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Une envie de livres ?

Affichage des articles dont le libellé est Bons et mauvais historiens. Afficher tous les articles
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03/06/2011

La note en bas de page

Il y a des moments où l'on se sent bête. Récemment, très récemment même, je découvre qu'une explication - ce qu'est un mortier et du déchet de mortier - que j'ai cherché obstinément pendant quatre ans, figurait dans une note de bas de page d'une publication que je consulte régulièrement depuis dix ans. Groumph. Pour ma décharge, la publication en question faisait bien ses trois cents pages et n'était pas du genre sexy.

Entre temps, à force de compulser dictionnaires et pages internet recelant moults ouvrages antiques et scannés en tous genres, j'avais fini par trouver ma réponse. Il me fallait cette réponse, parce que voir ce machin me narguait dès que j'ouvrais une archive ou que je consultais ma base de données, ça commençait à attaquer ma patience. Irritant comme un grain de sable. J'avais pensé au sable justement (mortier, sable, ça semblait logique). Sauf que non, dans ce contexte-là, ce n'était pas possible. Bon, en vrai c'était une sorte de combustible qui brûlait toute la nuit comme veilleuse. 

Mais alors, en trouver l'explication dans mon corpus-de-dix-ans, je me suis sentie bête. Limite vexée. Par moi-même. Si ça, ce n'est pas être forte...

Il faut toujours se méfier des notes de bas de page. 

Surtout de celles qui indiquent que le texte proposé est un roman recomposé à partir de diverses sources. Comme ce qui vient de se passer à l'agrégation d'histoire. 

On a beaucoup parlé, même dans la presse. Pour résumer au cas où vous n'auriez pas suivi l'affaire, le texte donné à l'une des épreuves de l'agrégation externe d'histoire cette année, était un faux, donné aux étudiants sans que rien ne permette de le savoir. L'agrég d'histoire ce sont quatre jours de joie intense, deux dissertations d'histoire de sept heures, un commentaire de document historique de sept heures encore et une dissertation de géographie de sept encore. Normalement, on sort de là sur les rotules après plus d'un an de travail de dingue. 

Les sujets sont choisis par les responsables d'épreuves parmi des propositions faites par les membres du jury. Et cette année, chose inédite les responsables d'épreuve ont fait une grosse grosse boulette. Le texte choisi ne datait pas comme il l'était présenté du XVe siècle mais il était l'oeuvre d'un érudit, désormais célèbre, répondant au simplissime nom de Palémon Glorieux, et publié en 1965 dans la Revue d'histoire de l'Église. La chose était clairement indiquée dans la note de bas de page du document, mis en ligne grâce au fabuleux site Persee.fr page 249 (cliquez). L'affaire est sortie notamment là, sur le site d'un journaliste blogueur de Libération. Après quelques heures d'angoisse, le ministère a confirmé que l'épreuve était maintenue. De cette triste affaire, les historiens risquent fort de sortir un peu ridiculisés. On en a parlé à l'association des professeurs d'histoire-géographie, et même dans la fabrique de l'histoire, l'émission de France culture. Je vous passe les cohortes de journalistes de RTL et d'ailleurs (non je n'aime pas RTL si c'est la question) cherchant à recueillir le témoignage de candidats atterrés par la nouvelle. Il y avait de quoi, remarquez.

C'est comme si on donnait à nos étudiants des extraits du Journal intime de Louis XIV, écrit par François Bluche. Remarquez, une historienne américaine a été un cheveu de faire paraître un ouvrage s'appuyant allègrement sur cette farce.

L'ennui dans tout cela, c'est que l'on ne sait finalement pas comment une telle erreur a pu se produire. Pour ce que j'en ai vu, des professeurs présidents ou membres du jury, tous ont à assumer cette charge en sus de tout le reste: autres cours de licence, de master, de concours, charge administrative, paperasse exigée par l'AERES, gestion des laboratoires, nécessité de participer, organiser des colloques, publier. Au bout d'un moment, l'erreur devient inévitable. De combien de temps Catherine Vincent et Denyse Riche ont-elles disposé pour valider le texte proposé ? Si au moins cela pouvait amener le ministère à reconnaître qu'à trop charger la barque, elle casse... Le comble du mauvais goût serait que le ministère de manière affichée ou non, tape sur le jury à propos de la faute commise, sans qu'il ne se remette lui-même en cause. Même s'il était évident que mettre un couvercle - étouffer l'affaire pendant près d'un mois - était un choix explosif et pour tout dire condamnable... 

Cette affaire peut faire rire, certes. Elle est surtout triste. Un scandale fait toujours plus parler que de brillants travaux dont Monsieur tout le monde se moque éperdument. J'ai moi-même du mal à comprendre comment une telle erreur a été possible. Parce que les historiens travaillent sur des originaux. Effectivement, la seule entorse, c'est quand, pour les travaux dirigés, on choisit souvent des documents dans des recueils ou des revues. J'ai cependant du mal à croire que cette bourde reflète le travail globale des deux responsables de l'épreuve de médiévale. Oui, cette pauvre affaire a été une catastrophe, d'autant plus qu'elle a été très mal gérée. Oui, c'est d'autant plus amère que quelques membres du jury, heureusement rares, ont à l'oral notamment un comportement assez peu digne. Que les moqueries des correcteurs sont sévères dans les rapports du jury. Pris en défaut, on rit moins facilement. Peut-être cela en ramènera-t-il quelques-uns à l'humilité, un tout petit peu plus d'humilité et d'humanité contre un peu trop de certitudes.
Et en dépit de tout cela, je ne peux pas leur jeter la pierre. C'est triste, même pas drôle, non.

Jamais un billet n'aura autant mérité que celui-ci d'être classé dans la catégorie Sic transit gloria mundi...
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18/04/2011

Charly 9 ou ce que la pseudo-littérature historique peut faire de pire

En passant devant quelques librairies, je l'avais bien vu. Mais il y en a tellement qui sortent chaque année. Et puis n'est pas Balzac qui veut. Ni Maquet, enfin je veux dire Dumas. Une couverture de mauvais goût (parce que trafiquer une oeuvre de Clouet, ça relève du crime, surtout pour en faire ça). Donc je n'y aurais pas attaché d'intérêt à ce Charly 9, dont le titre est à lui seul d'un mauvais goût complet, si Marie n'en avait pas parlé là. Attention, ça dérouille sévère. Vu le talent qu'elle met à défendre ma chère époque moderne et la qualité de ses arguments, je vous conseille vivement d'aller la lire. Tous les points qu'elle avance non seulement me vont droit au coeur (c'est sensible, une souris...) mais sont justes.

Et puis, profitant de passer devant une librairie, je me suis dit qu'un saut ne me coûtait rien. Non, je ne l'ai pas acheté. J'ai juste eu envie de conseiller au librairie de ranger cette horreur dans le rayon des ouvrages humoristiques. Parce que Teulé y va fort, il enfile les perles, à croire qu'il veut se reconvertir. Remarquez, il vaudrait mieux.

Au début on se dit que Teulé veut nous faire un remake des Barbouzes :

- Comment pouvez-vous venir me réclamer la mort de mon principal conseiller qui déjà hier matin, sortant du Louvre, fut arquebusé dans la rue par un tueur caché derrière du linge séchant à une fenêtre ?.. Il n'est que blessé. Ambroise Paré dit qu'il s'en tirera et je m'en réjouis. 
- Pas nous, répond une voix de matrone au fort accent italien. D'autant que c'est ton jeune frère et moi qui avions commandité l'attentat. 
- Quoi ? ! 
Le garçon, d'un naturel aimable et ayant de bonnes dispositions, n'en revient pas. Sous un bouquet de duvet de cygne à sa toque, il tourne lentement la tête vers les six personnages assis côte à côte devant lui. L'un d'eux, vieux gentilhomme vêtu d'une jupe de damas cramoisi, regrette : 
- Sire, le seigneur de Maurevert, tueur professionnel mais mal habitué aux armes à feu, voulait faire ça à l'arbalète. Pour plus de sûreté, nous lui avons imposé l'arquebuse. Mal nous en a pris. Au moment du tir, Coligny s'est penché pour réajuster sa mule. Maurevert a manqué sa cible. 
Comme dit l'adage, plus c'est gros et plus ça passe.  Z'ont merdé avec le coup d'essai alors ils viennent demander l'accord du patron pour y aller plus fort. C'est naturel. Logique.
On ne doit pas avoir la même logique, Teulé et moi.

Tout y est pour le comique: Catherine de Médicis avec un fort accent italien, elle qui, en France depuis l'âge de 17 ans, se faisait une fierté d'imiter à la perfection les vendeuses de poisson de la place Maubert. Qu'importe ici elle roule les "r" (enfin euh comme les Français à l'époque). Mais alors "la Mamma", j'ai failli ne pas m'en remettre. Dans la même série, notre bonne Italienne se plaint de quoi? Mais de la chaleur à Paris le soir, évidemment ! Et comme le lecteur est un peu imbécile sur les bords, il faut bien enfoncer le clou: ce pov' Charly c'est pas qu'il est crétin, non, c'est juste un gamin. La preuve, ce sont ses haut-de-chausses bouffants et à la mode qui nous l'apportent :

descendant à mi-cuisse, sa "trousse" bouffante ressemble à une couche-culotte 

(j'ai cru défaillir en voyant un haut-de-chausse comparé à une couche culotte.) Mais oui bon sang mais c'est bien sûr!  C'est la faute à l'hérédité de la Couronne, un gamin sur le trône et c'est la cause de tous nos malheurs.

Et last but not least, le futur Henri III est un inverti, raison pour laquelle il apparaît en "putain fardée" (ce n'est pas moi, c'est Teulé qui ose tout), mais voyez-vous ce sont ses goûts, déclare sa mère.

Là, je crois que même Catherine Hermary-Vieille est battue à plates coutures. J'avais tenté de lire "Un amour fou" où elle faisait de Jeanne, mère de l'empereur Charles Quint et dite la Folle une nymphomane obsédée par son mari. Pourquoi pas. Tant qu'on rigole.

Ce qui me chiffonne, c'est que l'auteur doit être sérieux. Ou prétend l'être en écrivant ce... hum. Cette chose. Et qu'il va être cru. C'est gentil Monsieur Teulé de nous préparer des cohortes d'étudiants (avec des tas d'idées reçues) que l'on va pouvoir continuer de menacer du gibet de Montfaucon (j'aime leur tête quand je leur annonce cela) s'ils sortent une seule, je dis bien UNE SEULE de ces horreurs.


Excusez-moi, je vais vomir et je reviens. 

Des extraits de cette daube (pardon pour ce délicieux plat de la cuisine dite bourgeoise) sont disponibles là sur le site de l'Express notamment.

Note plus plus tard: quand je serai à la retraite ou alors après la thèse, penser à se recycler dans l'écriture de romans historiques. Je sais une chose, c'est que même sans talent d'écriture, y'a moyen de se faire de la thune facilement. Je pourrai enfin avoir de plus grosses rémunérations que mon mari. Et pourtant ce n'est pas gagné. 
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29/08/2010

Devenir historien (5)

L'histoire, une passion. C'est aussi ce qu'expliquait Lucien Febvre dans le même article que je citais ces derniers jours.

« J'aime l'histoire. Si je ne l'aimais pas, je ne serais pas historien. De sa vie faire deux parts; donner l'une au métier, expédié sans amour; réserver l'autre à la satisfaction de ses besoins profonds : voilà qui est abominable, quand le métier qu'on a choisi est un métier d'intelligence. J'aime l'histoire – et c'est pour cela que je suis heureux de venir vous parler, aujourd'hui, de ce que j'aime. (...)

Article à retrouver en ligne sur persee.fr, article "Lucien Febvre et l'histoire"
Fernand Braudel, publié dans la revue Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1957, volume 12, numéro 2, pp. 177-182.

Il est inutile de le nier. Si l'historien ne se borne pas à l'anecdote, il aime l'anecdote, mais ne se contente pas de cela. Pas folle, j'aime comme tout le monde les lettres de la Palatine et les méchancetés de Saint-Simon. Je ris de voir la Grande Mademoiselle raconter comment, un jour, près de la frontière et des champs de bataille, elle se retrouva embourbée, tenant la traîne de la reine Marie-Thérèse ou plutôt la tirant en arrière en manquant de tomber. On imagine les dentelles et les soieries dans la boue, ces belles dames enfoncées jusqu'aux genoux et on rit. Mais pas seulement.

Quand une émission estivale, celle de S. Bern, s'attarde longuement sur les goûts sexuels de l'impératrice de Russie, Catherine II, on soupire. Non pas parce que c'est inintéressant. D'une certaine façon c'est passionnant. En entendant ce genre de choses, il faut avoir aussitôt le réflexe de se demander:
"N'est-ce pas nouveau qu'une femme de pouvoir assume en plein époque moderne (XVIe-XVIIIe s.) la recherche du plaisir plutôt que la chasteté et la procréation?"

Car le plaisir sexuel ne semble pas l'attribut des souveraines. L'anecdote du bac de Neuilly est révélatrice: en 1606 Henri IV, Marie de Médicis et la Cour prennent le bac de Neuilly pour traverser la Seine, comme d'habitude. Mais cette fois-là, le bac bascule, tout ce joli monde tombe à l'eau. La reine manque de se noyer. Elle se raccroche à son chevalier d'honneur, enfin... comment dire...à sa braguette, proéminente, rigide, bref bien pratique pour s'y accrocher dans de telles circonstances. La maîtresse du roi, Henriette d'Entragues, à la langue toujours bien pendue, est absente. Quand on lui raconte ce qui s'est passé, elle s'esclaffe et déclare "Si j'avais été là, j'aurais dit "La reine boit!"". La pauvre Marie de Médicis gagne sa réputation de "balourde" - étiquette gracieuse qu'elle doit également à la maîtresse de son époux - parce qu'il fallut lui expliquer plusieurs fois pourquoi Henriette avait déclaré cela. Comme il n'est pas certain que ce soit de l'eau que la reine était censée avoir bu, d'après la perfide Henriette, on peut en tirer la conclusion suivante: la reine ignorait manifestement certaines pratiques sexuelles, pratiquées en revanche par la maîtresse. Cela fait supposer que la reine est faite pour procréer - les pratiques qui procurent plaisir en ne permettant pas la procréation sont absentes - tandis que la maîtresse est là pour le plaisir du roi. Les maîtresses ne sont donc pas les preuves d'égarement moral des souverains pécheurs, mais un moyen trouvé par quelques-uns afin de compenser leurs obligations conjugales élémentaires: assurer l'avenir dynastique. À confirmer. Ce n'est qu'une hypothèse.

Autre question qui surgit en écoutant ces anecdotes relatives à Catherine II: est-il vraiment anodin que l'on raconte ces histoires au XVIIIe siècle? Il semble que l'impératrice ne cachait pas soigneusement ces détails intimes. Peut-être ces pratiques entraient-elles dans l'élaboration d'un discours de liberté, de pouvoir souverain supérieur aux règles morales? Que sais-je? Hypothèse peut-être fausse, peut-être vérifiable. Mais l'anecdote en soit est inutile si elle ne donne pas lieu à l'analyse qui permet d'aller plus loin que le bout de son nez.

Finalement, on ne range pas ses habitudes d'historiens quand on quitte son bureau. J'ai entendu des historiens dire "Oh non, je ne regarde pas d'émissions historiques le soir, quand je ne travaille plus, je ne veux pas entendre parler d'histoire". Même si la qualité des émissions historiques laisse beaucoup à désirer sur le service public et justifie que l'on n'en regarde pas, un historien qui laisse son métier au bureau semble regrettable. Évidemment, cela peut être un peu lourd à porter pour l'entourage non-historien. Tout dépend comment et combien de fois on commente ce que l'on voit. Au pire on se prend un "Alain Decaux, sors de ce corps". Groumph.
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25/08/2010

Devenir historien (4)

Je vous disais qu'un historien ne s'amuse pas à des reconstitutions. C'est vrai et c'est faux. Personnellement, je suis très intéressée par des reconstitutions comme La robe d'une reine Anne de Clèves. Ce n'est pas de la reconstitution pour le jeu - je vais me faire massacrer par les fanatiques de reconstitution, je le sens - mais pour tester des hypothèses en recherchant les mêmes matériaux, les mêmes techniques au plus précis, non pas pour porter le vêtement mais retrouver des méthodes de fabrication. Et là, c'est fabuleux pour les historiens. Voyez notamment les essais dans ce blog pour fabriquer le jupon.

La reconstitution "historique" en dehors des éléments techniques et matériels - un château, une robe - pose trop de problèmes, plus qu'elle ne peut en résoudre. Il faut pouvoir réunir les conditions, et cela risque de biaiser outre mesure l'expérience. C'est une des raisons pour lesquelles, si la méthode des historiens est scientifique, l'histoire n'est pas une science. C'est ce qu'expliquait Lucien Febvre dans une conférence donnée aux jeunes normaliens (élèves de l'ENS) en 1941:

si je n'ai point parlé de « science » de l'histoire, j'ai parlé « d'étude scientifiquement conduite ». Ces deux mots n'étaient point là pour faire riche. «Scientifiquement conduite », la formule implique deux opérations, celles-là mêmes qui se trouvent à la base de tout travail scientifique moderne : poser des problèmes et formuler des hypothèses. Deux opérations qu'aux hommes de mon âge on dénonçait déjà comme périlleuses entre toutes. Car poser des problèmes, ou formuler des hypothèses, c'était tout simplement trahir. Faire pénétrer dans la cité de l'objectivité le cheval de Troie de la subjectivité"
(Article à retrouver en ligne sur persee.fr, article "Lucien Febvre et l'histoire"
Fernand Braudel, publié dans la revue Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1957, volume 12, numéro 2, pp. 177-182.)


L'historien tâtonne, admet pouvoir se tromper. Il le tire pas le fil de l'histoire comme Ariane, mais observe, essaie de comprendre, en mettant en relation faits constatés et connaissance. Un historien observe le passé avec les lunettes fournies par son époque. L'objectivité parfaite est impossible, autant en être conscient. Mais l'objectivité doit rester l'objectif. Non, comme l'a déclaré lors d'une conférence - pendant laquelle j'ai failli m'étrangler une douzaine de fois- un cardinal français - célèbre pour ses gaffes ou sa tendance à la misogynie, je lui laisse le bénéfice du doute - l'historien ne s'occupe pas à chercher perpétuellement LE document inconnu qui révolutionnera la connaissance, qui établira de nouvelles vérités. Ce n'est pas non plus une course perpétuelle vers une vérité toujours relative. La vérité est, notre connaissance en est relative, nuance. Des acquis sont indéniables, mais la masse à découvrir est assez immense pour permettre toujours la précision de nos connaissances, l'ouverture de nouvelles voies, selon les intérêts de l'époque dans laquelle vit l'historien.

Lui-même proie de passions, l'historien n'est pas neutre et c'est avec ses passions qu'il tente de faire progresser la connaissance historique.
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24/08/2010

Devenir historien (3)


Finalement, pour devenir historien, il faut bien passer par "l'école". Soit l'université, soit prépa+grande école (l'École normale supérieure, l'École des Chartes) le temps de décrocher un Master. Auparavant on parlait de DEUG, Licence, qui sont devenus "Licence" en trois ans et l'on parlait de Maîtrise, DEA devenus ensemble "Master". Donc une licence (trois ans) + Master (deux ans)= 5 ans.

S'y ajoute une thèse (trois ans en principe). Soit un total de bac+8. Même si vous mettez six ans à faire votre thèse, vous aurez toujours le niveau bac+8 et non pas +11.

Avant s'ajoutait sans compter dans le calcul le CAPES et/ou l'agrégation, qui permettent de devenir enseignant dans la fonction publique. Ces années de préparation aux concours ne comptaient pas dans l'évaluation bac+3 ou bac+5. Avec la création des Master enseignement (qui préparent au CAPES) et Master recherche (qui permet de préparer l'agrégation, requérant le niveau bac+5), ces années de concours comptent.

Le prix à payer a été lourd: plus de programme commun entre le CAPES et l'agrég en histoire, ce qui est désastreux pour les candidats qui préparaient les deux, ne pouvant pas se permettre le risque de passer uniquement l'agrégation, pour de bêtes raisons financières. Cinq ans d'études ça va si ça se termine avec un boulot (même si c'est "seulement" certifié*), cinq ans d'étude sans boulot au bout (parce que l'on est arrivé 82e à l'agrég et que cette année-là, pas de chance, il n'y avait que 81 places pour toute la France), ça ne va plus. Comme l'a fait votre servante, CAPES et agrég parce qu'à deux c'est mieux. Hum.
C'est désastreux aussi pour l'écrasante majorité des universités qui n'ont plus les moyens de maintenir une préparation pour les candidats à l'agrégation. Parce que payer sept enseignants pour quatre agrégatifs ayant vraiment des chances de réussir, vous comprendrez que... c'est compliqué. Zou les provinciaux (et les banlieusards)! Surtout ceux qui n'ont pas l'argent pour finir leurs études à Paris. Il n'y a pas à dire, c'est fou ce que l'égalité de droit entre citoyen progresse ces temps derniers.

Revenons à nos moutons... Une thèse peut se faire à l'université, ou dans de grands établissements comme l'École pratique des Hautes études, le Centre national des Arts et métiers ou l'Institut d'études politiques. Si la question du financement des thèses vous intéresse vous trouverez un récapitulatif ici sur le site de l'EHESS ou bien dans ces billets antérieurs de votre servante, un peu plus ironiques. Pour financer la thèse, en résumé, à part quelques bourses ponctuelles, il y a le contrat doctoral (qui remplace l'allocation de recherche et le monitorat), puis des contrats d'ATER et/ou tout simplement votre patience et un poste dans le secondaire.

À l'issu de la thèse, on présente un dossier devant le Conseil national des Universités, qui valide le dossier scientifique (seul). C'est après que l'on candidate auprès des universités qui recherchent des maîtres de conférence. Si l'on est élu premier, on devient maître de conférence. Par la suite, pour changer d'université, il faut obtenir une mutation.

Pour devenir enseignant chercheur en histoire, inutile d'aller par quatre chemins: il serait illogique de ne pas se frotter aux concours. Certains vous diront qu'il faut absolument avoir l'agrégation. En réalité on trouve beaucoup mais alors beaucoup d'exceptions, qui ne sont pas pour autant des enseignants-chercheurs plus mauvais. Même s'il reste vrai que les agrégés et si possible normaliens restent souvent classés en tête. Étant donné qu'il y a moins de dix postes par an par spécialité (ancienne/médiévale/moderne/contemporaine) pour l'ensemble de la France, évidemment être agrégé et normalien c'est mieux. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut se pendre et renoncer à tout si l'on n'est "que" certifié. Il y a des agrégés qui se font refouler à chaque candidature, il y a des normaliens que l'on devrait refouler. Il y a des normaliens brillants, des enseignants seulement certifiés avant de devenir maîtres de conférence, et tout aussi brillants.

Pas la peine non plus de déprimer sur le peu de postes, ça n'en donnera pas plus. Dites-vous que vous ne perdez rien à essayer.

L'image est juste là pour faire joli, il n'y pas de joli chapeau ni de toge pour les jeunes docteurs en France... hélas. ;-)

* merci aux esprits mal intentionnés de passer leur chemin, il n'y a aucun mépris là-dedans.
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21/08/2010

Devenir historien (2)


Il résulte du précédent billet qu'un historien ne se contente pas de raconter, il explique. Il ne brode pas sur les évènements, n'invente pas là où il n'a pas assez d'information, il ne reconstitue pas. Ce n'est donc ni un romancier, ni un écrivain et encore moins un amateur de reconstitution de combats chevaleresques ou autre... jeux. Même si l'historien et le romancier ont en commun d'écrire.

Cela signifie que mettre côte à côte Stanis Pérez et Françoise Hamel est par exemple incongru - et même à la limite du sacrilège vu mon addiction à l'oeuvre de S. Pérez, bref... -. Tout rapport avec une émission estivale diffusée très récemment et qui avait pour objet une mangeuse de choucroute égarée à Versailles* serait parfaitement fortuit, naturellement. Là encore, je n'ai rien contre cette dame - pas la mangeuse de choucroute, la première, F. Hamel - j'aurais pu citer d'autres écrivains dont la présence était passablement incongrue dans une émission voulant initier le public à l'histoire. Mais nettement moins incongru quand on saisit le concept, soit divertir le citoyen avec des anecdotes, si possible monarchiques ou impériales. À croire que première dame de la République ce n'est pas glam. Sans commentaire.

Un historien disais-je, n'est pas un romancier. Enfin, il ne fait pas oeuvre de romancier quand il travaille et publie comme historien. Car il y a d'excellents historiens qui ont aussi écrit des romans: B. Bennassar et A. Farge. (Qu'aucun esprit pervers n'aille conclure qu'il y a ici sous-entendu du type "ils sont bons historiens mais mauvais romanciers" parce que je n'ai pas lu leurs romans, donc je ne me prononce pas. J'ai même un a priori positif. D'abord. Je ne fais pas que médire.)

Allons plus loin. Les historiens se caractérisant par l'exigence de l'innovation, de la recherche d'une meilleure ou nouvelle compréhension des faits, ils sont de fait des professionnels, dans l'écrasante majorité des cas. En tout cas ils ont reçu une formation intellectuelle et professionnelle. Et s'ils n'ont pas hérité de vastes propriétés familiales ni de la fortune d'un oncle d'Amérique, ils sont souvent réduit à travailler à la sueur de leur front pour manger. Donc ils sont chercheurs (dans des centres de recherche, pour des institutions comme le CNRS, je schématise) ou enseignants-chercheurs (dans une université de France ou d'ailleurs). Il n'y a pas à tortiller, je n'en connais pas qui vivent de leurs publications scientifiques, même Pierre Chaunu n'en vivait pas. Ils publient davantage pour l'amour de la recherche et faire reconnaître leur talent (basse motivation n'est-il pas? Hahum) afin de ne pas stagner toujours aux mêmes fonctions.


(suite au prochain épisode...)


* Parce que je suis gentille, je décode, la réponse de l'énigme est "Madame Palatine", épouse de Monsieur, lui-même frère du roi Soleil, qui était lui-même le petit-cousin de Louis II de Bourbon-Condé, petit-fils de... enfin vous avez compris.
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19/08/2010

Devenir historien (1)

Première précision: que signifie "être historien"? Je vous mets à l'aise tout de suite, non, Lorant Deutsch n'est pas historien, pas plus qu'É. Badinter. Oui, je sais, je vais me faire des ennemis. Je n'ai rien contre Lorant Deutsch. Simplement, il ne suffit pas d'écrire des ouvrages d'histoire pour être historien.

Il n'y a nul orgueil dans ces lignes, rien ne me garantit quand j'écris un article, quand je rédige ma thèse, quand je publierai la grande oeuvre de ma vie (mouarf) de faire oeuvre d'historienne, parce ce que tout dépend du respect des règles du métier d'historien.

Donc il y a des règles.
D'abord il faut des connaissances précises (comme disaient les vieux professeurs, "on ne parle que de ce que l'on sait", raison pour laquelle je n'irai pas écrire un livre sur Fouquet, puis un autre sur Louis XIII, Louis XVI, De Gaulle et Giscard, à raison de livre par an). Un bon livre d'histoire, c'est comme un bon pain, ça demande beaucoup de savoir faire, de temps de travail et de repos. Ne pas savoir reconnaître les bornes de son savoir, publier sur tout, cela a un nom: "polygrapĥe"! Et ça claque comme un coup de fouet sec et nerveux. On peut tout au plus conclure par un "Amen!" C'est une des pires réflexions qui puissent tomber de la bouche des historiens (qui tombait de temps à autre de la bouche mes vieux professeurs... notamment) que je connais et estime. Mais il ne suffit pas d'accumuler des connaissances sur un sujet.

Il faut appliquer d'autres règles, et d'abord respecter un certain savoir-faire (quand je vous parlais de pain...). Pas de méthode absolue, qui garantirait une histoire écrite une fois pour toutes.

Faire de l'histoire ce n'est pas seulement recopier les textes trouvés dans les archives, décrire les objets retrouvés lors de fouilles archéologiques. Il s'agit de redonner aux mots, aux objets leur place dans leur époque.

C'est là qu'interviennent les connaissances. Et l'on pose cette fameuse question: pourquoi? Pourquoi ce témoignage a-t-il été produit à ce moment-là et pas à un autre? Est-il étonnant par rapport aux autres traces de cette époque-là?

Un bon historien doit faire preuve d'esprit critique, il doit prendre du recul, ne pas juger par rapport aux valeurs de l'époque dans laquelle il vit. Il doit toujours chercher à comprendre pourquoi un tel ou tel a agi comme il l'a fait. En sachant qu'aucun document, aucune méthode ne sont des garanties d'atteindre la vérité. Je ne dirai donc pas "il n'y a aucune vérité (y compris celle-là)".
Hahum.

Ensuite pour faire oeuvre d'historien, il faut faire un effort permanent de neutralité, c'est-à-dire se garder de jugement de valeur, de jugement moral (bien, pas bien).

Enfin, un historien peut écrire des ouvrages de "valorisation de la recherche" (d'autres diraient "vulgarisation") pour mettre le savoir à la portée de tous. Mais un historien doit faire ce genre de travail en plus de son activité essentielle: faire avancer la connaissance historique, en se frottant aux fouilles, aux archives, aux copies de textes antiques, bref aux sources. On ne peut pas décemment se dire historien et écrire une biographie de telle souverain, de tel grand personnage en compilant les extraits de récits des mémorialistes, sans apports personnel, sans croiser les sources, sans s'interroger sur sa documentation, sans les confronter à ce que l'on sait déjà. Toute référence implicite à des ouvrages existants serait parfaitement fortuite, n'est-ce pas.

Ces règles ne s'improvisent pas. On les apprend au cours d'études faites ici à l'université, là en classe prépa (et surtout après en grande école), ailleurs dans les différentes institutions ouvertes aux étudiants quelque soient leur nom. Que l'on devienne historien en allant uniquement aux archives, en apprenant sur le tas, j'avoue ne pas y croire. Déjà que passer des années à user ses fonds de culotte sur les bancs d'une fac n'est en aucune façon une garantie, alors...

C'est comme si j'avais la prétention de devenir clown en me collant un nez rouge... ça ne ressemblerait à rien.
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27/07/2010

On nous cache tout, on nous dit rien

En faisant la revue du catalogue des parutions - en histoire - j'ai été frappée par la récurrence des ouvrages dits pudiquement "Grand public" jouant sur le thème "On nous cache tout, attention attention, moi j'vais vous dire ce qui s'est vraiment passé". La paranoïa étant une des tendances naturelles de l'homme, c'est une excellente ressource pour maison d'édition en panne d'inspiration et d'historiens de talent.

Vous vous souvenez sans doute du fameux "Historiquement correct". J'avais beaucoup aimé la critique au vitriol des Clionautes, plus précisément l'analyse de Ghislain Baury.
Le plus savoureux reste le ton de certains lecteurs sur les sites de librairies "Excellente lecture pour en finir avec la pensée unique". Ouais. Pour en finir avec la prétendue pensée unique, j'aime bien qu'un auteur - même vulgarisateur - indique ses sources, c'est-à-dire tous les ouvrages qu'il a pillés -ou utilisé sans les citer si vous préférez-. Quitte à rendre le lecteur "libre" autant commencer par le rendre autonome.



La vérité toute nue, même trop lisse pour être honnête
(En vrai, La Vérité de J.-J. Lefebvre,
1870, Paris, Musée d'Orsay)


Cela va des "Impostures de l'histoire" (éventuellement suivies quelques années après des "Nouvelles impostures de l'histoire") à "La véritable histoire de...". Le genre commun adore les séries de type "L'histoire pour les Nuls"," L'histoire en 100 dates" ou les "100 personnages qui ont fait l'histoire de France".

Chassez les grand zhommes, ils reviennent au galop.

Et puis faudrait voir à ne pas lasser le lecteur et-puisque-l'on-vous-dit-que-les-bouquins-d'histoire c'est-tout-nul-et-atrocement-ennuyeux, alors on vous la promet brève. Je rajoute à ça "Les mots qui ont fait l'histoire" ou "Les phrases qui ont fait l'histoire" et j'en viens à aspirer ardemment à une histoire des "Silences qui ont fait l'histoire".

Comment briller dans un dîner en faisant figure d'honnête homme à moindre frais, pour 8 euros même, en tout et pour tout. Et ça a l'avantage de ne pas prendre trop de place sur les étagères.

Argument majeur.

Je vous vois tiquer, oui, vous, là, au fond: vous êtes en train de penser "facile pour elle de dire qu'il faut lire et encore lire, mais elle, la souris, c'est son métier, de s'empiffrer de livres d'histoire à longueur de journée!". Oui mais non. Sans lire tout ce qui existe, partez d'un manuel même riquiqui mais intelligent, et après creusez en fonction de vos goûts. Il y a ici dans le diaporama ou les précédents billets de quoi commencer à se faire une petite culture générale.

Vous remarquerez d'ailleurs que dans le diaporama qui va bientôt être mis à jour si cela n'est pas déjà fait, j'ai toléré un "1515 et les grandes dates de l'histoire de France". Voui, j'avoue. Mais-mais-mais ! (Comme ferait l'ami Dutronc) Dirigé par A. Corbin, et intitulé "les grandes dates revisitées". J'avoue, ce n'est pas mal fichu du tout. Pareil traitement pour l'histoire de France de Lucien Bély et Jean-Paul Gisserot. C'est de la taille d'un guide de survie, mais au moins j'ai confiance dans les auteurs, et le texte n'est pas une compilation d'ânneries rebattues.

Et ça, ça fait du bien.
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24/07/2010

En vrac (3)



- J'ai croisé dans le métro un heureux propriétaire de chaton. La tête de la bestiole minuscule dépassait à peine du sac. Je me suis retenue pour ne pas gâtouiller ostensiblement devant cette petite boule de poil, alors que je suis quasi indifférente à un bébé. Une souris gaga d'un chaton, ça fiche mal.



- Première fois. S'il est vrai que l'on est jeune tant que l'on a des "premières fois", j'ai donc l'honneur et l'immense avantage de vous prouver ma jeunesse. Cet après-midi, je suis tombée sur un plagiat. Un beau, net et sans rature. Tout au plus trois phrases de différence. Même structure du texte, mêmes idées, mêmes exemples (forcément...). Pas de bol pour l'auteur du plagiat, j'avais terminé cinq secondes auparavant la lecture d'un fabuleux article de 1974 - que je devais lire depuis six bonnes années, vouivouivoui... - et j'enchaîne sur des actes de colloque publié en 2000, dont un chapitre publié par une jeune historienne, et bam, ça me saute aux yeux.
"Pas très original" me dis-je au premier abord.
(...)
"De moins en moins original".
(...)
"Tiens, c'est bizarre, pas la moindre référence à l'article de 1974 de cette autre historienne".
(...)
"Euh, oui, finalement, je crois savoir pourquoi E.D n'est jamais citée... groumph..."

C'est la première fois que cela m'arrive, un tel constat. Je sais que bien tous les historiens ne sont pas des saints, mais ça fait bizarre une pareille première fois. Si on m'avait dit que chez les historiens il y avait non seulement des souris mais aussi des coucous...



- Xénophobie en plein 17e siècle. J'avais un acte royal à relever cette semaine, au programme. Je flairais le truc xénophobe, mais je me disais "Non, c'est encore un sale coup des marchands parisiens, peuvent pas sentir certains marchands d'origine étrangère échappant à la réglementation parisienne, mais le roi a sûrement stoppé net les velléités de nos bons bourgeois parisiens". Que nenni. Bien au contraire. Le roi est allé dans le sens des marchands parisiens. La veine. Enfin pas pour les marchands naturalisés français, qui dans l'affaire ont perdu leur état de marchand privilégié, parce que, vous comprenez, ils étaient d'affreux "étrangers". Leurs lettres de naturalité avaient été délivrées par Henri IV probablement par pur pragmatisme, besoin de marchands, et peu importe qu'ils ne soient pas français. Mais tout d'un coup, sous Louis XIII ils mettaient en péril la nation et l'économie française. La preuve ? C'étaient d'affreux Flamands, Allemands, Suisses. L'ennemi d'hier qui faisaient peur aux petits enfants était le même qu'aujourd'hui, sauf que nos ennemis supposés nous allons les chercher quelques centaines de kilomètres plus loin. Plus ça va, et moins je peux piffrer Louis XIII. Je savais déjà sa goujaterie - qui ferait passer Henri IV pour un enfant de choeur - mais là...
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16/03/2010

Le Roy Ladurie, le climat et une expérience Xtrême


Il faudra leur dire, chez France Inter, de ralentir le rythme, je n'arrive pas à suivre, pour preuve, je suis en retard pour vous parler du 7-9 du week-end dernier, de samedi précisément, dans lequel Emmanuel Le Roy Ladurie était invité, et c'est ici pour écouter. Emmanuel Le Roy Ladurie, c'est un des monstres sacrés de l'histoire du XXe siècle. Il a soutenu une thèse magistrale sur les paysans du Languedoc à l'époque moderne, puis ensuite, une histoire du climat depuis l'an mil, d'autres ouvrages sur Saint-Simon et le système de cour, etc. Bref, du genre intéressant à écouter et à lire. Il sort son troisième volume sur l'histoire du climat, intitulé "Le réchauffement, de 1860 à nos jours", chez Fayard.

Mais je suis passée aussi, surtout pour vous parler de l'expérience qui doit être diffusée sur le petit écran mercredi soir, Zone Xtrême, qui transpose "dans l'univers de la télé les modalités d'une expérience menée à Yale, au début des années 1960 par Stanley Milgram :
En avril 2009, 80 candidats se sont succédé dix jours durant sur un plateau décoré avec un mauvais goût très sûr, mené par une animatrice autoritaire et assorti d'un public parfaitement chauffé. Assis derrière un pupitre, chacun des candidats devait interroger la même personne sur une liste d'associations de mots à mémoriser. A chaque erreur du questionné, le questionneur était invité à lui administrer une décharge électrique, suivant une progression de 20 à 460 volts. Ce qu'ignoraient les 80 candidats, c'est que La zone Xtrême, à laquelle ils participaient, était un faux jeu, exploitant les leviers les plus trash de la télé-réalité pour mieux en démonter les ressorts. (site Télérama)

Influencé par l'analyse de Hannah Arendt sur les mécanismes du nazisme et sa théorie sur la banalité du mal, le psychosociologue américain Milgram y étudiait le rapport de soumission à l'autorité. Maintes fois reproduite depuis, cette expérience démontre qu'un individu exposé à une autorité considérée comme légitime peut aller jusqu'à causer la mort d'autrui." Pour en savoir plus, c'est sur le site de Telerama qu'il faut aller. C'est cette hypothèse, vérifiée, qui je crois, devrait être connue de tous, car elle permet de comprendre comme de "bons pères de famille" ont pu former les Einsatzgruppen, qui comptaient non seulement des membres de la SS mais aussi des membres de la police allemande.
Ce sujet a été particulièrement étudié par l'historien Ch. Browning, dans son ouvrage Des hommes ordinaires, dont je vous recommande la lecture. Browning y a fait une étude détaillée du comportement, des motivations et des actes du 101e bataillon de réserve de la police allemande, qui fut jugé après la guerre pour les faits de massacres de juifs en Pologne.
C'est la docilité, renforcée par la pression du groupe, qui a fait d'hommes ordinaires des tueurs. Cette démonstration rappelle que l'horreur n'appartient pas seulement au passé, et combien il est salutaire de comprendre l'effroyable mécanisme toujours prêt à broyer de nouvelles victimes, pour peu que l'on cède sans réfléchir aux pressions d'un groupe ayant le pouvoir en main.
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06/03/2010


- Jacques Marseille est décédé. La surprise a été grande, je ne le connaissais que de nom, de réputation. J'amais bien ses interventions vigoureuses, Jacques Marseille dans une émission, était synonyme de "forcément intéressant". Ses ouvrages méritent lecture, aussi, si en librairie vous en voyez-un, feuilletez-le, achetez-le, ses analyses étaient plutôt accessibles, même très accessibles, et du genre qui font réfléchir.
Adieu, Monsieur Marseille...



"Agrégé d'histoire, Jacques Marseille publie en 1984 sa thèse de doctorat sous le titre 'Empire colonial et capitalisme français'. Croisant l'histoire et l'économie selon une pratique qui lui deviendra vite familière, il est l'un des premiers à réfuter l'idée selon laquelle la soif de richesse serait à l'origine des conquêtes coloniales du siècle dernier, et affirme même que la colonisation a entravé le développement économique de la France plutôt qu'elle ne l'a favorisé. Suite à sa thèse, Jacques Marseille hérite à la Sorbonne de la chaire d'Histoire économique et sociale fondée par Marc Bloch au début du siècle. Chroniqueur au magazine L''Expansion, puis Les Echos, directeur de collection chez Nathan, il écrit également des contes pour les enfants. En 1992, il se fait connaître du public avec un essai intitulé 'Lettre ouverte aux Français qui s'usent en travaillant et qui pourraient s'enrichir en dormant', puis l'année suivante avec 'C' est beau la France. Pour en finir avec le masochisme français'. Suivent notamment une "Nouvelle histoire de France", "Le Grand gaspillage" et "la guerre des deux France". En mars 2010, celui qui était devenu un collaborateur régulier du Point s'éteint à Paris et laisse derrière lui le souvenir d'un homme engagé pour ses thèses économiques libérales." (biographie Evène)




- Les Saventuriers de Fabienne Chauvière s'intéressaient aujourd'hui, sur ma radio préférée, au parcours d'un historien, spécialiste de l'histoire de l'Église au Moyen Âge, Dominique Iona-Prat :

De la Bibliothèque de l'Arsenal à l'Hotel de Cluny, notre brillant guide médiéviste nous amène sur les chemins des abbayes et des églises du Moyen Age.

Un regard d'historien sur la place de l'église dans le paysage occidental en prise direct avec notre société actuel et ses incompréhensions religieuses.

Un voyage médiéval à bord de la machine à expliquer notre temps...



à écouter ici sur France Inter, c'est savoureux...



- découvert en recherchant des infos sur les pubs du net qui sentent la supercherie à plein nez (histore de savoir ce qui s'en dit, et rire un peu) j'ai trouvé ce site : compubmarket.com, ça m'a l'air très bien fait. Comment démonter une pub en quelques lignes. Ça décape, ça fait rire, et ça fait du bien. Mauvais point, je n'aime pas manquer d'information sur les auteurs ou l'auteur du site (quel métier, privé, pro, comment l'idée du site est née). Si on leur demande gentiment, ils vont peut-être répondre...
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26/02/2010

Dans la bibliothèque de Pierre Rosanvallon


Écoutez sur France Inter, dans Esprit critique, de Guillaume Erner, Pierre Rosanvallon parler de sa bibliothèque : un régal, réjouissant, amoureux... Il explique la façon dont les historiens utilisent les livres. J'ai souri en l'écoutant dire qu'il était bibliophile, non pas pour les belles reliures de cuir et les tranches dorées, mais pour leur contenu...
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12/02/2010

Entre Badinter et Massoud


Grebber, Mère et enfant, vers 1622.
Rubens, Hélène Fourment et ses enfants, vers 1636.
Hals, Catharina Hooft et sa nourrice, vers 1619.
Metsu, L'enfant malade, vers 1660.
Retrouvez ces images sur la web gallery of art, http://www.wga.hu/

- Journée Élisabeth Badinter sur Inter, journée de colère...
Ce n'est pas la première fois que j'éprouve quelque chose entre exaspération et franche colère à l'écouter. D'abord, je ne comprends pas l'admiration qu'elle suscite. Parfois, j'ai l'impression que cette admiration est une question de génération. Pourtant, obtenir le droit de faire des études supérieures a été dans mon cas une bataille. Continuer à travailler après son mariage, envisager de continuer à travailler avec des enfants, ce n'est pas du tout le schéma des femmes de ma famille. Partager les tâches entre conjoints, de la serpillère au biberon, n'est pas un fait acquis dans ce même entourage. J'ai personnellement bien l'intention de continuer à partager mes serpillères, et quand le jour viendra, les biberons. Donc s'affranchir d'un certain mode de répartition des tâches entre hommes et femmes, je connais. Mais j'ai du mal à adhérer à la vision du monde d'É. Badinter, cette lutte contre l'oppression... Bref.
J'ai surtout écouté la vidéo de mai 1980, où B. Pivot recevait É. Badinter pour évoquer son livre l'amour en plus (à regarder sur le site de l'Ina, ici) que France Inter permettait d'écouter hier sur son site. J'ai donc écouté avec grand intérêt cet extrait. Et les propos d'É. Badinter sur l'histoire de l'amour maternel m'ont exaspéré au dernier degré... Dans le 19-20, É. Badinter a confirmé ce que je craignais, à savoir qu'elle n'a pas changé d'opinion sur le sujet depuis son ouvrage publié il y a trente ans, "L'amour en plus". Ce qui m'a mis en rogne, c'est que dans ces propos É. Badinter ne respecte absolument pas la méthode de l'historien, qui est de chercher à comprendre, plutôt que de juger. Et là, elle dégaine un jugement, bricolé sur une étude insuffisante des sources. Elle confond allègrement histoire du sentiment maternel et histoire de l'expression du sentiment maternel. Quel mauvais procès intenté à ces pauvres femmes du XVIIe siècle ! On a dit (les historiens) beaucoup de bêtises sur le sujet, qui depuis ont été corrigées: c'est un peu le cas de François Lebrun, qui a présenté heureusement une version corrigée de cette histoire du sentiment maternel, dans un numéro de la revue gand public "L'histoire", en 2002.

Dans le sentiment maternel, il y a l'inné (plus ou moins inné d'ailleurs, disons la part du physiologique, la réaction hormonale qui peut ne pas se produire d'ailleurs, ce qui fait souffrir quelquefois les femmes qui le subissent, en n'éprouvant rien après l'accouchement, pour cet petit être vagissant) et il y a le culturel, acquis. Celui-ci est extrêmement complexe. Envoyer un enfant en nourrice, ce peut être pour le protéger de la ville et de ses miasmes, c'est choisir une nourrice saine et forte. Ce n'est pas négliger un enfant. Prenons le cas d'une femme de l'aristocratie, et même mieux d'une reine. Marie de Médicis (cette si mauvaise mère! en apparence) suit très attentivement le choix de la nourrice, s'en mêle, au grand déplaisir d'Henri IV. Il faut qu'elle soit "propre", de bonne famille, de bonnes moeurs, ce qui est essentiel selon les critères (d'hygiène notamment) du XVIIe siècle.
Jean-François Dubost dans sa récente biographie de Marie de Médicis a fait une synthèse très convaincante et sensible du cas de l'amour maternel au XVIIe siècle, en particulier à travers le problème "Marie de Médicis" (compte tenu de ses mauvaises relations ultérieures avec Louis XIII) (Marie de Médicis, la reine dévoilée, Paris, Payot, 2009, p. 146-151) qui se conclue ainsi "si son époque n'affectionne guère les accès de sensiblerie, elle n'étouffe pas tout sentiment à l'égard des enfants, pas plus chez la reine que chez les autres" (je vous recommande d'ailleurs cette biographie, vivement saluée par la critique).

>>> numéro du magazine L'Histoire (à rechercher dans le catalogue de votre bibliothèque municipale), numéro 262, de février 2002.
>>> Jean-François Dubost, Marie de Médicis, la reine dévoilée, Paris, Payot, 2009
>>> Ph. Ariès et G. Duby, Histoire de la vie privée, rééd. Le Seuil, "Points", 1999
>>> E. Becchi et D. Julia (dir.), Hisoire de l'enfance en Occident, 2 vol., Le Seuil, 1998.
>>> F. Lebrun, La vie conjugale sous l'Ancien Régime, A. Colin, (1975) 1998.


- Rien à voir. Je ne sais pas comment Daniel Mermet (émission Là-bas si j'y suis, France Inter) trouve ses sujets, mais celui du jour du l'Afghanistan déchire grave (eh ouais...!). Invitée, Malalaï Joya, auteur d'une autobiographie qui raconte notamment sa lutte contre les seigneurs de la guerre.
Le mythe de Massoud est au passage, sérieusement entamé. J'ignore où se situe la vérité, mais éviter le mythe est toujours une bonne chose. Avoir le regard des Afghans sur Massoud est forcément intéressant. En résumé, un peu pourri aussi, responsable de massacres, allié aux seigneurs de la guerre...
>>> Malalaï Joya, Au nom de mon peuple, une femme afghane contre les seigneurs de la guerre, Paris, presses de la cité, 2010.
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17/01/2010

Assez !


Je reviens d'une longue hibernation, pour cause d'agacement.


Vous me voyez bien désolée de mon absence, hélas, comme le chantait Brel, la vie ne fait pas de cadeaux (la chanson continue sur "... que c'est triste Orly le dimanche! Avec ou sans Bécaud !" bref, passons!) et en ce moment, je suis un peu comme au creux de la vague. 2010 commence bien, il n'y a pas à dire...

Ordoncques, je suis agacée. Parce que re-voilà l'interminable polémique sur les silences de Pie XII, ressortie à loisir par quelques journaux. C'est le genre de sujet qui est parfait pour vendre du papier. Surtout quand on y entretient l'ambiguïté, ce qui permettra de revendre du papier sur le même sujet dans quelques années. Ne tuons pas la poule aux oeufs d'or, surtout. C'est une méthode favorite du journalisme à la petite semaine. Pas du vrai journalisme, non, des minables seulement (vu que je me suis fait offrir à Noël un ouvrage écrit à quatre mains par deux grands journalistes, je ne vais pas trainer dans la boue cette profession. Enfin pas tous les membres). Mais ce sont les plus minables qui gueulent le plus fort, sans doute pour cacher leur insuffisance.

Alors la difficulté de la réponse que l'on peut y apporter, c'est que là encore, les historiens (les vrais) ne vont pas vous apporter une réponse, façon pack déjà emballé, prête à être ressortie en deux mots "Mais non il est innocent j'vous dis !" "'Mais non c'est un criminel, j'vous dis!".

Dans ce problème se surajoutent les facteurs favorables aux polémiques. Et ce sont plutôt ces facteurs en soi qui m'intéressent, parce que c'est souvent la même complexité, la même multiplicité des causes qui font les mêmes genres de recettes pour aboutir aux mêmes polémiques.

Dans cette "affaire" se mêlent :
- la difficulté d'expliquer (ou comprendre) plutôt que juger,
- le caractère propre, le passé, l'expérience, mieux, de Pie XII, diplomate avant d'être pape
- l'écho d'une pièce qui a fondé la légende noire du silence de Pie XII (Le Vicaire, dont le scénario a inspiré le film de Costa-Gavras, 2002),
- le regard et la position des Israélites sur la Shoah,
- les tensions entre défenseurs acharnés, souvent catholiques, et accusateurs tout aussi acharnés,
- les déclarations des uns et des autres selon les circonstances politiques (citations de Golda Meir ou d'Elio Toaff, grand-rabbin de Rome de 1951 à 2000, ou d'autres encore) ou les amitiés, pas toujours vérifiées
- l'ouverture lente de la totalité des archives (Les archives correspondant à l'ensemble du pontificat de Pie XI, c'est-à-dire, jusqu'en 1939, ont été rendues accessibles en 2006. Celles correspondant au pontificat de Pie XII, représentant environ 16 millions de feuillets, ne pourraient l'être que vers 2014-2015)
- des travaux d'historiens, méconnus du public
- le besoin d'entretenir le flou, pour vendre du papier encore et toujours, ou faire des entrées au cinéma ou au théâtre

Pour le reste, toute la difficulté du sujet et la démarche de l'historien sont parfaitement expliqués par Giovanni Miccoli, titulaire d’une chaire d’Histoire de l’Église à la faculté des lettres de l’Université de Trieste, spécialiste du débat autour du rôle de Pie XII et de l’Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale :

"Le débat sur l’attitude de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale face à la persécution et à l’extermination des Juifs connaît de temps à autre des retours de flamme. Depuis des décennies, défenseurs et accusateurs du pape se mesurent dans un combat acharné dont les termes, d’un côté comme de l’autre, restent cependant généralement les mêmes. On assiste ainsi, en quelque sorte, à des procès parallèles récurrents, qui aboutissent chaque fois à deux sentences opposées : à l’« absolution » des uns correspond immanquablement la « condamnation » des autres.

Le livre, dont nous présentons ici la traduction française, n’a jamais eu l’intention de s’inscrire dans cette polémique en ajoutant un énième maillon à une chaîne déjà longue. Son ambition est autre ; il ne souhaite ni jouer les médiateurs entre les différents adversaires, ni - que cela soit clair - proposer une voie intermédiaire entre les diverses argumentations et conclusions, ni non plus se poser en juge ou en observateur pondéré et dépassionné face aux thèses en présence. Question d’histoire, c’est en historien qu’il faut avant tout examiner le rapport de Pie XII au nazisme et à ses crimes. Le problème n’est donc pas d’établir ce que le pape aurait dû faire et n’a pas fait, ou de soutenir qu’il a fait ce qu’il devait parce qu’il ne pouvait faire autrement, mais de déterminer en premier lieu ce qu’il a fait et pourquoi, à la lumière du contexte dans lequel lui même et ses collaborateurs ont dû agir, selon les idées, les attentes et les jugements qui les ont tour à tour orientés et motivés. En effet, c’est uniquement sur cette base que l’on pourra ensuite formuler un jugement historique, c’est à dire chercher à évaluer les conséquences des attitudes adoptées sur le cours des événements."

(Préface en français de l'ouvrage de G. Miccoli, à lire ici sur le site de l'Institut d'histoire du temps présent)


La lecture de l'ouvrage de G. Miccoli, est donc (faut-il le préciser? Moui, disons-le tout net) vivement recommandée.


Sur ce, je retourne hiberner, ah non, ce sont les cours à préparer, car la rentrée approche... Et puis quand j'aurai le temps, je penserai à ma thèse, n'est-ce pas.


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25/10/2009

Adieu, Monsieur Chaunu !


Pierre Chaunu est mort, jeudi dernier, 22 octobre. Vous avez peut-être vu passer l'annonce. Pour moi, l'annonce a été comme un coup de tonnerre.
Vous trouverez facilement sa biographie sur le net. Un très grand historien. Un personnage de caractère, aussi, un peu à la manière de Fernand Braudel.

(Pierre Chaunu. Photo : archive Jean-Yves Desfoux, site ouest-France)

Historien moderniste, né en 1923, auteur d'une thèse sur Séville et l'Atlantique, dans laquelle il examinait les structures de l'espace atlantique de 1504 à 1650 (voir un compte-rendu sur Persee.fr de R.-H. Bautier) les relations avec l'Amérique naturellement, les échanges commerciaux entre Europe et Amérique, il était spécialiste de démographie historique, d'histoire religieuse. Un historien d'une puissance intellectuelle peu commune. Il suffit pour s'en rendre compte d'ouvrir son Temps des Réformes...!
Il était pour nous, étudiants des années 90, une des stars en histoire moderne, et même en histoire tout court. Plusieurs de nos professeurs avaient été ses élèves. Ils en avaient été marqués et nous en marquaient à leur tour.

Le personnage, je l'ai souvent écouté avec presque de l'adoration, dans le poste - j'aimerais beaucoup d'ailleurs retrouver ces émissions - et croisé souvent dans les rues le dimanche matin. Mais je ne l'ai vu qu'une fois "sur scène" lors d'une conférence. Un monstre sacré sur les planches, ça ne se ratait pas. Il s'agissait d'une conférence sur la démographie. J'ai gardé de lui quelques phrases acides qui disaient en gros que les Bretons, les Basques espagnols, les Corses, pouvaient revendiquer leur autonomie, mais qu'ils fassent vite, leur population étant en train de disparaître... Un pauvre auditeur, qui avait osé demander des précisions, s'est fait remballer vite fait, le maître n'appréciant pas qu'on lui demande des précisions, son propos avait été suffisamment clair... Et à chaque fois maintenant que je vois dans une conférence quelqu'un oublier la nécessité de garder son micro à proximité de la bouche, je pense à Chaunu. Ce soir-là, le micro était un objet inutile pour lui. Qui se retrouvait dans ses mains naturellement croisées dans le dos, ou élevées vers le ciel dans un grand geste d'exaspération, bref, heureusement, nous avions bonne oreille pour ne pas souffrir de l'absence du micro. Un personnage.

Pour finir sur plusieurs sites de journaux et notamment sur celui de Libération notamment, vous trouverez des anecdotes de ses anciens élèves (les veinards), très très drôles et émouvantes.



Adieu, Monsieur Chaunu !




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22/09/2009

Apocalypse, l'usage du document






6 millions de téléspectateurs ! Bigre ! C'est le chiffre d'Apocalypse, documentaire qui nous est proposé depuis quinze jours, et proposant un tableau de la Seconde Guerre Mondiale à partir d'images d'archives sonorisées et colorisées.

Se repose à ce sujet la sempiternelle question de l'usage des faits et des archives. Sempiternelle car elle revient souvent dans les discussions du public. La question de l'usage scientifique du document ne fait pas débat entre les historiens. Tout au plus le débat naît-il pour les chercheurs dès qu'il est question de présenter une émission de "vulgarisition" au grand public.

C'est le problème abordé ce matin dans Esprit Critique avec Vincent Josse, sur France Inter ( à écouter ici dans le Sept-Dix de ce jour (mardi 22 septembre 2009). Il confronte deux historiens spécialistes du sujet.

Car le principal reproche fait à ce documentaire, au demeurant très honnête, tient dans la maigreur des commentaires, des explications. On sait qu'un fait sans remise dans le contexte - préciser s'il s'agit d'une image de propagande ou pas, sans expliquer le moment que l'image ou le témoin ont capté, peut poser problème.

L'exemple pris est celui d'un Stuka qui fait exploser un char français, probablement une image de propagande, ce qui n'était pas dit. Mais n'est-ce pas légitime d'utiliser cette image pour "raconter" la guerre ?

Écoutez, faites votre jugement. Pour ma part, il est dommage de ne pas saisir l'occasion pour proposer au public le meilleur de décennies de recherches, sous prétexte qu'il faut faire grand public. C'est un peu prendre le spectateur pour plus bête qu'il est. Souvenons-nous, dans un autre format, plus long certes, du succès d'"Histoire Parallèle", cette prodigieuse émission qui m'a fait découvrir adolescente, tout ce que l'on pouvait faire d'un fait, d'une archive. Là où certains ne voyaient que récit de la Seconde Guerre Mondiale, M. Ferro nous proposait une incroyable analyse des images de propagande (oui, je voue un culte personnel à Marc Ferro, là, c'est avoué)...
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23/02/2009

Colette Beaune et l'histoire de Jeanne d'Arc

Portrait de Jeanne d'Arc Miniature sur parchemin, XVe siècle

Brève pas saugrenue de la soirée, cette formule de Colette Beaune aujourd'hui, sur 2000 ans d'histoire, "peu importe que les voix de Jeanne d'Arc aient été fausses ou vraies, tout le monde a tenu l'existence de ces voix pour probable, à son époque, que ces voix soient fausses ou vraies n'a aucune importance".
Voilà. Tout est dit. On entendrait presque résonner la voix de Marc Bloch : "Le satanique ennemi de la véritable histoire ? La manie du jugement!" Chercher à comprendre, voilà le métier d'historien, magnifiquement appliqué par Colette Beaune.

À lire :
Beaune, Colette, Jeanne d'Arc, vérité et légendes, Paris, Perrin, 2008.


Jeanne, la petite bergère de Domrémy... Une putain doublée d'une sorcière... Fille cachée du roi, elle ne serait pas morte sur le bûcher à Rouen en 1431... La médiéviste Colette Beaune est en colère ! Peut-on laisser tout écrire au prétexte que la " grande " histoire serait parfois trop complexe, ou pas assez " folklorique " ? Dans un livre court, incisif, et avec beaucoup d'humour, l'historienne bat en brèche les nombreuses légendes qui circulent encore aujourd'hui sur la plus célèbre de nos grandes figures françaises.


A propos de l'auteur :

Historienne du Moyen Age, Colette Beaune est professeur émérite à l'université de Paris X. Elle a notamment publié Naissance de la nation France (un véritable bijou dont il faudra que je vous parle un jour) et Le journal d'un bourgeois de Paris. Sa biographie Jeanne d'Arc a reçu le prix du Sénat du meilleur livre d'histoire.

Émission à écouter ici.


Moi, je vais garder cette phrase-là comme un trésor: "Je ne pense pas qu'il doive y avoir une histoire pour les universitaires, sérieuse et incompréhensible que l'on ferait d'un côté et puis une histoire tout à fait simple où l'on abandonnerait à ceux dont le métier n'est pas d'être historien et le grand public n'aurait pas droit à une vraie histoire". Tout est dit.

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31/01/2009

Ma Bible à moi. Un point à la ligne.


Comme j'ai fait les choses en désordre sur ce blog, je ne vous ai pas encore parlé de ma Bible. Mon truc à moi, pas en plumes mais mieux encore, le livre qui me ferait refuser de partir sur île déserte si je devais m'en passer. Bon, pour aller sur l'île déserte, il me faudrait quelques palettes d'autres bouquins, mais disons qu'il me faudrait au moins celui-là.


"Histoire générale des civilisations, Le Monde et son Histoire est une vaste fresque où sont retracées les traits marquants et les faits essentiels de l’histoire du monde. Un ouvrage de référence où les lecteurs avertis comme les amateurs pourront trouver aussi bien la réponse à une interrogation ponctuelle que l’exposé synthétique d’une question ou d’une période. Chacun des quatre tomes comprend des cartes, une chronologie, une bibliographie et un index qui les rendent facilement utilisables."

Les auteurs :
Louis Bergeron est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Maurice Meuleau est agrégé d’histoire. Luce Pietri est agrégée d’histoire et maître-assistante d’histoire ancienne à l’université de Paris-IV. Marcel Roncayolo est directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Marc Venard est agrégé d’histoire et professeur d’histoire moderne à l’université de Haute-Normandie. (Bon euh pour dire vrai, je crois que la notice biographique des auteurs date légèrement... humm... au moins de la première parution.)

Louis Bergeron, Maurice Meuleau, Luce Pietri, Marcel Roncayolo, Marc Venard, Le monde et son histoire, Paris, R. Laffont (pour l'éd. de poche), (1971) 1991.
Tome I : Le Monde antique et les débuts du Moyen-Âge (vers 3000 av. J.-C – XIIe siècle apr. J.-C. )

Tome II : La Fin du Moyen-Âge et les débuts du monde moderne ( du XIIIe siècle – XVIIe siècle )
Tome III : Les Révolutions européenes et le partage du monde ( XVIIIe siècle – XIXe siècle )
Tome IV : Le Monde contemporain de la seconde guerre mondiale à nos jours


Une présentation de l'histoire universelle - si vous voulez savoir tout tout tout sur les Cananéens (et même avant) aux années 1980-1990 (car malheureusement, cet ouvrage n'a pas été réédité, mais on le trouve facilement d'occasion sur internet ou ailleurs, et dans toutes les bonnes bibliothèques).



Et en plus ils se lisent comme un roman. Si, si, je vous assure, ça ne se lit pas, ça se dévore (et prière de lécher vos doigts après). Et l'index est des plus précieux. Si vous êtes perfectionnistes, prenez les anciennes éditions, en onze volumes, en illustrations noir et blanc. Encore mieux.

Même s'il faut admettre qu'il manque des choses, parce que c'est juste un basique à savoir chez soi, parce que depuis 1990, les historiens ont découverts toutes sortes de choses, si vous savez déjà tout ce qui dans ces quatre petites merveilles... moi je vous absous de tout crime.






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17/01/2009

Finalement, c'est moi qui ai ri

L'escarpolette, 1767, Huile sur toile, 81 x 64 cm
Wallace Collection, London


En lisant la référence indiquée par Schnapper... Parce que l'auteur est loin de faire le tour de la source en question, et que Schnapper est beaucoup plus intéressant et riche en informations. Bon j'ai attrapé quelques informations à propos des résidences princières, et quelques beaux actes notariés retranscrits (plus qu'à les retaper et les vérifier, oui, je sais, je suis méfiante), c'est toujours ça de gagné.

Mais en lisant les ouvrages un peu anciens, on a quelquefois des... euh... comment dire ? Des "surprises". Comme d'apprendre que Christine de Suède s'était rendue en France un peu avant la Fronde. Ah ouais. Moi, j'ai plutôt vu passer jusqu'ici la date de 1656, mais enfin pourquoi pas, après tout. On râle chez les historiens après Wikipédia, mais moi j'ai trouvé le wikipédia de 1900...

Même que ses façons de garçon manqué, à la reine Christine (sic!), ont choqué - s'asseoir à un balcon en mettant les pieds sur la balustrade, quand il y a du peuple en bas, vous expose dans tous les sens du terme, surtout quand on est une princesse du XVIIe siècle...


Bref je suis rassurée... Mais pendant ce temps, mon tas de copies n'avance pas.
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10/01/2009

C'est pas une vie d'être chercheur...

L'autre jour, je dépouillais avec enthousiasme une archive, soigneusement prise en photos en juillet dernier. Juste avant les grandes vacances d'août, je suis comme les écureuils en novembre avec les noisettes et tout ce qui peut se planquer pour passer l'hiver sans mourir de faim, je fais des provisions d'archives, on ne sait jamais.

Imaginez LE document extraordinaire. Quand on est spécialisé sur les époques antérieures au XVIIIe siècle, tous les chercheurs vous diront que l'on rame pour trouver des séries d'archives complètes, où l'on a le luxe de détail rêvé. Et plus on recule dans le temps, pire c'est. Les mauvaises langues vont jusqu'à dire qu'en histoire ancienne, on travaille toujours sur les mêmes textes, on les relit juste sous un angle nouveau... Ce sont vraiment des aigris qui disent ça...

Or j'avais - je l'ai toujours mais... - précisément un de ces documents formidables entre les mains: l'IAD d'un prince de la famille royale à l'époque moderne. IAD dans notre jargon, ce sont les inventaire après décès, un truc fabuleux qui liste tous les papiers et les valeurs mobilières, immobilières au moment du décès d'un individu. Bon à ceci près que généralement le notaire sous-évalue les biens, les estimations ne sont donc pas très fiables...

Toute à mon bonheur, je commence à lire, à retranscrire - et trois cents pages d'archives, c'est long... - Et puis je me dis "vu le sujet, il faut absolument que j'aille regarder le bouquin d'A. Schnapper ("Curieux du Grand Siècle, collections et collectionneurs dans la France du XVIIe siècle", un petit bijou), j'y trouverai certainement des idées pour comprendre mes données".
Ah que oui, j'y ai trouvé des idées. Et même la réference d'une étude exhaustive sur ma précieuse source... Adieu veaux, vaches, cochons... Ne me restent que mes yeux pour pleurer. Bon ce qui me sauve, c'est que c'est une étude qui remonte à 1900. Avec un peu de chance, il y aura des choses nouvelles à dire, à condition trouver un autre angle d'attaque pour cette fichue archive. À force de me creuser la tête, je crois que je l'ai trouvé mon angle d'attaque. Reste à voir s'il résistera jusqu'à la rédaction.

"C'est pas une vie d'être un chercheur

Tout a déjà été trouvé
Les capuches, les ordinateurs
Les téléphones, les canoës
C'est pas une vie d'être un chercheur
Tout a déjà été trouvé
Même si j'dégotais le bonheur
On me dirait que ça existait"

Je me console aussi grâce à un petit passage de Schnapper où il est question de la construction d'un oratoire et de bains pour Anne d'Autriche au Louvre. Or à part des plans, on ne sait aujourd'hui si ces pièces ont bien été aménagées ou pas. Un historien L. Hautecoeur, en 1927 affirmait que oui sans citer sa source. Et je crois bien que j'ai mis la main sur cette fameuse source. Faut que je me replonge dans mes tablettes...
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