'associations d'historiens regroupés par spécialisations, de séminaires bidules ou truc où il peut être bon de pointer son nez. Oser répondre à un appel à contribution, oser participer à un premier colloque (surtout quand on n'y a encore jamais assisté, parce que l'on était encore étudiant dans sa petite fac), savoir par quelles bourses ou quels contrats de travail dans le supérieur financer sa thèse, bref, apprendre le métier, cela ne se fait pas sans maître. Enfin, oser publier l'ouvrage tiré de la thèse, être mis en relation avec telle maison d'édition.

Et puis savoir répondre à l'arrogant qui vous interpelle en plein colloque pour vous poser une question sans intérêt, juste pour se faire mousser et tenter de vous ridiculiser ("Quoi ce p'tit jeune, il ne sait même pas répondre alors que c'est son sujet de recherche?"). Savoir se méfier de tel sinistre personnage, connu pour pillages répétés. Savoir peu à peu les règles sociales, qui ne sont pas évidentes pour tous, surtout si l'on est issu d'un milieu modeste, qui ne vous avait pas préparé à cette carrière.

Faire des vacations, obtenir un contrat dans le supérieur d'un an ou plus, permet de prendre conscience que dans ce genre de métier comme dans tous les autres, tout n'est pas rose. La belle découverte! 

Que ce genre de dénonciation soit mérité pour les coupables, mais les autres? Je connais beaucoup de collègues qui ne méritent aucunement de tels portraits. N'empêche que le mal est fait, sur eux comme sur les autres pèsera le soupçon. 

À chacun de refuser les voies d'accès douteuses, au moment où elles se présentent et ne pas en profiter pour, après, crier haro sur le système. Et si l'on tient à ce sens moral, rien ne l'empêche de l'appliquer.  Si votre collègue du bureau d'à côté est indigne de son poste, selon vous, rien ne vous empêche de soigner malgré tout vos cours année après années, en les retouchant, en travaillant dur pour en créer de nouveaux, en changeant les programmes, en se tenant au courant des nouveautés, en ne lâchant pas la recherche, en encadrant des étudiants de la licence au doctorant en les respectant, en assumant des tâches administratives et scientifiques pour la renommée de l'université. 

Il faut quelquefois savoir répondre à des coups bas, s'affirmer, apprendre les règles... Comme partout il y a des moments tendus, des choix à faire entre moralité et immoralité. En se retirant du jeu, on perd le droit de le critiquer et de changer les règles du jeu en étant une exception de plus qui fera de l'université ce qu'elle doit être. Les universitaires ne sont pas des saints, la chose est entendue. Inutile d'en faire des démons.

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10/10/2010

Devenir historien (7)

J'ai découvert il y a quelque temps cette tribune publiée par Le Monde du 21 novembre 2007, qui mérite d'être lue si vous ne la connaissez pas encore. Le bilan n'est pas glorieux mais je crois qu'il était et reste parfaitement nécessaire étant donné les réactions entendues dans la bouche de Monsieur tout le monde, lorsqu'a eu lieu la grève de 2008-2009. Pour commencer à bien connaître les conditions de travail dans le supérieur, je dois avouer que cette tribune reflète l'exacte vérité. Il ne faudrait pas en conclure que ces conditions sont démotivantes, car le goût de la recherche et de l'enseignement fait accepter cette réalité. Enseignant-chercheur n'est pas un métier que l'on fait pour devenir riche. Il n'en reste pas moins que l'on a une relative garantie du salaire, ce qui est un luxe. Et puis lorsque l'on commence, ces détails-là semblent sans importance, tant le bonheur de se consacrer à la recherche semble supérieur à tout.

Cela dit, je me passerais bien des commentaires insultants de cette ministre qui osait encore dire dans le poste pas plus tard qu'il y a un mois, que s'il y a autant d'abandons chez les étudiants lors de la première année, c'est parce que les enseignants n'y mettent pas assez du leur. Devant de telles réflexions, je lui adresserais bien mon mépris le plus cordial. Mais je garde pour moi les noms d'oiseaux qui me viennent à l'esprit. Son titre de ministre de l'autorise pas à mépriser le travail de ceux qui sont dans les classes. Il faut cependant "laisser dire les sots, le savoir a son prix". Madame le ministre devrait au moins savoir, puisqu'elle se permet de faire la leçon, que d'un magistrat ignorant c'est la robe que l'on salue.  Qu'elle prenne garde, il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne, comme je l'ai appris il y a longtemps en étudiant le latin, cette chose que l'on veut nous faire croire inutile.

Point de vue
Les enseignants, ces oubliés

Dans le tohu-bohu actuel sur l'université et les réformes qui la visent, l'enseignant-chercheur est oublié, voire calomnié. Quand on l'évoque, c'est pour pointer les échecs pédagogiques qui lui seraient imputables ou ses prétendus piètres résultats dans le domaine de la recherche. Que l'on nous permette de dépasser ces clichés. Pour intégrer l'enseignement supérieur, un très long parcours d'obstacles est à suivre : huit années d'études supérieures au minimum, ponctuées de diverses barrières hyper-sélectives (souvent l'agrégation, puis le concours de recrutement dans l'université offrant un poste). Le postulant doit aussi, outre sa thèse, avoir déjà fait parler de lui, en publiant notamment des articles dans des revues savantes. Seuls 5 % environ des doctorants bénéficiant d'une (maigre) allocation, les autres se débrouillent comme ils peuvent.

Au terme de ces épreuves, que découvre alors le maître de conférences fraîchement émoulu ? Des locaux effrayants : salles de classe crasseuses ; amphithéâtres lugubres ; bureaux quand ils existent, à partager à plusieurs, non équipés (même d'un téléphone, ne parlons pas d'ordinateur...) et mal chauffés. Cet inconfort affiche visiblement un mépris pour le savoir, pour ceux qui en assurent la diffusion comme pour ceux qui le reçoivent.

Le sentiment d'être traité avec indignité est confirmé par sa première feuille de paie : 1 600 euros net. Mais ce n'est qu'une question de patience : tous les deux ans et dix mois, très exactement, il prendra un échelon qui lui permettra, à coups d'une centaine d'euros, de gravir petit à petit l'échelle salariale, jusqu'à atteindre 2 500 euros nets dans la quarantaine. Si, au prix d'une nouvelle thèse et d'un nouveau concours, le maître de conférences parvient à accéder au rang de professeur des universités, et à condition qu'un poste soit offert dans sa spécialité, il pourra compter sur quelques centaines d'euros supplémentaires. On le voit, la personne la plus diplômée de France peut être qualifiée de nantie. De ce traitement, il faut souvent défalquer les transports nécessaires pour se rendre sur le lieu d'enseignement. Bon nombre d'universitaires traversent en effet le pays deux ou trois fois par semaine, à leurs frais, pour aller travailler. Tous les enseignants des universités devraient se voir allouer une indemnité, non forfaitaire, calculée sur les frais réels engagés par l'exercice de leur profession : déplacements, équipement informatique, achats d'ouvrages, etc.

Quant à la charge de travail des universitaires, le malentendu est total : les 192 heures d'enseignement requises (soit davantage qu'aux Etats-Unis ou au Canada, puisque les comparaisons avec l'étranger sont de saison) sont à comprendre comme du face-à-face. Elles n'incluent évidemment pas les très longues heures de préparation, de très lourdes corrections (par centaines de copies), ou de lecture de mémoires et thèses (par dizaines), de rendez-vous avec les étudiants, en master et doctorat notamment ; elles ne comptabilisent pas la présence aux jurys d'examen et de soutenance ni aux réunions pédagogiques proliférantes ; elles ignorent aussi bien le temps passé à l'exercice de responsabilités administratives, de plus en plus envahissantes.

Ces lourdes tâches rendent la mission de chercheur presque optionnelle, d'autant qu'elle est peu reconnue et notoirement sous-dotée (la « prime de recherche », d'environ 1 000 euros annuels n'a pas augmenté depuis vingt ans). On peut d'ailleurs s'étonner que cette obligation de production soit globalement si bien remplie en France, dans ces conditions d'indigence et d'indifférence. Aujourd'hui, l'habituelle lassitude cède la place à une forme de révolte, face à la dégradation d'une condition déjà en soi inacceptable et qui s'accompagne d'un inquiétant discours de mépris. A moins qu'on ne considère que « la République n'a pas besoin de savants ».

Nathalie Barberger, Florence de Chalonge, Claude Habib, Anne Richardot, Nelly Wolf sont maîtres de conférences ou professeur[s des universités [en lettres et littérature françaises] à Lille-III.
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03/10/2010

Mon patron, mon hypothétique carrière et moi (Devenir historien, 6)

Tandis qu'en ce moment j'attends de pouvoir retrouver le temps de me replonger dans la thèse, avec le même désir que l'assoiffé dans le désert à la recherche de son oasis, l'esprit continue à trotter sur les stratégies pour réussir la fin de thèse. Parmi les objectifs, il y a boucler la thèse à temps (et là, ça s'annonce complexe mais je n'en peux plus, je veux m'en débarrasser de cette thèse! Même si j'aime toujours autant mon sujet, ce n'est pas le problème). Les meilleurs choses ont simplement une fin, pour pouvoir avancer. 

Je ne peux pas non plus m'empêcher de songer à la manière d'éviter de cramer mes chances de nouer de bonnes relations avec les collègues là où je suis en poste. Cette pensée hautement philosophique m'est venue l'autre jour en jouant au push box le temps d'un trajet. Par exemple, le push box est un jeu qui devrait être conseillé aux étudiants. Celui qui ne se présente pas à une convocation pour expliquer une absence devrait y jouer. Il comprendrait vite que se créer des impasses n'est pas vraiment le meilleur moyen de sortir avec un diplôme en poche. Et qu'un professeur pas content peut représenter le même genre d'obstacle qu'un cube placé bêtement juste au mauvais endroit.

Nouer de bonnes relations, oui, mais peut-être pas en écrivant une communication de complaisance, raccordé Zeus sait comment, au thème du colloque auquel on m'a suggéré de participer. Ni au prix d'organiser un colloque avec un labo dont je ne fais pas partie. Quoique débaucher des thésards soit manifestement un sport courant. "Z'avez pas de co-tutelle pour votre thèse? Ah... Pourtant... ça pourrait être bien pour vous". Là, on pense in petto "c'est bon, c'est bon, t'affole pas, pépère, si tu crois que je ne vois pas où tu veux en venir. Cause toujours. On ne m'achète pas (encore) moi, monsieur". Quant à aller de vous-même, à la moindre contrariété, démarcher un autre professeur, comment dire... ça relève du suicide. Du genre, vouloir traverser le Sahara seul, avec ses petits mollets. Il y en a qui ont essayé, notez...

Si jamais on voit à ce moment-là son directeur de recherche, il y a des chances pour que celui-ci lève un sourcil "Souhaitez-vous continuer votre thèse sous la direction de M. Machin (le rival qui vous a démarché)?" Ooooh la question piège. Ton neutre, question apparemment innocente. Mais il vaut mieux faire attention à sa réponse. L'université est un lieu où les liens de fidélité ne font pas seulement objets de cours pour expliquer les relations entre le roi et la noblesse à l'époque moderne, si vous voyez ce que je veux dire... Abandonner son "patron" (directeur de recherche) est très mal vu. Même si le patron en question laisse à désirer. D'où l'importance de bien se renseigner sur l'intégrité et les qualités professionnelles du personnage avant de s'engager avec lui (une fréquentation assidue de l'asso des étudiants d'histoire du département peut être très très utile, à cet effet). L'abandonner est un excellent moyen pour se fermer définitivement bien des portes. Cela fait partie des règles de loyauté implicites dans le métier. Aller voir ailleurs, cela revient à tout juste faire de votre thèse un escabeau commode pour attraper les pots de confiture, en haut des étagères dans la cuisine. Le jour où le mien de patron m'a posé la question, j'ai failli mal le prendre. En même temps, je lui dois un peu trop pour en avoir envie. Non, mais l'abandonner et puis quoi encore?! Kkkksss...

L'idéal, c'est choisir un patron qui vous a vu progresser depuis le début de vos études, il vous connaît, avec vos forces, vos faiblesses, et peut adapter sa pédagogie en fonction. Mais il faut qu'il soit loyal, et qu'il soit prêt à vous soutenir moralement, notamment pendant les concours. Prof et psy sont des métiers parfois proches... Aller chercher la "star"dans une autre université est loin d'être toujours une bonne idée. Parce qu'il y a d'excellents professeurs partout et parce que l'on sait ce que l'on laisse, moins ce que l'on trouve. Et je ne connais aucun professeur qui n'a pas ses réseaux, suffisamment développés pour lancer des doctorants dans le "milieu". La "star" qui a quarante thésards et pas un quart d'heure pour vous, ce n'est pas qu'une légende. Choisir à l'inverse un professeur "juste parce que ses cours magistraux en licence, c'était trop d'la balle" ce n'est pas forcément non plus une excellente idée. J'en ai vu tomber sur  des professeurs excellents mais à la déontologie aussi variable que le thermomètre en Bretagne. Et se retrouver entre thésards à des soirées "défoulement psy anti-patron" où les victimes du pillage du vénéré patron se racontaient leurs malheurs en les tentant de les noyer dans le pinard et la tartine de rillettes.

L'aventure avec un directeur de recherches se rapproche quelquefois du mariage: c'est pour le meilleur... et parfois aussi pour le pire. Dans tous les cas, on ne se lie pas à un directeur à l'aveugle.

Dans l'immédiat, le meilleur moyen de boucler ma thèse, c'est quand même d'arrêter de me poser des questions dans tous les sens, pour terminer mes cours et m'y remettre (à la thèse)... Vous ne m'en voudrez pas si j'y retourne?
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25/08/2010

Devenir historien (4)

Je vous disais qu'un historien ne s'amuse pas à des reconstitutions. C'est vrai et c'est faux. Personnellement, je suis très intéressée par des reconstitutions comme La robe d'une reine Anne de Clèves. Ce n'est pas de la reconstitution pour le jeu - je vais me faire massacrer par les fanatiques de reconstitution, je le sens - mais pour tester des hypothèses en recherchant les mêmes matériaux, les mêmes techniques au plus précis, non pas pour porter le vêtement mais retrouver des méthodes de fabrication. Et là, c'est fabuleux pour les historiens. Voyez notamment les essais dans ce blog pour fabriquer le jupon.

La reconstitution "historique" en dehors des éléments techniques et matériels - un château, une robe - pose trop de problèmes, plus qu'elle ne peut en résoudre. Il faut pouvoir réunir les conditions, et cela risque de biaiser outre mesure l'expérience. C'est une des raisons pour lesquelles, si la méthode des historiens est scientifique, l'histoire n'est pas une science. C'est ce qu'expliquait Lucien Febvre dans une conférence donnée aux jeunes normaliens (élèves de l'ENS) en 1941:

si je n'ai point parlé de « science » de l'histoire, j'ai parlé « d'étude scientifiquement conduite ». Ces deux mots n'étaient point là pour faire riche. «Scientifiquement conduite », la formule implique deux opérations, celles-là mêmes qui se trouvent à la base de tout travail scientifique moderne : poser des problèmes et formuler des hypothèses. Deux opérations qu'aux hommes de mon âge on dénonçait déjà comme périlleuses entre toutes. Car poser des problèmes, ou formuler des hypothèses, c'était tout simplement trahir. Faire pénétrer dans la cité de l'objectivité le cheval de Troie de la subjectivité"
(Article à retrouver en ligne sur persee.fr, article "Lucien Febvre et l'histoire"
Fernand Braudel, publié dans la revue Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1957, volume 12, numéro 2, pp. 177-182.)


L'historien tâtonne, admet pouvoir se tromper. Il le tire pas le fil de l'histoire comme Ariane, mais observe, essaie de comprendre, en mettant en relation faits constatés et connaissance. Un historien observe le passé avec les lunettes fournies par son époque. L'objectivité parfaite est impossible, autant en être conscient. Mais l'objectivité doit rester l'objectif. Non, comme l'a déclaré lors d'une conférence - pendant laquelle j'ai failli m'étrangler une douzaine de fois- un cardinal français - célèbre pour ses gaffes ou sa tendance à la misogynie, je lui laisse le bénéfice du doute - l'historien ne s'occupe pas à chercher perpétuellement LE document inconnu qui révolutionnera la connaissance, qui établira de nouvelles vérités. Ce n'est pas non plus une course perpétuelle vers une vérité toujours relative. La vérité est, notre connaissance en est relative, nuance. Des acquis sont indéniables, mais la masse à découvrir est assez immense pour permettre toujours la précision de nos connaissances, l'ouverture de nouvelles voies, selon les intérêts de l'époque dans laquelle vit l'historien.

Lui-même proie de passions, l'historien n'est pas neutre et c'est avec ses passions qu'il tente de faire progresser la connaissance historique.
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24/08/2010

Devenir historien (3)


Finalement, pour devenir historien, il faut bien passer par "l'école". Soit l'université, soit prépa+grande école (l'École normale supérieure, l'École des Chartes) le temps de décrocher un Master. Auparavant on parlait de DEUG, Licence, qui sont devenus "Licence" en trois ans et l'on parlait de Maîtrise, DEA devenus ensemble "Master". Donc une licence (trois ans) + Master (deux ans)= 5 ans.

S'y ajoute une thèse (trois ans en principe). Soit un total de bac+8. Même si vous mettez six ans à faire votre thèse, vous aurez toujours le niveau bac+8 et non pas +11.

Avant s'ajoutait sans compter dans le calcul le CAPES et/ou l'agrégation, qui permettent de devenir enseignant dans la fonction publique. Ces années de préparation aux concours ne comptaient pas dans l'évaluation bac+3 ou bac+5. Avec la création des Master enseignement (qui préparent au CAPES) et Master recherche (qui permet de préparer l'agrégation, requérant le niveau bac+5), ces années de concours comptent.

Le prix à payer a été lourd: plus de programme commun entre le CAPES et l'agrég en histoire, ce qui est désastreux pour les candidats qui préparaient les deux, ne pouvant pas se permettre le risque de passer uniquement l'agrégation, pour de bêtes raisons financières. Cinq ans d'études ça va si ça se termine avec un boulot (même si c'est "seulement" certifié*), cinq ans d'étude sans boulot au bout (parce que l'on est arrivé 82e à l'agrég et que cette année-là, pas de chance, il n'y avait que 81 places pour toute la France), ça ne va plus. Comme l'a fait votre servante, CAPES et agrég parce qu'à deux c'est mieux. Hum.
C'est désastreux aussi pour l'écrasante majorité des universités qui n'ont plus les moyens de maintenir une préparation pour les candidats à l'agrégation. Parce que payer sept enseignants pour quatre agrégatifs ayant vraiment des chances de réussir, vous comprendrez que... c'est compliqué. Zou les provinciaux (et les banlieusards)! Surtout ceux qui n'ont pas l'argent pour finir leurs études à Paris. Il n'y a pas à dire, c'est fou ce que l'égalité de droit entre citoyen progresse ces temps derniers.

Revenons à nos moutons... Une thèse peut se faire à l'université, ou dans de grands établissements comme l'École pratique des Hautes études, le Centre national des Arts et métiers ou l'Institut d'études politiques. Si la question du financement des thèses vous intéresse vous trouverez un récapitulatif ici sur le site de l'EHESS ou bien dans ces billets antérieurs de votre servante, un peu plus ironiques. Pour financer la thèse, en résumé, à part quelques bourses ponctuelles, il y a le contrat doctoral (qui remplace l'allocation de recherche et le monitorat), puis des contrats d'ATER et/ou tout simplement votre patience et un poste dans le secondaire.

À l'issu de la thèse, on présente un dossier devant le Conseil national des Universités, qui valide le dossier scientifique (seul). C'est après que l'on candidate auprès des universités qui recherchent des maîtres de conférence. Si l'on est élu premier, on devient maître de conférence. Par la suite, pour changer d'université, il faut obtenir une mutation.

Pour devenir enseignant chercheur en histoire, inutile d'aller par quatre chemins: il serait illogique de ne pas se frotter aux concours. Certains vous diront qu'il faut absolument avoir l'agrégation. En réalité on trouve beaucoup mais alors beaucoup d'exceptions, qui ne sont pas pour autant des enseignants-chercheurs plus mauvais. Même s'il reste vrai que les agrégés et si possible normaliens restent souvent classés en tête. Étant donné qu'il y a moins de dix postes par an par spécialité (ancienne/médiévale/moderne/contemporaine) pour l'ensemble de la France, évidemment être agrégé et normalien c'est mieux. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut se pendre et renoncer à tout si l'on n'est "que" certifié. Il y a des agrégés qui se font refouler à chaque candidature, il y a des normaliens que l'on devrait refouler. Il y a des normaliens brillants, des enseignants seulement certifiés avant de devenir maîtres de conférence, et tout aussi brillants.

Pas la peine non plus de déprimer sur le peu de postes, ça n'en donnera pas plus. Dites-vous que vous ne perdez rien à essayer.

L'image est juste là pour faire joli, il n'y pas de joli chapeau ni de toge pour les jeunes docteurs en France... hélas. ;-)

* merci aux esprits mal intentionnés de passer leur chemin, il n'y a aucun mépris là-dedans.
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21/08/2010

Devenir historien (2)


Il résulte du précédent billet qu'un historien ne se contente pas de raconter, il explique. Il ne brode pas sur les évènements, n'invente pas là où il n'a pas assez d'information, il ne reconstitue pas. Ce n'est donc ni un romancier, ni un écrivain et encore moins un amateur de reconstitution de combats chevaleresques ou autre... jeux. Même si l'historien et le romancier ont en commun d'écrire.

Cela signifie que mettre côte à côte Stanis Pérez et Françoise Hamel est par exemple incongru - et même à la limite du sacrilège vu mon addiction à l'oeuvre de S. Pérez, bref... -. Tout rapport avec une émission estivale diffusée très récemment et qui avait pour objet une mangeuse de choucroute égarée à Versailles* serait parfaitement fortuit, naturellement. Là encore, je n'ai rien contre cette dame - pas la mangeuse de choucroute, la première, F. Hamel - j'aurais pu citer d'autres écrivains dont la présence était passablement incongrue dans une émission voulant initier le public à l'histoire. Mais nettement moins incongru quand on saisit le concept, soit divertir le citoyen avec des anecdotes, si possible monarchiques ou impériales. À croire que première dame de la République ce n'est pas glam. Sans commentaire.

Un historien disais-je, n'est pas un romancier. Enfin, il ne fait pas oeuvre de romancier quand il travaille et publie comme historien. Car il y a d'excellents historiens qui ont aussi écrit des romans: B. Bennassar et A. Farge. (Qu'aucun esprit pervers n'aille conclure qu'il y a ici sous-entendu du type "ils sont bons historiens mais mauvais romanciers" parce que je n'ai pas lu leurs romans, donc je ne me prononce pas. J'ai même un a priori positif. D'abord. Je ne fais pas que médire.)

Allons plus loin. Les historiens se caractérisant par l'exigence de l'innovation, de la recherche d'une meilleure ou nouvelle compréhension des faits, ils sont de fait des professionnels, dans l'écrasante majorité des cas. En tout cas ils ont reçu une formation intellectuelle et professionnelle. Et s'ils n'ont pas hérité de vastes propriétés familiales ni de la fortune d'un oncle d'Amérique, ils sont souvent réduit à travailler à la sueur de leur front pour manger. Donc ils sont chercheurs (dans des centres de recherche, pour des institutions comme le CNRS, je schématise) ou enseignants-chercheurs (dans une université de France ou d'ailleurs). Il n'y a pas à tortiller, je n'en connais pas qui vivent de leurs publications scientifiques, même Pierre Chaunu n'en vivait pas. Ils publient davantage pour l'amour de la recherche et faire reconnaître leur talent (basse motivation n'est-il pas? Hahum) afin de ne pas stagner toujours aux mêmes fonctions.


(suite au prochain épisode...)


* Parce que je suis gentille, je décode, la réponse de l'énigme est "Madame Palatine", épouse de Monsieur, lui-même frère du roi Soleil, qui était lui-même le petit-cousin de Louis II de Bourbon-Condé, petit-fils de... enfin vous avez compris.
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19/08/2010

Devenir historien (1)

Première précision: que signifie "être historien"? Je vous mets à l'aise tout de suite, non, Lorant Deutsch n'est pas historien, pas plus qu'É. Badinter. Oui, je sais, je vais me faire des ennemis. Je n'ai rien contre Lorant Deutsch. Simplement, il ne suffit pas d'écrire des ouvrages d'histoire pour être historien.

Il n'y a nul orgueil dans ces lignes, rien ne me garantit quand j'écris un article, quand je rédige ma thèse, quand je publierai la grande oeuvre de ma vie (mouarf) de faire oeuvre d'historienne, parce ce que tout dépend du respect des règles du métier d'historien.

Donc il y a des règles.
D'abord il faut des connaissances précises (comme disaient les vieux professeurs, "on ne parle que de ce que l'on sait", raison pour laquelle je n'irai pas écrire un livre sur Fouquet, puis un autre sur Louis XIII, Louis XVI, De Gaulle et Giscard, à raison de livre par an). Un bon livre d'histoire, c'est comme un bon pain, ça demande beaucoup de savoir faire, de temps de travail et de repos. Ne pas savoir reconnaître les bornes de son savoir, publier sur tout, cela a un nom: "polygrapĥe"! Et ça claque comme un coup de fouet sec et nerveux. On peut tout au plus conclure par un "Amen!" C'est une des pires réflexions qui puissent tomber de la bouche des historiens (qui tombait de temps à autre de la bouche mes vieux professeurs... notamment) que je connais et estime. Mais il ne suffit pas d'accumuler des connaissances sur un sujet.

Il faut appliquer d'autres règles, et d'abord respecter un certain savoir-faire (quand je vous parlais de pain...). Pas de méthode absolue, qui garantirait une histoire écrite une fois pour toutes.

Faire de l'histoire ce n'est pas seulement recopier les textes trouvés dans les archives, décrire les objets retrouvés lors de fouilles archéologiques. Il s'agit de redonner aux mots, aux objets leur place dans leur époque.

C'est là qu'interviennent les connaissances. Et l'on pose cette fameuse question: pourquoi? Pourquoi ce témoignage a-t-il été produit à ce moment-là et pas à un autre? Est-il étonnant par rapport aux autres traces de cette époque-là?

Un bon historien doit faire preuve d'esprit critique, il doit prendre du recul, ne pas juger par rapport aux valeurs de l'époque dans laquelle il vit. Il doit toujours chercher à comprendre pourquoi un tel ou tel a agi comme il l'a fait. En sachant qu'aucun document, aucune méthode ne sont des garanties d'atteindre la vérité. Je ne dirai donc pas "il n'y a aucune vérité (y compris celle-là)".
Hahum.

Ensuite pour faire oeuvre d'historien, il faut faire un effort permanent de neutralité, c'est-à-dire se garder de jugement de valeur, de jugement moral (bien, pas bien).

Enfin, un historien peut écrire des ouvrages de "valorisation de la recherche" (d'autres diraient "vulgarisation") pour mettre le savoir à la portée de tous. Mais un historien doit faire ce genre de travail en plus de son activité essentielle: faire avancer la connaissance historique, en se frottant aux fouilles, aux archives, aux copies de textes antiques, bref aux sources. On ne peut pas décemment se dire historien et écrire une biographie de telle souverain, de tel grand personnage en compilant les extraits de récits des mémorialistes, sans apports personnel, sans croiser les sources, sans s'interroger sur sa documentation, sans les confronter à ce que l'on sait déjà. Toute référence implicite à des ouvrages existants serait parfaitement fortuite, n'est-ce pas.

Ces règles ne s'improvisent pas. On les apprend au cours d'études faites ici à l'université, là en classe prépa (et surtout après en grande école), ailleurs dans les différentes institutions ouvertes aux étudiants quelque soient leur nom. Que l'on devienne historien en allant uniquement aux archives, en apprenant sur le tas, j'avoue ne pas y croire. Déjà que passer des années à user ses fonds de culotte sur les bancs d'une fac n'est en aucune façon une garantie, alors...

C'est comme si j'avais la prétention de devenir clown en me collant un nez rouge... ça ne ressemblerait à rien.
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17/08/2010

L'historien, cet ogre


L'écoute de l'émission L'histoire et moi, de samedi dernier (14 /08/10) rappelait à quel point l'histoire est une science humaine. Cette émission évoquait les cadeaux reçus par Maurice Thorez durant les années 30 et 40 notamment. Oui, évidemment, on peut hausser les épaules, on travaille sur l'humain, pas tout à fait comme des chirurgiens mais enfin... il y a de l'idée. Ce qui est particulier en histoire du XXe siècle, c'est que l'on a un contact humain direct avec les hommes et femmes qui ont vécu et fait l'histoire. Ici, A. Wieworka échangeait avec la fille d'un fusillé, mort en 1942. Échange douloureux, qui a fait monter les larmes aux yeux de cette fille de déporté. L'historien, un travailleur de l'humanité? Banalité pour les chercheurs de contemporaine, un peu moins pour ceux qui n'ont plus que les objets ou les monuments pour aborder l'histoire. C'est peut-être une banalité mais sans cette dimension humaine, de compassion, de sensibilité, l'on prend le risque d'une histoire aride, déshumanisée, me semble-t-il.

C'est probablement une des plus belles choses de ce métier d'historien: se vouer à l'humain, à la souffrance, aux bonheurs, aux hommes et aux femmes, aux enfants et aux vieillards. Rien n'échappe à la quête d'humanité de l'historien. Selon la belle expression de Marc Bloch : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (BLOCH Marc, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, Colin, 1999.)

Oui mais un ogre sensible, s'il vous plaît, qui sait s'émouvoir. C'est cette émotion que l'on retrouve sous la plume d'Arlette Farge dans ses études sur le monde de la justice au XVIIIe siècle, par exemple.

Pour en revenir à l'émission, sa présentation insiste sur la dimension de "petite histoire", par opposition à la grande. Mais quelle petite histoire, quelle grande histoire? Ces mots n'ont en réalité aucun sens, depuis au moins la révolution historiographique des Annales. Ces mots ne servent qu'à attirer le chaland, et c'est dommage. C'est la part des affects qui peut faire écrire une petite histoire où l'anecdote et le sensationnel prennent le dessus sur l'effort nécessaire . C'est ce dernier qui nous fait tenter de comprendre et nous fait essayer de démêler l'écheveau des sensibilités, des évènements, des histoires individuelles.

Il faut donc rire et pleurer avec les humains que nous rencontrons, ne jamais laisser l'humanité passer au second plan au profit de la technique seule. Quand on voit le bon regard de Marc Bloch, il est difficile de l'oublier.
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10/06/2010

Quelque chose de kafkaïen...

Quand Artémise vous explique que la BnF Richelieu, c'est le parcours du combattant, ce n'est rien qu'une mauvaise langue. D'abord, parce que ce qu'elle décrit, c'était avant, et dans notre société du XXIe siècle, on sait bien que ce qui était avant, c'est tout pourri (ah non? Mais si, ce qui est nouveau est beau, c'est ce que nous clament toutes les publicités de la terre.) D'accord, ce qu'elle dit sur la délivrance des cartes de lecteur, c'est vrai. S'y rajoute le magasinier-surveillant de salle, qui à ses heures perdues, scrute dès votre arrivée, la date d'expiration de votre carte (ou son aspect) et vous renvoie à l'administration parce que votre carte est de l'ancien format et pas du nouveau-qui-vient-de-sortir (tout rouge à l'époque). Et par conséquent Vous-comprenez-Madame (enfin, non, ça elle ne me l'avait pas demandé, cette charmante femme, je crois qu'elle s'en tamponnait le coquillard, que je la comprenne) "il faut une nouvelle carte". Ce qui m'a valu de perdre une heure de travail pour aller chercher à l'administration le nouveau sésame. Et j'ai appris les jours suivants, que le changement n'était pas exigé là, tout de suite, maintenant. Que l'on avait bien quelques semaines pour changer nos petits bidules de plastique. Ce qui fait qu'un mois avant la date de renouvellement annuelle de ma carte, j'ai refait faire une carte, pour satisfaire une magasinière à tendance psycho-rigide (que moi, à côté, je suis coulante comme un vieux camembert).

Mais maintenant, il n'y a plus qu'une seule plaque. Et à part ça, les magasiniers sont très sympathiques. Bon sauf celle-là, celle à la carte rouge, qui ne sait pas seulement répondre quand on lui dit bonjour. Elle ne doit pas savoir que le mot existe. C'est la même qui fait tourner chèvre de nombreux lecteurs, en rendant les fiches auxquelles il manque une date (jamais de la vie, elle ne l'ajoutera, non mais! Elle n'est pas payée pour ça, non plus!), ou quand l'heure de fin de commande est dépassée d'une demie-seconde.

Les présidents de salle sont plus compliqués à amadouer. Il faut montrer que l'on a un sujet fascinant, enfin, qui les intéresse personnellement. En mettant du temps, en campant sur place (ou juste devant la porte des manuscrits), à force de persévérance, on finit par y arriver. Si, si.

Et je vous passe ceux qui ignorent superbement quelle est la profession des lecteurs. "Quoi, MCF, c'est quoi MCF ? Ce n'est pas un métier, ça!" Là, généralement, un collègue du président de salle intervient pour expliquer que "MCF" veut dire "Maître de conférence" soit une des trois ou quatre professions les plus fréquentes chez les lecteurs de Richelieu. No comment.

En vrai, Artémise a raison dans les grandes lignes. Mais il y a pire (il y a toujours pire). Par exemple à la grande BnF (celle de Tolbiac), il y a des ouvrages "en mauvais état" (ah ce qualificatif...) qui ne sont communiqués que sur autorisation spéciale, et tenez-vous bien, pour une seule journée. Même s'il fait plusieurs tomes, votre vieux machin précieux. Et si jamais vous avez l'outre-cuidance de vouloir le consulter le lendemain... "Ah mais ce n'est pas possible, Madame! Il faut redemander une autorisation!" Là, on reste souvent abasourdi. L'autorisation que l'on a mis des jours à obtenir n'est plus valable. Il faut relancer la machine pour juste une seconde journée de consultation. Prolonger la consultation, mettre ce précieux document dans un coffre-fort en attendant le lendemain, non, non et non, pas possible.

Et là, en toute logique, vous bénissez deux choses:
- l'inventeur de l'appareil photo numérique
- celui ou celle qui vous prête, confie le sien. Ou vous-même, si vous vous en êtes offert un, dans cette éventualité précisément.

Cependant, vous pouvez vous heurter au président de salle, qui pousse de longs soupirs avant de vous laisser prendre ce cher ouvrage en photographie. Et si ça l'abîmait, hein ?
Comment, techniquement, vous ne voyez pas comment la chose est possible ? Ah mais peut-être que, si, enfin éventuellement...

Réfrenez l'envie violente que vous avez alors de 1/ lever les yeux au ciel 2/ soupirer de désespoir 3/ éructer de rage 4/ Expliquer que prendre en photo l'ouvrage évitera de nombreuses manipulations.

Restons calme. Ne nous fâchons pas. Pensez aux présidents de salle qui comprennent les avantages de la photographie. Il y en a, heureusement.
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10/12/2009

CR de la réunion entre les associations d'historiens et le ministère de l'enseignement supérieur

Dans un registre plus sérieux...

Compte rendu de la réunion au Ministère de l'enseignement supérieur du 4 décembre 2009.

Monsieur Thierry Coulon, directeur de cabinet adjoint de madame la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, a reçu madame Régine Le Jan et messieurs Bernard Legras, Nicolas Le Roux et Jean-Noël Luc, qui représentaient les quatre associations historiennes.

Etaient également présents monsieur Claude Boichot, inspecteur général très chevronné d’une discipline qui n’a pas été précisée, et madame Carole Moinard, conseillère pour les affaires sociales au cabinet.

La discussion avait pour objet la mise en œuvre de la mastérisation des concours.

M. Coulon a présenté le calendrier suivant (les deux premières phases devant s’achever d’ici fin décembre)?:

— première phase: discussion sur le contenu des concours
— deuxième phase: préparation de la circulaire relative au cadrage des Masters
— troisième phase: organisation des stages
— quatrième phase: dialogue avec les universités sur leurs projets, qui seront présentés au CNESER en juin 2010.

Il a été rappelé que:

— tous les Masters doivent pouvoir mener aux métiers de l’enseignement, et que c’est aux universités de mettre en place les formations permettant ce type d’orientation, par exemple sous la forme de «parcours» spécifiques.

— Masters et concours sont dissociés dans leur organisation comme dansleur fonctionnement (même si, c’est le paradoxe principal de la réforme, le contenu et le calendrier du Master sont entièrement déterminés par la nouvelle mouture des concours).

— les stages ne sont pas obligatoires, mais conseillés. Il s’agit destages d’observation et/ou de pratique accompagnée en M1, en petits groupes, pendant quelques jours, puis de stages en responsabilité en M2 de 108 h (soit 6 semaines à temps plein), rémunérés 3 000 euros. Ces stages seront coordonnés par les rectorats (sur le fonctionnement desquels le Ministère ne sait rien). Le déroulement des stages pourra être évoqué lors des oraux du Capes, mais on ne pourra sanctionner un candidat qui n’en aura pas fait. Mme Moinard pensait que les examinateurs avaient le CV?des candidats sous les yeux lors des oraux.
Nous l’avons détrompée. Nous avons rappelé que les membres des jurys des oraux n’ont ni le CV, ni les notes de l’admissibilité sous les yeux lors des épreuves d’admission. M. Boichot a refusé de nous croire sur ce dernier point.

—Les préparations simultanées du Capes et de l’Agrégation sont désormais incompatibles (nous avons visiblement appris à nos interlocuteurs que, jusqu’à présent, dans notre discipline, les deux choses étaient étroitement associées)

—Le contenu précis des Masters n’intéresse pas beaucoup le Ministère.
Nous avons appris à nos interlocuteurs comment fonctionnaient les Masters actuels, issus de l’ancienne maîtrise et de l’ancien DEA, avec, dans bon nombre de cas, la rédaction de deux mémoires (l’un en M1, l’autre en M2). Il nous a été dit que la réalisation de deux mémoires était parfaitement inutile. Un seul suffira, par exemple en M1, ou en M2, cela n’a pas d’importance. Les non admissibles au Capes (en M2) pourront faire un second mémoire pour occuper leur printemps et valider leur Master.

—La réforme entrant en vigueur dès la rentrée prochaine, l’écrit du Capes aura lieu fin novembre 2010. Le calendrier n’est pas négociable. Les étudiants auront trois mois «intenses». Ils prépareront également pendant l’été, bien que, comme nous l’avons signalé, bon nombre d’entre eux soient salariés pendant les grandes vacances. Nous avons donc constaté que c’est en M1 que s’effectuerait la préparation, et qu’il n’y aurait donc plus beaucoup de temps pour faire un véritable mémoire. On
nous a répondu que nous nous trompions.

—Une voie consacrée à la recherche devrait concerner une poignée d’agrégatifs. M. Coulon nous a demandé quelle était la proportion de doctorants susceptibles de faire carrière ans l’enseignement supérieur et la recherche. Nous lui avons appris qu’il y avait environ une trentaine ou une quarantaine de postes de maîtres de conférences d’histoire (toutes périodes confondues) mis au concours chaque année. Il n’est pas interdit de penser que, dans l’esprit du Ministère, tel devrait être — à peu près — le nombre des personnes susceptibles de passer l’Agrégation et de s’engager dans une thèse.

Par ailleurs, nos interlocuteurs ont refusé catégoriquement d’évoquer la réforme du lycée et de donner des indications, même très générales, sur le nombre de postes mis au concours.

M. Coulon nous invite à prendre contact de toute urgence avec monsieur l’inspecteur général Wirth pour les questions relatives aux programmes du concours, et avec monsieur Duwoge, secrétaire général des ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, pour les détails de nos préoccupations.

L’impression générale n’est pas très encourageante.

Nicolas Le Roux
Secrétaire général de l’AHMUF
J'y reviendrai... Je cuve ma colère.
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16/09/2009

Et une nouvelle rentrée, une !


Aaaaaaaaaahhhh... Permettez, je m'étire, encore un petit peu...

Bon, en vrai, je suis rentrée des vacances depuis bientôt quinze jours. Mais les rentrées, c'est toujours compliqué, encore plus quand on est contractuel. Le temps de faire les papiers d'inscription à l'université pour la thèse, les papiers pour le nouveau contrat de travail, un peu de thèse par ci, quelques réunions et échanges de mail par là pour préparer les cours, s'informer des particularités de fonctionnement de la nouvelle université, secouer le cocotier des gestionnaires du personnel pour qu'ils/elles n'oublient pas de verser le salaire de septembre ou au moins une avance, et tout le reste, et hop! Quinze jours en moins !

D'ailleurs pour l'inscription à l'université, je sens que les ennuis vont se concentrer sur ma tête! Dossier spécial, demande de dérogation pour une inscription parce que, voyez-vous, je suis gentiment en train d'exploser les trois sacro-saintes années de préparation du doctorat... et date butoir d'envoi dudit dossier, elle-aussi explosée. Oups. Boulette. Si, si. Vraiment. C'était en juillet. Ah oui, quand même.
En même temps le service des thèses n'avait qu'à le dire dans son courrier de juin, au lieu de mettre la date valable pour tous, soit la mi-octobre. Non mais hé!

Pour l'instant, je profite de mes dernières semaines sans cours pour me replonger à fonds dans la thèse, en éliminant le truc pénible mais nécessaire, le dépouillement de toutes les publications relatives à l'histoire de France et touchant de près ou de loin mon sujet. J'avais un peu survolé cette tâche en Master 2 (anciennement DEA), et comme j'ai HORREUR de l'à-peu-près, je ne peux pas envisager de rendre ce travail sans avoir fait cette partie proprement.
En DEA j'avais une excuse, je travaillais et en option, je faisais un DEA.

Dépouiller une bibliographie annuelle, or donc, est une chose tout sauf exaltante.
Il faut repérer les chapitres qui vous intéressent. Puis, s'emparer d'un premier volume, une feuille blanche, un stylo, et recopier les références des ouvrages ou des articles qui vous intéressent. Peut-être. Pas sûr. Mais on ne va pas courir le risque de laisser passer l'article fa-bu-leux que tout le monde a oublié et qui va changer la face du monde, non, de votre thèse. On peut rêver. Puis au bout d'une heure et demie à tourner les pages, tourner les pages, noter une référence, et tourner les pages, tourner les pages... On passe joyeusement (?) au volume suivant. Et c'est reparti, on tourne les pages, on tourne les pages.

Hé le monsieur là, à côté, à droite, il ne pourrait pas se couper les ongles ailleurs ? (Véridique, cet après-midi, il y en a un qui se coupait les ongles. Non seulement le tic-tic était désagréable dans le silence de la bibliothèque, mais en plus, je trouve ça... hum... pas très propre. Non?)
Et son voisin, il va comprendre qu'il ne tape pas sur une machine à écrire mais un ordinateur (récent qui plus est) ? À ce rythme, il va casser sa machine, ce fou! Un doigt POC, un autre doigt PLOC... Ne pas s'énerver, ne pas s'énerver ! Aaaaahhhh... Et voilà, c'est la rentrée, et je suis déjà stressée! Han...


Je vous laisse entre de bonnes mains: l'ensemble l'Arpeggiatta, et notamment cette chanson splendite, à écouter très fort et en dansant, même si on veut!

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12/08/2009

La racaille du XVIIe siècle

Rembrandt, La leçon d'anatomie, 1632, Huile sur toile, 169 x 216, Het Mauritshuis.

En ce début de février 1630, le procureur du roi a un petit souci. Il lui faut prendre une décision, et ce n'est pas, croyez-moi, chose facile. L'affaire est fâcheuse, réellement fâcheuse. Cela dure depuis longtemps, des décennies même. Régulièrement il faut sévir. Mais avec les dernières règlementations exigeant des candidats chirurgiens une connaissance précise des corps, il fallait s'attendre à ce que les problèmes amplifient!

La peste soit de ces écoliers en médecine! Il faut déjà compter avec les désordres ordinaires que créent les mendiants, les vagabonds, la valetaille - ah ces petits valets, ces pages insolents, qui se gaussent des bourgeoises en allant leur chercher niches sous leurs jupons! Vermine!

Mais là, c'en est trop, ces gredins viennent maintenant en aide aux apprentis médecins, et pourquoi, me direz-vous? L'affaire est très simple: les étudiants en médecine, et particulièrement les compagnons apprentis chirurgiens s'emparent avec l'aide de laquais et autres gueux, des corps des condamnés, nuitamment, alors que ceux-ci ont à peine rendu leur dernier souffle. Les pages et laquais qui rendent ces coups de main sont rémunérés et s'évanouissent dans la nature jusqu'au prochain coup. Les corps, quant à eux, sont ramenés au logis de nos étudiants, voire vendus aux chirurgiens eux-mêmes, désireux de s'exercer pour garder la main, et disséqués en toute tranquilité, au mépris des lettres patentes du roi, et autres arrêts de la cour. La peste de ces étudiants! La peste!





Du vendredi 1er février 1630.

Sur la plainte faite à la Cour par le procureur général du roy, les voyes de fait, meurtres et violences qui se commettent par les escoliers etudiant en médecine et compaignons chirurgiens qui pour avoir les corps de ceux qui sont executez, attirent des vagabonds, pages et laquais, et les emportent par force, violant l'authorité du roy et le respect deub à la Justice, la matière mise en délibération et tout considéré

La Cour conformément à l'arrest donné en l'an 1615 a faict et faict inhibitions et deffences au lieutenant criminel de robe courte prevost de L'Isle et tous autres juges, mesme à l'executeur de la haute Justice et ses valets de deslivrer aucun corps mort aux barbiers et chirurgiens pour faire anatomies et dissections, sinon que la requeste soit signée du doyen de la faculté de medecine et scellé du sceau de lad. faculté, et toutes personnes mesmes aux escoliers estudians en medecine et aspirant à la maitrise de chirurgiens, d'aller en troupe pour les enlever, sur les peines portées par les arrests, mesme lesd. escoliers et aspirans privez de pouvoir parvenir à lad. maitrise, et a tous les chirurgiens de les y recevoir et d'assister à la dissection desd. corps enlevez par force, à peine des privation de leurs offices, Maistrises, et enjoint aux chirurgiens jurez de faire fermer les Boutiques de ceux qui contreviendront au present arrest, à peine d'en respondre en leurs propres et privez noms, et qu'à la requeste du procureur général il sera informé de la contravention au présent arrest qui sera leu publié et affiché a ce qu'on n'en prétende cause d'ignorance.


BnF, NAF 9804, fol. 88


À propos de la leçon d'anatomie de Rembrandt, j'ai trouvé par hasard cet article, assez fabuleux à première lecture... (site du journal français de l'orthopédie)
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Un petit air d'élégance surannée ?

Je suis tombée il y a quelques jours sur cette lettre d'un seigneur du début du XVIIe siècle, un seigneur fort important, puisqu'il s'agit du duc d'Épernon, ancien fidèle d'Henri III - un de ses "mignons" dont le sens a été expliqué par Nicolas Le Roux et ne renvoit en aucune façon à une quelconque homosexualité, voir N. Le Roux, La faveur du roi, mignons et courtisans au temps des derniers Valois, (site Champ Vallon) Paris, Champ Vallon, 2001 - avant de devenir après la fin des guerres civiles, un fidèle de Marie de Médicis.Regardez comme il est fier notre Épernon, ici... Peinture à l'huile, anonyme, 17e s., Musée de Versailles, 32 x 22 cm.

J'ai cédé à la tentation et relevé ce texte, alors qu'il ne concerne pas mon sujet d'étude, simplement à cause de la beauté de cette langue du début du XVIIe siècle et aussi parce que c'est un très bel exemple des relations de "clientélisme" qui liaient entre elles les élites de ce temps.
Pour faire court, ce terme désigne une pratique existant déjà dans la Rome antique républicaine, qui consiste dans la protection et l'aide qu'accorde un puissant et fortuné personnage à de nombreuses "clients" en réalité, des personnages moins haut placés, moins riches. Celles-ci peuvent espérer une carrière avantageuse et une fortune qui élevera leur famille ou la maintiendra au moins. En retour, le puissant personnage dispose de relais et d'appuis dans divers métiers, diverses provinces, ce qui lui permet de posséder un pouvoir sur des portions plus ou moins importantes du royaume, pour prendre le cas français. Ici le duc d'Épernon s'adresse au duc de Montmorency, un des chefs de file du parti des "modérés" ou Politiques, favorables, pour aller, vite, pendant les guerres de religion à un rapprochement entre catholiques et protestants. Notons que le sens du terme "clientélisme" est aujourd'hui beaucoup plus négatif.

J'ai travaillé dans le passé sur ce genre de lettre, je raffole toujours autant des correspondances, et je vous livre ce petit bonheur en toutes lettres...

"Monsieur,

Je ne veux point faire ce tort à mon devoir ni à mon affection que d'en laisser aller le présent porteur sans l'accompagner de celle-ci [cette lettre], qui sera non pour faire récit de ce qui se passe en cette armée d'autant que je me remets à la suffisance du porteur qui en est amplement informé pour vous en dire toutes nouvelles; mais plutôt pour me remémorer en l'honneur de vos bonnes grâces, auxquelles je vous supplie, Monsieur, de me conserver toujours et autant que je désire m'en rendre digne par toutes sortes de services dont je me pourrai adviser. J'espère de n'être si longtemps par deçà que je n'aie ce bien de vous voir dans peu de jours, qui me gardera de vous ennuyer de plus longue lettre. Demeurant jusqu'à ma fin, après vous avoir bien humblement baisé les mains, Monsieur, votre plus obéissant etc."
Lettre d'Épernon au duc de Montmorency, du 20 mars 1597.
À Montdidier.
BnF, Mss. Fr. 20505. fol 42.

Version originale :
Monsieur, Je ne veulx point faire ce tort va mon debvoir ny a mon affection que d'en laisser aller le present porteur sans l'accompaigner de cestecy, qui sera non pour faire aulcung recit de ce qui se passe en ceste armée d'aultant que je me remetz a la suffisance de ced. porteur qui en est amplement informé pour vous en dire toutes nouvelles. Mais plustot pour me rememorer en l'honneur de vos bonnes graces, ausquelles je vous supplye Monsieur de me conserver tousjours et aultant que je desire m'en rendre digne par toutes sortes de services dont je me pourrai adviser. J'espère de n'estre si longtemps par deça que je n'aye ce bien de vous voir dans peu de jours qui me gardera de vous ennuyer de plus longue lettre demeurant jusqu'à ma fin, apres vous avoir bien humblement baisé les mains, Monsieur, votre plus obeissant etc.
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28/04/2009

Les douze travaux de la souris



















- 50 lettres suivies 100 gr. (j'ai renoncé aux AR, trop coûteux);
- 10 lettres suivies 250 gr.;
- 70 enveloppes prêt-à-poster à mon adresse;
- 400 photocopies de diplômes, contrats de travail antérieurs, pièce d'identité, attestation de directeur de recherche, cv, etc...;
= soit un sous-total de 200 euros

- 50 exemplaires personnalisés de lettres de motivation;
- 50 dossiers, sur lequel sont marqués au fur et à mesure le nom de l'université, les dates d'envoi limite, l'adresse d'envoi, les exigences particulières

+ autant d'exigences particulières que d'universités (dossiers en double exemplaire, en simple, pièce n° 1 et 12 en double, etc);
+ autant de dates d'ouverture de la campagne de recrutement et de mise en ligne des dossiers vierges que d'universités, qui s'étale de mars à juin;
+ autant de date limite d'envoi et de clôture des candidatures que d'universités;
+ des dossiers en .pdf à imprimer et remplir à la main;
+ d'autres dossiers en .doc avec la mise en page de travers à reprendre, remplir, se re-battre avec la mise en page, supprimer les pages inutiles, imprimer, signer;
+ d'autres dossier en rtf (avec la mise en page de travers à reprendre... etc);
+ des dossiers éclatés en plusieurs documents, vérifier qu'il ne manque rien, farfouiller sur le site internet de l'université pour trouver la bonne page, avec les bonnes pièces mises en ligne;
+ une dizaine de login et mot de passe pour les universités qui pratiquent l'inscription informatisée, avec date limite de rigueur pour s'inscrire;
+ une moyenne de dix dossiers par semaine, soit dix à quinze heures de travail, en étant bien rôdé;

+ un taux de réponse favorable espéré de l'ordre de... 5 % ?



Ce n'est pas le parcours du combattant, mais juste la saison de recrutrement des enseignants contractuels des universités, doctorants ou jeunes docteurs en attente d'un poste fixe quelque part.
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12/04/2009

La vie des archives


L'autre jour, j'ai consulté simultanément deux registres que tout opposait, le contenu, mais plus encore le format. C'est une chose amusante, oh d'un amusement très relatif, je vous le concède, mais quand on reste plongé sans compter ses heures de lecture (ou tentatives de lecture, quelquefois), cela apporte ce peu de changement qui suffit à réveiller l'attention. Et puis moi, qui m'intéresse à des comptabilités, je ne peux travailler que sur des parchemins grossiers (épais, à trous), ou en papier quelconque, sans jamais rencontrer d'enluminure. À tel point que je suis restée bête il n'y a pas si longtemps devant la référence d'un microfilm, à cause de l'appellation "MFC" à la place du "MF" pour microfilm. Un microfilm couleur ? Pour moi? J'aurais donc droit à des images aujourd'hui ? Chouette ! Hum...

D'un coté donc, un tout petit volume, est-ce un in 8° ou in 16°, j'avoue n'en rien savoir. Un de mes regrets est de ne pas avoir eu de formation sur la fabrication des livres. Quoiqu'il en soit, à chaque fois qu'un magasinier me le remet, il me dit "ah! Mais ce n'est pas normal, celui-ci est si petit, il devrait être conservé et délivré par le bureau central!". Ce à quoi je ne peux que répondre"Oui, votre collègue m'a dit exactement la même chose hier..."

Et puis m'est arrivé par le chariot des livraisons un ouvrage curieux (le bonheur d'être servi à table... veuillez imaginer le roulement du chariot qui seul, avec le bruit du rembobinage rapide des bobines de microfilms, dans le fond de la salle, trouble la quiétude. Enfin, en temps ordinaire, car en ce moment, nous profitons de travaux dans cet endroit-là...) Le magasinier me fait "Est-ce que votre futon va être assez grand?". Pertubée par sa réflexion, je ne comprends pas. D'abord parce que mon futon - ce coussin de velours rouge, pour essayer de vous le décrire, sur lequel on pose délicatement les registres- me semble immense par rapport au tout petit volume que je suis en train de lire. Le nouveau registre que je viens de commander, dépasse de la caisse du chariot, mais ne me semble pas bien large. Erreur. En effet il n'est pas d'une largeur exceptionnelle. Mais j'aurais dû constater plus vite qu'il était bien curieux que le registre qui venait d'arriver dépassait autant du chariot. Bizarre, bizarre. Je rassure donc le magasinier, refermant mon petit volume, pour laisser la place au nouvel arrivant. Et c'est là que je vois la chose: un registre recouvert comme tous les autres de papier gris, du papier gris qui m'évoque la couverture des vieux livres d'école de mes parents et qu'ils conservent encore précieusement. Jusque là, rien d'anormal. Sauf... la taille. Trente-cinq centimètres de large, rien d'étonnant, mais hum... comment dire ? Un bon mètre de haut. Ce qui en fait un objet assez surprenant. Un livre qui aurait poussé comme une asperge. Et pour cause. Le livre en question est un recueil, par collage sur papier, de rôles anciens. Un rôle, à l'origine, c'est un "roolle", un rouleau de parchemin. De là viennent les termes "contrôler", confronter, vérifier des rôles, rouleaux de parchemin ou "enrôler", inscrire sur le rôle des soldats par exemple. On a donc fabriqué le livre pour qu'il recueille des rôles très longs et assez étroits. J'avoue, la consultation est malaisée. Mais l'avantage est que les parchemins ne sont pas pliés en quatre à l'intérieur.

Car un parchemin rustique, c'est épais, c'est bien plié depuis des décennies, voire des siècles dans son registre, aussi cela n'a nulle envie d'être déplié, chatouillé, observé, scruté. Ça craque. Pour protester. Ça se replie, dès que le doigt ne maintient plus la pression, et ça se renferme sur son trésor.

Ça n'aime peut-être pas la lumière, les parchemins. C'est peut-être de la famille des paresseux: aimer dormir, soupirer dans ses cartons, ses registres, le long des étagères, dans l'ombre et la fraîcheur des rayons interdits au public. Ça soupire, surtout quand la main d'un magasinier vient l'attrapper vigoureusement "Français 82017346! C'est celui-là! Hé hop!", ça bascule une demi-seconde dans le vide, jusqu'à retomber dans la paume du magasinier, c'est brinqueballé dans le chariot dans le couloir, l'ascenseur, à nouveau le couloir, et ça atterrit sur une table où un inconu, qui ne s'est même pas présenté, va le dépouiller. Comme si ça avait des poux. Ce n'est pas une vie d'être archive!
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08/02/2009

Ambiance d'archives


Allez voir les histoires de médiévistes sur Médiévizmes... Surtout le premier billet "Faire la cour aux manuscrits" du 25 novembre 2005. C'est exactement l'ambiance de la salle de lecture des Manuscrits occidentaux de la BNF Richelieu. Très bien écrit, difficile de faire mieux.
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07/09/2008

Un blog d'historienne ! Tout un programme...


Je n'ai jamais eu l'angoisse de la page blanche. Peut-être que cela viendra comme le trac, avec le talent donc. D'accord, j'avoue. Depuis longtemps, j'ai trouvé le truc : je triche. Oui, honte à moi, regards de courroux, opprobre infini, etc. Je triche en contournant l'obstacle : quand on se sait pas quoi dire, on va à l'essentiel, là tout de suite.


(Clio, muse de l'histoire et de la poésie héroïque,
Pierre Mignard, 17e siècle)

Alors, qu'est-ce ? Un blog de plus ? Hélas, oui. J'ai mis longtemps à me décider. Moi, un blog ? Jamais ! Et puis finalement, mouton de Panurge, j'ai suivi.
Et si c'était un blog vous causant d'histoire ? D'histoire ou d'Histoire ? Justement, on en reparlera, de cette majuscule et de cette minuscule qui semblent se faire la guerre. Alors qu'il n'en est rien.

Un blog d'historien ? Non, un blog d'historienne (cette répétition, c'est pour tenter ma chance et un éventuel référencement dans ce moteur de recherche que j'utilise et j'abhorre à la fois, dont les règles mystérieuses de fonctionnement échappent au commun des mortels, à moi aussi par conséquent). Je n'aime pas à l'excès ce mot d'historienne, soit dit en passant. Là encore, j'en parlerai. Rassurez-vous, j'ai vérifié, cela ne court pas la toile. Mais qu'est-ce que cela raconte un blog d'histoire ?

Il paraît que les Français ont un goût prononcé pour l'histoire. Je me demande bien ce que les sondeurs et les sondés mettent derrière ces mots-là. Moi, cruelle ? Ah, mais il faut bien justifier le "vitriol" du titre. Contrairement à mes obligations dans le métier, ici, je peux être cruelle, partiale, et j'entends user de ce droit. Donc il y aura des billets d'humeur : une once d'acide sulfurique, un setier de mauvaise foi de temps en temps, des quintaux d'agacement souvent. À ma décharge, le but n'en sera pas gratuit.


Parce que, en dehors des spécialistes, silhouettes fantomatiques errant dans quelques lieux secrets, bref, des quelques poignées de chercheurs qui fréquentent les Archives nationales ou pas, et autres lieux de conservations des vieux papiers plus ou moins moisis dont ils se délectent, j'ai le sentiment que peu de gens savent ce que signifie "faire de l'histoire", alors que le petit écran et le grand se mêlent souvent d'en faire, de l'histoire, et le résultat est souvent à pleurer, à chaudes larmes, de tristesse ou de rire, selon l'humeur (faites-moi penser à la chronique cinéma historique, elle mérite sa page celle-là).

Parce que je suis persuadée d'une chose : si l'on sait lire un texte, même tiré d'un quotidien, d'une publicité, à la façon d'un historien, si l'on sait regarder une image au journal télévisé, ou dans la rue, comme a appris à le faire un historien, on gagne en esprit critique, c'est-à-dire en liberté.

Il n'y aura pas ici de longues synthèses sur divers sujets historiques, car ce n'est simplement pas mon but. Tout au plus trouverez-vous ici une bibliographie, quelques ouvrages à découvrir si vous aimez l'histoire.

Mais j'essaierai de vous expliquer ce que signifie faire de l'histoire, pourquoi l'on gagne en liberté grâce à l'histoire. Et le quotidien du chercheur, comment concrètement, on écrit l'histoire. S'y ajouteront mille et une petites choses, commentaires, réflexions sur l'actualité se rapportant à l'histoire - j'aime rebondir !

Qui suis-je ? Métier : chercheuse en histoire (moderne, i.e. 16e-18e siècles) et enseignement. Tempérament : souvent railleuse et râleuse, mais désireuse de faire goûter à tous l'histoire sans la raconter. Limites : mes (mauvaises) humeurs, mes capacités (des jours qui ne comptent que vingt-quatre heures et une certaine jeunesse), mes goûts (j'avoue un penchant pour l'histoire culturelle, l'histoire politique, l'histoire sociale, l'histoire du genre, des sensibilités entre autres... surtout en histoire moderne, même si j'aime me rappeler des pépites du temps des études universitaires et grapiller du côté du Moyen-Âge comme de l'époque contemporaine)
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