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Une envie de livres ?

12/02/2010

Entre Badinter et Massoud


Grebber, Mère et enfant, vers 1622.
Rubens, Hélène Fourment et ses enfants, vers 1636.
Hals, Catharina Hooft et sa nourrice, vers 1619.
Metsu, L'enfant malade, vers 1660.
Retrouvez ces images sur la web gallery of art, http://www.wga.hu/

- Journée Élisabeth Badinter sur Inter, journée de colère...
Ce n'est pas la première fois que j'éprouve quelque chose entre exaspération et franche colère à l'écouter. D'abord, je ne comprends pas l'admiration qu'elle suscite. Parfois, j'ai l'impression que cette admiration est une question de génération. Pourtant, obtenir le droit de faire des études supérieures a été dans mon cas une bataille. Continuer à travailler après son mariage, envisager de continuer à travailler avec des enfants, ce n'est pas du tout le schéma des femmes de ma famille. Partager les tâches entre conjoints, de la serpillère au biberon, n'est pas un fait acquis dans ce même entourage. J'ai personnellement bien l'intention de continuer à partager mes serpillères, et quand le jour viendra, les biberons. Donc s'affranchir d'un certain mode de répartition des tâches entre hommes et femmes, je connais. Mais j'ai du mal à adhérer à la vision du monde d'É. Badinter, cette lutte contre l'oppression... Bref.
J'ai surtout écouté la vidéo de mai 1980, où B. Pivot recevait É. Badinter pour évoquer son livre l'amour en plus (à regarder sur le site de l'Ina, ici) que France Inter permettait d'écouter hier sur son site. J'ai donc écouté avec grand intérêt cet extrait. Et les propos d'É. Badinter sur l'histoire de l'amour maternel m'ont exaspéré au dernier degré... Dans le 19-20, É. Badinter a confirmé ce que je craignais, à savoir qu'elle n'a pas changé d'opinion sur le sujet depuis son ouvrage publié il y a trente ans, "L'amour en plus". Ce qui m'a mis en rogne, c'est que dans ces propos É. Badinter ne respecte absolument pas la méthode de l'historien, qui est de chercher à comprendre, plutôt que de juger. Et là, elle dégaine un jugement, bricolé sur une étude insuffisante des sources. Elle confond allègrement histoire du sentiment maternel et histoire de l'expression du sentiment maternel. Quel mauvais procès intenté à ces pauvres femmes du XVIIe siècle ! On a dit (les historiens) beaucoup de bêtises sur le sujet, qui depuis ont été corrigées: c'est un peu le cas de François Lebrun, qui a présenté heureusement une version corrigée de cette histoire du sentiment maternel, dans un numéro de la revue gand public "L'histoire", en 2002.

Dans le sentiment maternel, il y a l'inné (plus ou moins inné d'ailleurs, disons la part du physiologique, la réaction hormonale qui peut ne pas se produire d'ailleurs, ce qui fait souffrir quelquefois les femmes qui le subissent, en n'éprouvant rien après l'accouchement, pour cet petit être vagissant) et il y a le culturel, acquis. Celui-ci est extrêmement complexe. Envoyer un enfant en nourrice, ce peut être pour le protéger de la ville et de ses miasmes, c'est choisir une nourrice saine et forte. Ce n'est pas négliger un enfant. Prenons le cas d'une femme de l'aristocratie, et même mieux d'une reine. Marie de Médicis (cette si mauvaise mère! en apparence) suit très attentivement le choix de la nourrice, s'en mêle, au grand déplaisir d'Henri IV. Il faut qu'elle soit "propre", de bonne famille, de bonnes moeurs, ce qui est essentiel selon les critères (d'hygiène notamment) du XVIIe siècle.
Jean-François Dubost dans sa récente biographie de Marie de Médicis a fait une synthèse très convaincante et sensible du cas de l'amour maternel au XVIIe siècle, en particulier à travers le problème "Marie de Médicis" (compte tenu de ses mauvaises relations ultérieures avec Louis XIII) (Marie de Médicis, la reine dévoilée, Paris, Payot, 2009, p. 146-151) qui se conclue ainsi "si son époque n'affectionne guère les accès de sensiblerie, elle n'étouffe pas tout sentiment à l'égard des enfants, pas plus chez la reine que chez les autres" (je vous recommande d'ailleurs cette biographie, vivement saluée par la critique).

>>> numéro du magazine L'Histoire (à rechercher dans le catalogue de votre bibliothèque municipale), numéro 262, de février 2002.
>>> Jean-François Dubost, Marie de Médicis, la reine dévoilée, Paris, Payot, 2009
>>> Ph. Ariès et G. Duby, Histoire de la vie privée, rééd. Le Seuil, "Points", 1999
>>> E. Becchi et D. Julia (dir.), Hisoire de l'enfance en Occident, 2 vol., Le Seuil, 1998.
>>> F. Lebrun, La vie conjugale sous l'Ancien Régime, A. Colin, (1975) 1998.


- Rien à voir. Je ne sais pas comment Daniel Mermet (émission Là-bas si j'y suis, France Inter) trouve ses sujets, mais celui du jour du l'Afghanistan déchire grave (eh ouais...!). Invitée, Malalaï Joya, auteur d'une autobiographie qui raconte notamment sa lutte contre les seigneurs de la guerre.
Le mythe de Massoud est au passage, sérieusement entamé. J'ignore où se situe la vérité, mais éviter le mythe est toujours une bonne chose. Avoir le regard des Afghans sur Massoud est forcément intéressant. En résumé, un peu pourri aussi, responsable de massacres, allié aux seigneurs de la guerre...
>>> Malalaï Joya, Au nom de mon peuple, une femme afghane contre les seigneurs de la guerre, Paris, presses de la cité, 2010.
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17/01/2010

Assez !


Je reviens d'une longue hibernation, pour cause d'agacement.


Vous me voyez bien désolée de mon absence, hélas, comme le chantait Brel, la vie ne fait pas de cadeaux (la chanson continue sur "... que c'est triste Orly le dimanche! Avec ou sans Bécaud !" bref, passons!) et en ce moment, je suis un peu comme au creux de la vague. 2010 commence bien, il n'y a pas à dire...

Ordoncques, je suis agacée. Parce que re-voilà l'interminable polémique sur les silences de Pie XII, ressortie à loisir par quelques journaux. C'est le genre de sujet qui est parfait pour vendre du papier. Surtout quand on y entretient l'ambiguïté, ce qui permettra de revendre du papier sur le même sujet dans quelques années. Ne tuons pas la poule aux oeufs d'or, surtout. C'est une méthode favorite du journalisme à la petite semaine. Pas du vrai journalisme, non, des minables seulement (vu que je me suis fait offrir à Noël un ouvrage écrit à quatre mains par deux grands journalistes, je ne vais pas trainer dans la boue cette profession. Enfin pas tous les membres). Mais ce sont les plus minables qui gueulent le plus fort, sans doute pour cacher leur insuffisance.

Alors la difficulté de la réponse que l'on peut y apporter, c'est que là encore, les historiens (les vrais) ne vont pas vous apporter une réponse, façon pack déjà emballé, prête à être ressortie en deux mots "Mais non il est innocent j'vous dis !" "'Mais non c'est un criminel, j'vous dis!".

Dans ce problème se surajoutent les facteurs favorables aux polémiques. Et ce sont plutôt ces facteurs en soi qui m'intéressent, parce que c'est souvent la même complexité, la même multiplicité des causes qui font les mêmes genres de recettes pour aboutir aux mêmes polémiques.

Dans cette "affaire" se mêlent :
- la difficulté d'expliquer (ou comprendre) plutôt que juger,
- le caractère propre, le passé, l'expérience, mieux, de Pie XII, diplomate avant d'être pape
- l'écho d'une pièce qui a fondé la légende noire du silence de Pie XII (Le Vicaire, dont le scénario a inspiré le film de Costa-Gavras, 2002),
- le regard et la position des Israélites sur la Shoah,
- les tensions entre défenseurs acharnés, souvent catholiques, et accusateurs tout aussi acharnés,
- les déclarations des uns et des autres selon les circonstances politiques (citations de Golda Meir ou d'Elio Toaff, grand-rabbin de Rome de 1951 à 2000, ou d'autres encore) ou les amitiés, pas toujours vérifiées
- l'ouverture lente de la totalité des archives (Les archives correspondant à l'ensemble du pontificat de Pie XI, c'est-à-dire, jusqu'en 1939, ont été rendues accessibles en 2006. Celles correspondant au pontificat de Pie XII, représentant environ 16 millions de feuillets, ne pourraient l'être que vers 2014-2015)
- des travaux d'historiens, méconnus du public
- le besoin d'entretenir le flou, pour vendre du papier encore et toujours, ou faire des entrées au cinéma ou au théâtre

Pour le reste, toute la difficulté du sujet et la démarche de l'historien sont parfaitement expliqués par Giovanni Miccoli, titulaire d’une chaire d’Histoire de l’Église à la faculté des lettres de l’Université de Trieste, spécialiste du débat autour du rôle de Pie XII et de l’Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale :

"Le débat sur l’attitude de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale face à la persécution et à l’extermination des Juifs connaît de temps à autre des retours de flamme. Depuis des décennies, défenseurs et accusateurs du pape se mesurent dans un combat acharné dont les termes, d’un côté comme de l’autre, restent cependant généralement les mêmes. On assiste ainsi, en quelque sorte, à des procès parallèles récurrents, qui aboutissent chaque fois à deux sentences opposées : à l’« absolution » des uns correspond immanquablement la « condamnation » des autres.

Le livre, dont nous présentons ici la traduction française, n’a jamais eu l’intention de s’inscrire dans cette polémique en ajoutant un énième maillon à une chaîne déjà longue. Son ambition est autre ; il ne souhaite ni jouer les médiateurs entre les différents adversaires, ni - que cela soit clair - proposer une voie intermédiaire entre les diverses argumentations et conclusions, ni non plus se poser en juge ou en observateur pondéré et dépassionné face aux thèses en présence. Question d’histoire, c’est en historien qu’il faut avant tout examiner le rapport de Pie XII au nazisme et à ses crimes. Le problème n’est donc pas d’établir ce que le pape aurait dû faire et n’a pas fait, ou de soutenir qu’il a fait ce qu’il devait parce qu’il ne pouvait faire autrement, mais de déterminer en premier lieu ce qu’il a fait et pourquoi, à la lumière du contexte dans lequel lui même et ses collaborateurs ont dû agir, selon les idées, les attentes et les jugements qui les ont tour à tour orientés et motivés. En effet, c’est uniquement sur cette base que l’on pourra ensuite formuler un jugement historique, c’est à dire chercher à évaluer les conséquences des attitudes adoptées sur le cours des événements."

(Préface en français de l'ouvrage de G. Miccoli, à lire ici sur le site de l'Institut d'histoire du temps présent)


La lecture de l'ouvrage de G. Miccoli, est donc (faut-il le préciser? Moui, disons-le tout net) vivement recommandée.


Sur ce, je retourne hiberner, ah non, ce sont les cours à préparer, car la rentrée approche... Et puis quand j'aurai le temps, je penserai à ma thèse, n'est-ce pas.


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23/12/2009

Être organisée ou ne pas être...

Je ne suis pas souvent là en ce moment, n'est-ce pas ? Après avoir été à fond sur l'enseignement - enfin pendant la moitié de la semaine - pendant le premier semestre, je profite du répit des vacances de Noël et de janvier à venir, pour redoubler les efforts sur la thèse.

Faire du tri dans les dossiers.

"Ah, tiens, j'avais dépouillé ce document-là ? Nooooon ?! Ah si."

"Je suis sûre que j'ai lu cette archive, mais p*%!$?! où est fourrée la retranscription ???"

"Oh, misère ! J'ai oublié d'indiquer la référence de l'archive pour celui-là..." (imaginez quelques dizaines de minutes de recherches frénétiques dans tous les dossiers)

"Aaaaah, j'ai oublié de compléter ma base de données pour ces documents-ci... Aaaahhh!!!"


Et puis vient le moment où il faut préparer la liste des archives consultées et rejetées, les archives consultées et gardées, qu'il faudra mentionner dans la liste des sources... Vérifier que la liste des archives constituée en début de thèse concorde avec les deux listes. Amis du travail bénédictin, bonjour ! Enfin j'espère que les bénédictins étaient plus méticuleux que moi, et ce n'est pas bien difficile.

Ou encore on redécouvre des tas d'archives photographiées et qu'on-n'a-pas-encore-eu-le-temps-de-lire mais qu'il-faudrait bien lire quand même...

Alors on élage, on trie entre le très important et le pas absolument vital.


La thèse, ce n'est pas le parcours du combattant, mais pas loin.
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Le "référentiel bondissant", un mythe ?


Je remercie chaleureusement France Inter pour sa grève, parce du coup, je suis exilée sur France culture. J'y suis allée un peu la mort dans l'âme, parce que, si les émissions de France culture sont intéressantes, leur format, leur ton, me découragent, m'ennuient. Je suis une d'jeun's qui s'ignore, si, si. Dingue.

Mais là, je me suis énervée. Un journaliste du Monde (référence classe, is'nt it ?) Luc Cédelle, invité dans une émission sur les réformes de l'éducation nationale, en particulier sur celle du lycée, évoquait le "référentiel bondissant" en rappelant qu'il s'agissait d'un mythe, ce que son enquête (publiée sur internet) avait bien démontré... Ah ouais. Et bien, j'espère que ce cher Monsieur, révisera son enquête. Une copine de fac (elle était en sport) y a bien eu droit, au référenciel bondissant. Je peux lui indiquer l'académie et en me grattant la mémoire, même l'année. Et peut-être même lui refiler le numéro de téléphone de l'amie en question. Je ne donnerai pas l'académie ici, par discrétion, mais en privé, sans aucun problème.

Binaire, vous avez dit binaire ? J'aime (ironie) ceux pour lesquels le monde se divise en deux : les gentils et les méchants. Pour Luc Cédelle, à l'écouter, les opposants à l'IUFM tel qu'il a prospéré pendant des années, partagent tous le même avis. Consternant.

Le monsieur tient un blog, vous pouvez y aller faire les curieux. La catégorie "anti-pédago" est... intéressante.

Dans la même veine, se développe en ce moment le regret de la formation des IUFM. Le vieux truc habituel, parer de roses le passé, c'était quand même mieux avant, une (mauvaise) formation est préférable à pas de formation du tout... Une mauvaise formation est une mauvaise formation, assez du relativisme ! Non l'année de stage ne nous permettait pas de nous adapter en douceur. Ce n'est pas parce que cette formation a disparu qu'il faut la parer de charmes qu'elle n'avait pas. Et quand une formation est inutile, elle l'est un point c'est tout. En quoi ai-je été formée à gérer des violences dans un classe ? En rien. On nous a juste dit "vous savez qu'il y a des élèves qui, à 12 ans, n'ont jamais mangé de haricots verts?" La détresse des stagiaires ou néo-titulaires des années passées ou de maintenant est LA MÊME. Parce qu'on a rien fait contre ça.

Une amie a tenu les deux dernières années dans une collège ZEP ambition réussite et je ne sais plus quoi aux anti-dépresseurs. Elle avait eu un stage et "formation" d'un an, ça ne l'a PAS aidée. Et rien n'a changé depuis.


Le fort mécontentement suscité par la formation délivrée par les IUFM a été mal entendu, par une politique faite sans prendre en compte les suggestions des premiers intéressés. Soit dit en passant, les IUFM n'ont pas été supprimés jusqu'à preuve du contraire. Ils existent toujours, en les intégrant aux universités, d'un point de vue administratif notamment et ça ne me pose aucun problème (au contraire). J'admets tout à fait l'idée de recherche d'économie, si cela permet d'en faire, du moment que ça ne soit pas au détriment de la formation.

Les cours à l'IUFM que j'ai subis étaient une perte de temps. Mais en réduisant le volume horaire et en renforçant le contenu (moins dogmatique, moins de rapports à la mord-moi-l'noeud, avec plus d'interventions de jeunes enseignants pour que l'on profite de leur expérience, que l'on en fasse notre miel, des formations au repérage des problèmes scolaires, des discussions avec des orthophonistes et pédopsychiatres) on pouvait améliorer la formation, en donnant deux ou trois fois la même classe, dans un établissement "normal" et non violent, puis le même niveau l'année suivante dans un établissement plus difficile en étant toujours encadré par des pédopsy et des orthophonistes, des collègues engagés bénévolement dans la formation des jeunes collègues, sans qu'ils n'en tirent ni profit ni perte (sauf d'un peu de temps, si aider est une perte de temps).

[Je dis aide bénévole pour éviter la perversion du système que j'ai constaté : ceux qui s'engagent à l'IUFM disent le faire pour la pédogogie. Je crois surtout qu'après des années d'enseignement, l'IUFM leur offrait des évolutions de carrière qu'ils n'auraient pas sinon. Il se trouve que les collègues qui m'ont le plus aidé l'ont fait gratuitement]

Il faut qu'il y ait un système souple, à l'écoute des jeunes enseignants, et pas seulement sur une année. Et pas décrété par des enseignants de l'IUFM. Dans la mesure où la formation doit se décider dans le cadre des départements d'histoire, à l'université, j'ose espérer pouvoir contribuer à la formation des jeunes enseignants en leur offrant ce que je n'ai pas eu (et j'ai conscience de réagir là comme les enseignants d'IUFM que j'ai subi, mais avec une démarche légèrement différente).

Là encore, avec une logique binaire on ne peut rien comprendre à mon discours. Je ne cautionne pas l'absence de formation. Et c'est du j'menfoutisme révoltant de mettre un jeune enseignant en cours d'année dans un collège de zone violence.

Et pour finir, il est scandaleux que la réforme de la formation se fasse à l'improvisation, plus ou moins en cours d'année - supprimera de l'agrég ? Supprimera pas ? Quel programme ? CAPES et Agrég, même programme ou pas ? en consultant uniquement ponctuellement les responsables des formations représentants des enseignants de l'IUFM et des asso scientifiques, alors qu'ils devraient plancher en continu dessus, pour mettre au point en une fois un programme de réformes. Ça fait deux ans et plus que ça mijote au ministère et l'ensemble de la réforme n'est toujours pas fixé. C'est aberrant.

Et encore grâce à France Culture, j'ai découvert le blog de Natacha Polony, invitée elle aussi à l'émission, et dont les propos me semblaient beaucoup plus nuancés... Du coup, beaucoup plus intéressants... À lire, donc !
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10/12/2009

CR de la réunion entre les associations d'historiens et le ministère de l'enseignement supérieur

Dans un registre plus sérieux...

Compte rendu de la réunion au Ministère de l'enseignement supérieur du 4 décembre 2009.

Monsieur Thierry Coulon, directeur de cabinet adjoint de madame la ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, a reçu madame Régine Le Jan et messieurs Bernard Legras, Nicolas Le Roux et Jean-Noël Luc, qui représentaient les quatre associations historiennes.

Etaient également présents monsieur Claude Boichot, inspecteur général très chevronné d’une discipline qui n’a pas été précisée, et madame Carole Moinard, conseillère pour les affaires sociales au cabinet.

La discussion avait pour objet la mise en œuvre de la mastérisation des concours.

M. Coulon a présenté le calendrier suivant (les deux premières phases devant s’achever d’ici fin décembre)?:

— première phase: discussion sur le contenu des concours
— deuxième phase: préparation de la circulaire relative au cadrage des Masters
— troisième phase: organisation des stages
— quatrième phase: dialogue avec les universités sur leurs projets, qui seront présentés au CNESER en juin 2010.

Il a été rappelé que:

— tous les Masters doivent pouvoir mener aux métiers de l’enseignement, et que c’est aux universités de mettre en place les formations permettant ce type d’orientation, par exemple sous la forme de «parcours» spécifiques.

— Masters et concours sont dissociés dans leur organisation comme dansleur fonctionnement (même si, c’est le paradoxe principal de la réforme, le contenu et le calendrier du Master sont entièrement déterminés par la nouvelle mouture des concours).

— les stages ne sont pas obligatoires, mais conseillés. Il s’agit destages d’observation et/ou de pratique accompagnée en M1, en petits groupes, pendant quelques jours, puis de stages en responsabilité en M2 de 108 h (soit 6 semaines à temps plein), rémunérés 3 000 euros. Ces stages seront coordonnés par les rectorats (sur le fonctionnement desquels le Ministère ne sait rien). Le déroulement des stages pourra être évoqué lors des oraux du Capes, mais on ne pourra sanctionner un candidat qui n’en aura pas fait. Mme Moinard pensait que les examinateurs avaient le CV?des candidats sous les yeux lors des oraux.
Nous l’avons détrompée. Nous avons rappelé que les membres des jurys des oraux n’ont ni le CV, ni les notes de l’admissibilité sous les yeux lors des épreuves d’admission. M. Boichot a refusé de nous croire sur ce dernier point.

—Les préparations simultanées du Capes et de l’Agrégation sont désormais incompatibles (nous avons visiblement appris à nos interlocuteurs que, jusqu’à présent, dans notre discipline, les deux choses étaient étroitement associées)

—Le contenu précis des Masters n’intéresse pas beaucoup le Ministère.
Nous avons appris à nos interlocuteurs comment fonctionnaient les Masters actuels, issus de l’ancienne maîtrise et de l’ancien DEA, avec, dans bon nombre de cas, la rédaction de deux mémoires (l’un en M1, l’autre en M2). Il nous a été dit que la réalisation de deux mémoires était parfaitement inutile. Un seul suffira, par exemple en M1, ou en M2, cela n’a pas d’importance. Les non admissibles au Capes (en M2) pourront faire un second mémoire pour occuper leur printemps et valider leur Master.

—La réforme entrant en vigueur dès la rentrée prochaine, l’écrit du Capes aura lieu fin novembre 2010. Le calendrier n’est pas négociable. Les étudiants auront trois mois «intenses». Ils prépareront également pendant l’été, bien que, comme nous l’avons signalé, bon nombre d’entre eux soient salariés pendant les grandes vacances. Nous avons donc constaté que c’est en M1 que s’effectuerait la préparation, et qu’il n’y aurait donc plus beaucoup de temps pour faire un véritable mémoire. On
nous a répondu que nous nous trompions.

—Une voie consacrée à la recherche devrait concerner une poignée d’agrégatifs. M. Coulon nous a demandé quelle était la proportion de doctorants susceptibles de faire carrière ans l’enseignement supérieur et la recherche. Nous lui avons appris qu’il y avait environ une trentaine ou une quarantaine de postes de maîtres de conférences d’histoire (toutes périodes confondues) mis au concours chaque année. Il n’est pas interdit de penser que, dans l’esprit du Ministère, tel devrait être — à peu près — le nombre des personnes susceptibles de passer l’Agrégation et de s’engager dans une thèse.

Par ailleurs, nos interlocuteurs ont refusé catégoriquement d’évoquer la réforme du lycée et de donner des indications, même très générales, sur le nombre de postes mis au concours.

M. Coulon nous invite à prendre contact de toute urgence avec monsieur l’inspecteur général Wirth pour les questions relatives aux programmes du concours, et avec monsieur Duwoge, secrétaire général des ministères de l’Éducation nationale et de l’Enseignement supérieur, pour les détails de nos préoccupations.

L’impression générale n’est pas très encourageante.

Nicolas Le Roux
Secrétaire général de l’AHMUF
J'y reviendrai... Je cuve ma colère.
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Une compil' de toute beauté...

Je vous l'avais promis depuis longtemps, je ne l'avais pas fait, faute de temps, entre autres, mais la voici : une méchante, méchante liste de boulettes estudiantines. Ouais, je sais ce n'est pas bien. Et même c'est banal.

Sauf que copies obligent, je suis d'une humeur de dogue, et encore dogue affamé nourri à la salade verte et au yaourt depuis huit jours. En clair, j'ai encore du tonus, mais ne venez pas me gratouiller le menton, si vous tenez à vos mains (et au reste, aussi, je ne fais pas dans le détail).

D'abord, à cause des copies, je suis privée de recherche, et ça, c'est très mauvais, pour moi et pour mon entourage. Et je ne peux même pas tempêter en cours ou en TD. Leur demander si ça sert vraiment à quelque chose que Ducros se décarcasse à leur expliquer avec des mots simples ce qu'ils ressortent de façon alambiquée. Si ça sert vraiment à quelque chose que je me tue à leur dire d'être prudents, de bien définir les termes d'un sujet de dissertation, sinon, c'est hors sujet garanti. Si ça sert enfin à quelque chose que je leur dise de me demander dès qu'ils ne comprennent pas quelque chose, plutôt que d'essayer de me recracher un gloubi-boulga informe et nauséabond.

À force de corriger, je suis un entrainement intensif à l'humour pourri (je ne mets en rouge dans la marge des copies que le trop plein, autant dire qu'il faut vraiment que ça passe les bornes du raisonnable, de l'humainement supportable)...

Et si au lieu de tourner autour du pot, on y allait ? Alors, fermez la porte ( au cas où vous vous mettriez à rire comme une baleine seul face à votre écran, ça fait très bête) et asseyez-vous, pour éviter de choir encore plus bêtement... Mettez-vous du sparadrap autour de la machoire, ça, c'est pour éviter qu'elle ne tombe.

Je précise que l'orthographe et la grammaire d'origine ont été gardées, tant qu'à faire... En italique les perlouzes, en-dessous, ce que ça m'inspire (rien de fabuleux).


Alors alors :

1/ "La vie est fragile et dotée d'une grande mortalité infantile"
Respect.

2/ "Le roi pratique l'authargie"
Quézako ? P'têt bien la thaumaturgie...

3/ (attention, expirez et inspirez longuement) "Les autres religions chrétiennes occupent une place spirituelle venant du résultat de l'affrontement entre l'Église et l'État, car l'Église n'a pas pu continué à dominer tous les aspects de la vie des Français"
Faites simple qu'ils disaient

4/ "Le jansénisme n'est pas la seule des religions catholique nuisante"
Si vous le dites...

5/ "On peut donc s'interroger sur le poid qu'occupe l'Église ainsi que les religions en dérivant au sein des Français et de quelle manière les guident-elles"
Rien compris. Mais vraiment. Ça me bloque.

6/ "Les autres religions chrétiennes comme les jésuites ou les jansénistes viennent de plus en plus se proposer aux Français"
(reste plus qu'à les équiper de bas résilles et porte-jarretelles, hein, pour qu'ils se proposent de façon sexy, quoi...)

7/ "Les relations entre les deux camps permettent à l'Église de dominer le spirituel et le social chez les Français".
Et ça se domine bien, le spirituel ? Pas vraiment, n'est-ce pas ?


Dire que ça a un bac. (Oui, je sais, ce n'est pas gentil)

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28/11/2009

Enseignant(e) et chercheur(se)


J'avais préparé la semaine dernière un début de billet sur l'enseignement. Parce qu'il me prend un peu, même disons-le franchement, beaucoup de temps en ce moment. Aaaahhh! Je VEUX des vacances (pour bosser. Sur ma thèse). À ce sujet, j'en profite pour donner quelques précisions, juste pour faire comprendre que le fonctionnement n'est pas le même que dans le secondaire. À l'université, il y a nettement moins de petites vacances qu'au collège ou au lycée. Quinze jours à Noël, quinze jours à Pâques et c'est tout, entre septembre et mai. Janvier, c'est le mois des examens du premier semestre, mai le mois des examens du second semestre, juin, ce sont les rattrapages de premier et second semestres. Raison pour laquelle, à part les copies, en janvier on passe un peu plus de temps sur la recherche, et entre mai et septembre aussi. Pas de vacances de la Toussaint, ou de ceci ou de cela. Deux fois douze semaines de cours dans l'année, pendant lesquelles on jongle avec les recherches personnelles, les cours à préparer et à donner.

Or, sur le fameux blog de Princesse Soso, il était question dans la discussion de vocation. Mouais. L'ennui c'est qu'après un certain nombre d'années d'enseignement, je ne vois toujours pas ce que des collègues appellent la vocation. Sais pas. Vide, néant total à l'évocation de ce mot. Aimer enseigner, là, oui, je vois. Mais alors vocation, RIEN. Ce qui suit est un mélange d'expérience personnelle et de propos qui me semblent généralisables.

Je me suis donc dit qu'un billet sur l'enseignement dans le supérieur ne serait pas inutile. Notamment parce que j'ai gardé une dent comme certain de mes anciens collègues du secondaire - non pas tous ! Rassurez-vous... - mon conseiller pédagogique entre autres qui m'avait dit pour résumer à propos de mon mémoire de fin de stage "La partie recherche de ton mémoire est bien, mais la partie pédagogie est nettement moins bonne, oh de toute façon, toi, tu es faites pour enseigner en lycée, ou à l'université". Bam. Hé ouais. Tu n'as pas de charisme, tu n'es pas vraiment faite pour enseigner, donc direction le lycée ou mieux encore l'université, où la pédagogie compte moins, enfin c'est ce que l'on peut s'imaginer. Pourtant, je n'ai rencontré qu'une seule fois dans le secondaire un enseignant - de philo - qui avait un talent monstrueux, capable de me scotcher à son cours. En revanche, c'était le cas de beaucoup de mes professeurs du supérieur. Pédagogie et amour de sa discipline, il me semble que c'est tout un. L'un sans l'autre me semble inconcevable.

Alors j'aimerais bien proposer une autre vision des choses, et faire comprendre que même dans le supérieur, il y en a tout autant qui aiment enseigner que dans le secondaire. Et non, enseigner dans le supérieur n'est pas un choix par défaut. Du type "il faut bien manger, et vu que je n'ai pas épousé un rentier, hein..." Dans mon précédent billet, je disais que le monitorat m'avait effectivement permis de manger, raison pour laquelle j'ai sauté sur l'occasion d'en faire un, sachant bien que l'avancement de ma thèse en pâtirait. Cela ne veut pas dire que je ne l'ai fait que pour cela. Cesser d'enseigner pendant trois ans n'aurait pas été le bon choix, et je le savais. Parce qu'il faut du temps pour aimer l'enseignement, souvent, surtout quand le premier public a été difficile. Il faut du temps pour sortir de sa timidité, pour acquérir une expérience technique, scientifique. Pour ne plus avoir trop d'états d'âme, en tout cas ne pas avoir quand on a fait tout ce que l'on pouvait faire pour des étudiants. J'ai le sentiment de m'être lancée dans l'enseignement sans vraiment comprendre ce que signifiait ce métier, vu côté professeur et non côté élève (et surtout côté élève consciencieux, à défaut d'être excellent). Et d'avoir fait avec ce décalage entre le métier rêvé et le métier réel. Avec le temps, admettre le public que l'on a en face de soi, aucunement idéal, si divers. Si vocation il y a, c'est un mélange de passion pour sa discipline, de volonté de la partager (mais c'est la conséquence logique de la passion) et de capacité à diriger un groupe, en trouvant à force de tâtonnements l'équilibre entre autorité et humanité.

Longtemps, j'ai cru que je n'aimais pas l'enseignement, que je n'était pas faite pour ça. Pour être honnête, je ne sais toujours pas si je suis faite pour ça, pas plus que je ne sais si je suis faite pour la recherche. Enfin, pour la recherche, il paraît que si. C'est ce que l'on m'a dit. Méfiante à mon propre égard, j'ai du mal à y croire.

Une connaissance, médecin, disait récemment à propos d'un de ses collègues, qui avait des doutes sur ses compétences "mais ça doit être horrible de vivre avec des doutes perpétuels sur soi-même! Moi, je ne pourrais jamais vivre comme cela!"

Je n'ai rien dit. Que dire à quelqu'un qui ne comprend pas que l'on soit hanté par le doute, la peur perpétuelle ne pas être à la hauteur? À la fois je sais de quoi je suis capable, techniquement, et en même temps, je considère utiles les avis extérieurs, que j'aimerais avoir sans que ce soit le cas, hélas, pour jauger mon travail, et j'aimerais avec des yeux d'étudiante, observer mes cours, pour savoir si je donne autant que j'ai reçu. Je ne sais pas. Je vis avec ce doute. Il y a bien pire.

Avec le temps, l'expérience, qui apaisent les doutes, je suis moins nerveuse. Je sais que mes cours d'aujourd'hui sont meilleurs que ceux d'il y a quatre ou cinq ans. Et je pense qu'ils sont d'un niveau largement suffisant, compte-tenu de mon public. Aussi, quand on me déclare "Moi, j'adore enseigner!", je ne réponds rien non plus. Pour moi, la réponse est complexe.

J'aime enseigner quand je vois mes étudiants progresser, acquérir des connaissances, travailler consciencieusement, comme un boeuf son champ de labour, quand écoutant les recommandations, ils se réinventent une vie de travail, au moins le temps de leurs études, de longues heures penchés sur les livres à déchiffrer, assimiler, penser. Quand ce sont les meilleurs que je retrouvent les plus assidus à la bibliothèque, quelque soit l'heure à laquelle j'y passe.

J'aime enseigner quand je vois mes étudiants comprendre les règles du métier d'historien: esprit critique, interrogation, curiosité incessante, rigueur de la preuve apportée, éprouvée, goût pour la comparaison, la mise en relation des événements ou des faits.

Je déteste l'enseignement quand, malgré tout mes efforts, les étudiants n'écoutent pas les conseils, les avis, les "lisez-ceci" "travaillez-cela", et échouent lamentablement, et me maudissent en secret, sans comprendre que, non, je ne me réjouis pas de les torturer (si travailler est torture, malgré l'origine latine) et encore moins de les voir échouer.

J'aime enseigner quand je vois qu'en appliquant conseils et méthodes, ils apprennent l'art de la dissertation et du commentaire, qui ne sont pas des arts stériles, mais contribuent à former l'esprit à la rigueur et à la réflexion.

Je déteste enseigner quand des étudiants, dont la paume s'orne un palmier, viennent sûrs et arrogants réclamer un point, contester une note, et cherchent dans les manquements de leurs enseignants l'explication de leur échec, plutôt que dans leur suffisance et leur fainéantise.

Je déteste l'enseignement quand je vois un étudiant, plein de bonne volonté pourtant, aimant probablement l'histoire, pleurer tout un cours entier, parce qu'il vient d'échouer à des examens, et que je suis la coupable.

J'aime l'enseignement quand les étudiants me croisent avec le sourire, ou me sourient en me voyant arriver en salle. J'aime l'enseignement quand il y a un rire qui fait frissonner une classe, quand, parce que j'ai levé un sourcil mécontent pour faire taire des bavards, rappelés à l'ordre par leurs camarades eux-mêmes inquiétés de ce sourcil levé, et que l'on échange en remerciement de leur aide au "bon ordre" un regard malicieux.

Je déteste l'enseignement quand je n'ai pas pu préparer impeccablement une séance, quand je sens le poids de ma propre faiblesse (ce qui m'arrive de plus en plus rarement, heureusement).

Je déteste l'enseignement quand je dois préparer dans l'urgence. Je n'ai jamais aimé le travail de dernière minute, même s'il est probablement celui qui m'oblige à fournir le meilleur en très peu de temps.

Je déteste l'enseignement, oh, brièvement, quand il me détourne de mon sujet de recherche, interrompt mes pensées, mon labeur de boeuf attelé à la charrue.

J'aime l'enseignement quand il m'amène sur des sentiers que je n'aurais jamais pensé à explorer moi-même et qui enrichissent et bouleversent ma réflexion, mon travail de recherche.

J'aime l'enseignement, selon les moments... C'est une de mes deux faces, d'un côté enseignante et de l'autre chercheuse, mais l'une n'est pas moins importante que l'autre...
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08/11/2009

La vie fabuleuse (ou pas)... suite (3)


Moniteur, vous faites les mêmes travaux dirigés qu'un maître de conférence, à ceci près que ce sont les premières années, on apprend donc le métier sur le tas. Il y a bien les formations du CIES (centre d'initiation à l'enseignement supérieur), qui m'ont appris comme l'IUFM des trucs périphériques au métier, pas inutiles mais bien périphériques dans la plupart des cas. Avantage du CIES sur l'IUFM: pas de dogmatisme. Rien que ça rend supportable les formations du CIES. Mon tuteur en monitorat, j'avoue, n'a pas tutoré grand chose. J'ai même oublié que j'en avais un jusqu'à redécouvrir son existence et me poser des questions sur son rôle en ressortant mes contrats quelque temps après la fin dudit monitorat ("Oh! C'était lui mon moniteur ? J'en avais donc un ?! Hannn...")

Bon, pour l'achat de livres, vous attendrez toujours d'être titulaire. Mais maintenant tout cela, allocation et monitorat a été remplacé par le nouveau contrat doctoral, bien mieux. Le salaire est le même, la charge de cours, la même. Mais le nom a changé. Le marketing embellit non seulement les murs de votre RER préféré, mais aussi votre vie à VOUS. Merveilleux, non ?

Après vos trois ans d'allocataire-moniteur, vous postulerez pour être attaché temporaire à l'enseignement et à la recherche. Candidater à l'aveugle dans toute la France, pendant plus d'un mois, ne faire qu'envoyer des dossiers, tous différents sinon ce n'est pas drôle, croiser les doigts pour être appelé, pris, à n'importe quel prix. Et là le même jeu recommence. Un salaire qui vous fait dire, qu'assistante maternelle, c'est bien aussi, comme boulot. Pas besoin de diplômes, pas besoin de quitter conjoint et enfants deux, trois, quatre jours par semaine sans revenir à la maison, pour aller donner les cours et participer aux quelques tâches administratives naturellement comprises dans votre royale rémunération.

À propos de charge de cours, vacataire, moniteur ou ATER, en fonction des collègues, vous serez pris pour l'imbécile de service - entendez, on vous refilera tous les cours et TD (travaux dirigés) qu'aucun titulaire n'a envie de faire - ou bien convenablement traité. Exemple, cette année j'ai plutôt de la chance. Mais vous pouvez avoir un TD dans une matière, un second dans une autre, un cours là à des spécialistes, sur un sujet mortel mais nécessaire, un autre cours ici à des non-spécialistes... Ou alors un TD un mardi, et l'autre le vendredi. Naturellement, vous habitez à une heure, deux heures, trois heures ou plus de l'université, parce que vous avez la mauvaise idée de ne pas être célibataire ou marié à un conjoint au foyer. Le top étant de faire venir un contractuel habitant à six cents kilomètres, pour un mi-temps qui compte deux heures sur un site, trois heures sur un autre. Ah oui, parce qu'une université peut avoir des antennes, et c'est à vos frais que vous vous rendrez d'une antenne à l'autre.

Le luxe absolu, est de faire quatre fois le même TD à des premières années. Vous avez l'impression de bégayer affreusement d'un groupe à l'autre, mais pédagogiquement, c'est réellement bon, et là je n'ironise pas, vous apprenez à corriger vos erreurs, et en plus vous n'avez pas quatre préparations à faire en même temps. Ça peut arriver. Comme vous pouvez trouver une université qui rembourse une petite partie de vos frais de transport, propose un logement à ses enseignants – et pas la chambre d'hôtel à 50 euros la nuit- et aménage votre emploi du temps sur deux jours ou même un seul. Comme quoi, vous pouvez avoir de la chance. Pour de vrai. C'est rare, mais ça arrive.

Ça ne vous épargnera pas, pour autant de devoir boucler votre thèse au plus vite. Tout en sachant bien, que si votre thèse n'est pas ébourriffante, vous aurez peu de chance d'être classée par une université, bref, peu de chance d'obtenir un poste de maître de conférence. C'est la quadrature du cercle, une thèse terminée, de bonne qualité, en quatre ou six ans, en ayant géré en quelques années plusieurs centaines d'étudiants. Là, ne croyez pas que ce sera tout rose, les titulaires croulent pour les plus consciencieux, sous les charges administratives en sus de leurs fonctions d'enseignants-chercheurs. Si dans ces conditions, ces chères têtes plus très blondes assises sur les strapontins des amphis viennent chouiner après un cours que la fac c'est vraiment trop dur, vous avez le droit de leur répondre avec un sourire hargneux chargé d'années de galère de thésard contractuel, que « ya pas de raison que vous ne morfliez pas, vous aussi! ». La boucle est bouclée.

PS 1 : Maintenant, si vous êtes un étudiant, cher lecteur, vous savez pourquoi on est rosse avec vous. Vous vous coucherez moins bête, même si on est dimanche et que vous ne pouvez pas profiter d'ordinaire, en ce jour, de notre mirifique savoir. (<--- ceci est de l'humour, pour ceux qui ont l'esprit bouché). PS 2 : Vous voyez, je ne suis pas souvent là, mais quand je reviens, bigre... n'est-il pas ?
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La vie fabuleuse (ou pas) suite... (2)

À ce jeu-là, donc, au bout de dix ans, si vous ne vous êtes pas démené pour trouver en plus de vos quinze ou dix-huit heures de cours en collège ou lycée, des vacations à l'université, personne ne vous connaît dans le supérieur à part votre directeur de thèse, et là... Faire des vacations, c'est être le précieux bouche-trou qui remplace au pied-levé un enseignant malade pour plusieurs semaines, ou un autre qui vient d'obtenir un congé pour x raisons. Sans vacation, eh bien, vous n'intéressez personne. Sans expérience d'enseignement dans le supérieur, votre épaisse thèse servira tout au plus à atteindre les pots de confiture en haut des placards de la cuisine.

Et si vous n'avez pas l'agrégation, il y en aura toujours pour vous dire « Ah! Vous n'êtes pas agrégé(e) ? Ah mais c'est très fâcheux, cela... C'est dommage, vraiment dommage. Une carrière dans le supérieur, sans agrégation, vous n'y pensez pas! ». D'autres vous diront « Vous êtes agrégé(e) ? Ah c'est parfait! Et combien d'années dans le secondaire ? Aucune ? Alors vous n'avez aucune chance, à l'heure actuelle, il vous faut une expérience dans le secondaire! Comment ? Vous dépendez une académie lointaine et pour enseigner dans le secondaire, il vous faudra quitter toutes les semaines votre conjoint et vos enfants? Mais oui mon petit monsieur/ma petite dame, mais que voulez-vous... Demandez votre mutation! Ah vous serez muté(e) dans une ZEP dont personne ne veut et vous, pas plus que les autres, d'autant qu'avec une thèse en poche, vous pleurez à cette perspective ? ». En fait, cette conversation est suréaliste, elle s'arrête avant que vous n'ayez eu le temps d'objecter quoi que ce soit. Pas le temps.

Si par bonheur, vous obtenez un allocation de recherche à l'université, dites-vous tous les matins que vous avez une chance fabuleuse. Si, si, répétez-vous ça. Payé pour faire sa thèse, le pied ! Parce qu'effectivement c'est une chance.

Bon, parmi ceux qui vous féliciteront, professeurs et maîtres de conférence de votre université, personne ne pensera que le montant de l'allocation permet tout juste en région parisienne, une fois payé loyer, impôts, assurance, carte de transport, et autres basses nécessités matérielles (dans laquelle je ne comprends pas des paires de Louboutin ni même un manteau neuf tous les trois ans) d'aller manger aux restos du coeur ou d'aller récupérer à la mairie votre colis alimentaire.

Vous renoncerez naturellement à faire l'acquisiton de tout livre, même les basiques que vous n'avez jamais pu vous acheter parce que vous étiez boursier ou non, en tout cas étudiant sans le sou – et que la bourse d'agrégation, sur critère de mérite, a été donnée à un autre dont les parents avaient des revenus
très suffisants, pas comme les vôtres, un autre qui s'est découvert une vocation pour le collège et n'a rigoureusement aucune envie de faire une thèse ni d'enseigner à l'université. Mais ça a changé, maintenant il paraît que les critères sociaux sont aussi pris en compte pour les bourses d'agrég. Mais l'administration n'ayant jamais à se justifier auprès des candidats, dans les faits, je serais curieuse de savoir ce que cela a changé. Quoiqu'il en soit, comme vous n'avez pas eu cette bourse vous pouvez en être toujours à rembourser l'argent que de la famille ou des amis vous ont prêté il y a longtemps, pour faire ou terminer vos études.

Bref, ce qui tombe bien, c'est qu'au prix exorbitant auquel vous payez votre inscription annuelle à l'université – que vous ne fréquentez pas, vu que le laboratoire est fantôme, il n'y a même pas un local vide qui fasse illusion; université que vous ne fréquentez donc pas sauf pour un rendez-vous de loin en loin avec votre directeur de recherche, le patron, en un mot – vous gagnez de ce fait le droit d'aller au prix de longs trajets en métro/RER, consulter ou emprunter gratuitement tous les livres dont vous avez besoin. C'est déjà une chance. Votre vie est remplie de chances, il faut se le répéter.

Du coup, parce que vous calculez qu'éviter les restau du coeur ce serait bien, vous postulez en sus de votre allocation, pour un monitorat, initiation à l'enseignement dans le supérieur, de l'ordre du tiers d'un temps plein. Là, vous êtes royalement payé 270 euros net - ce qui revient pour l'université à deux fois moins cher pour un temps de travail équivalent, qu'un salaire de maître de conférence – et vous réussissez à remplir tout seul votre frigo et les placards de votre cuisine. Pour les repas du midi, en bibliothèque, salle d'archives ou ailleurs, vous continuerez à préparer votre salade ou gamelle thermos.

L'éducation national et la recherche ne connaissant toujours pas une magnifique invention appelée chèque restaurant. En revanche, dans le monde merveilleux de l'éducation, on connaît très bien le système des marchés publics, grâce auquel vous payez votre sandwich/pomme/yaourt près de 10 euros à la cafét de la BNF. Pas de concurrence, mais un groupe de restauration qui a remporté le monopole de l'approvisionnement alimentaire des usagers du grand Boulevard (N)Moquettisé Français.
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La vie fabuleuse (ou pas) du thésard en sciences humaines (1)

En ce moment, je suis fatiguée. Pas seulement fatiguée physiquement, merci j'ai à peu près bien dormi. Il s'agit plutôt d'une fatigue liée à l'absence de divertissement au sens pascalien du terme. Le travail six jour sur sept y est probablement pour beaucoup. La tâche répétitive qui m'occupe en ce moment aussi.

Je rêve d'un samedi à faire le ménage, bricoler, cuisiner, bouquiner, ne rien faire. J'ai entendu l'annonce de la mort de Lévi-Strauss. J'ai réussi à caser l'écoute partielle - inachevée, trop fatiguée ce soir-là, je ne comprenais plus rien - d'un grand historien, Jean Delumeau, qui parlait il y a près de quinze jours, des peurs collectives en Occident, dans l'émission de J.-N. Jeanneney. J'ai raté des tas de ça peut pas faire de mal, et j'en pleurerais. Mon emploi est tellement serré que j'ai même beaucoup de mal à trouver dans une pauvre semaine juste une demie-heure pour passer en coup de vent à la bibliothèque municipale afin d'y emprunter un ou deux bons romans, histoire d'occuper mes trajets, enfin ceux où je m'accorde le droit de ne pas travailler.

Fatiguée, bougon, pessimiste. Une année à ce rythme-là, je ne vais pas tenir. Ou alors, je ne vois pas comment. Et là dans le métro qui m'emportait vers la BNF, je maudissais ces traditions bien institutionnalisées qui veulent qu'une thèse se fasse en trois ans. Après zou, demande de dérogation à chaque réinscription. À l'extrême rigueur, en quatre ou cinq quand on a la chance d'avoir un CDD dans
une fac. Une thèse de sciences humaines, c'est volumineux, c'est long aussi.

Trois ans à temps plein, hummm, plutôt quatre ou cinq. Alors, quand on ne peut pas travailler à temps plein dessus, ça devient quatre, cinq années ou plus de cadences infernales. Parce que, détail fâcheux, il faut bien manger. Et payer ses impôts, ses assurances, s'habiller (un peu), payer un loyer et des tickets
de transports etc. Or, soit on reste dans le secondaire, soit on dégote un contrat dans une université.

En collège ou en lycée, il ne faut pas compter avancer vite. Les cours dévorent tout le temps la première année au moins. Voire encore un peu les années suivantes. Si on demande un congé pour formation, on ne l'obtient qu'après plusieurs années d'exercice et moults demandes annuelles. Alors on demande un temps partiel. Et l'on se serre la ceinture. Parce que si vos archives vous obligent à vivre en région parisienne (dans laquelle vous avez été muté comme tant de jeunes enseignants, sans que l'on tienne compte de vos voeux, « vous comprenez, vous êtes si nombreux et là, personne ne veut y aller » « moi non plus, ma brave dame, moi non plus, je ne voulais pas y aller dans votre collège ZEP ambition réussite ») il faut payer votre cage à lapin les yeux de la tête; pire encore, vous êtes au fin fond de la Picardie, ou dans la région de Dreux, là où non plus très peu d'enseignants pourvu de points souhaitent rester, il faut en plus débourser les aller-retour jusqu'à vos archives chéries, squatter le temps des vacances de la Toussaint/Noël/Printemps/ le canapé du copain de la fille dont le père est un des meilleurs amis de vos parents, ou le lit du copain du cousin parisien que vous ne voyez jamais sauf dans les réunions de famille décennales.

À ce jeu-là, une thèse se fait en dix ans environ. Autant dire que votre bibliographie, au bout des dix ans, vous pouvez vous la retaper, en rajoutant les actes de tous les colloques que vous avez manqués, parce que l'on ne peut pas être devant une classe de 6e et en même temps assis dans un amphithéâtre obscur et minuscule, aux places comptées, où d'éminents spécialistes, quelquefois mortellement ennuyeux, viennent vous expliquer en allemand, polonais, espagnol et italien, tout ce que vous ignorez de l'historiographie allemande, polonaise, espagnole ou italienne.

Comment, vos cours d'allemand, polonais, espagnol, italien sont loins ? Et les formations de langues de votre école doctorale, à quoi servent-elles ? Comment ? À rien ?! Non, à rien. Parce que soit vous êtes devant vos élèves et quand vous avez le temps, devant vos archives et vos bouquins, soit vous retravaillez votre allemand et votre espagnol. Enfin, quand le cours fait à la demande de l'école doctorale vous permet effectivement d'améliorer votre niveau dans la langue de votre choix. Il m'est arrivé de devoir subir un semestre de cours d'analyse linguistique anglaise rechangé à l'arrache en cours d'anglais tout court, parce que l'école doctorale avait négligé de prévenir l'enseignante qu'elle aurait affaire à des non-spécialistes, qui seraient là d'abord pour améliorer leur vocabulaire, reprendre quelques bases, comprendre les intervenants d'un colloque, savoir parler à un colloque sans faire pouffer de rire les auditeurs, comprendre les questions qu'une éminente spécialiste américaine ou suédoise fait à la suite de votre communication, et lire un bouquin de huit cent pages sans se décourager. Et si au lieu de ça, on nous avait délivré des cartes d'accès pour des laboratoires de langue, aux horaires élargis, ça n'aurait pas été aussi bien ? Et ne me dites pas qu'au lieu de râler j'aurais dû participer aux conseils universitaires comme représentant(e) des doctorants, je l'ai fait. Bouger le mamouth universitaire, non, mais vous voulez rire... Je me souviens m'être cassé le nez sur la simple constitution d'une liste des addresses électroniques des doctorants, pour faciliter les communications entre lesdits doctorants.
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