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Une envie de livres ?

25/02/2013

Bienvenue en ZEP!

Bienvenue en ZEP!

En entendant ces mots, je suis restée une seconde sous le coup de la surprise. Ce n'est pas tant le contenu de la formule qui me laisse pantoise que les circonstances.

Cela fait plusieurs mois que j'y suis maintenant, en "ZEP". Je suis dans le bureau de la CPE, la conseillère principale d'éducation. Un bureau que j'aimerais fréquenter un peu moins. Non que la maîtresse des lieux soit désagréable. Elle parle beaucoup, elle bondit, exige, crie à l'occasion. Toujours en mouvement. Le calme, ce n'est pas son truc. Reste à savoir si c'est par nature ou par nécessité. Une déformation liée au métier ou une personnalité exubérante. Parler, parler, parler, avec les élèves - dénouer les conflits, obtenir des excuses, exercice terriblement formel, faire réfléchir, enfin essayer. Appeler les parents, 
"Oui, je sais, votre fils dort, il est 10h du matin, oui mais non, vous me l'amenez tout de suite! 
- ...
- Si, Madame! Tout de suite! 
- ...
- Non, pas à 13h30! Il avait cours à 8h! Et nous le garderons ce soir jusqu'à 17h30, en pénalité pour son retard de ce matin!" 
Imaginez au bout de vagues protestations d'un père ou d'une mère qui ne sait plus ou n'a jamais su qu'il avait autorité sur son rejeton. 
"Vous me l'amenez ou bien je vais le chercher!"
En général, les parents cèdent. Ils ne sont pas habitués à ce ton - sauf peut-être de la part de Mme N.

Ne jamais être surpris de rien en ZEP. Même pas des quelques parents qui n'imaginent pas qu'ils peuvent --- non, qu'ils doivent --- éduquer leurs enfants. Leur préparer des repas chauds et à heure fixe. Un foyer. Des règles de vie. Un coin à soi pour travailler au calme et ne pas leur offrir seulement comme espace de travail le tapis du salon où braille en permanence la télé. Un peu de confiance mais pas trop non plus. Préserver leur enfance. Est-ce le manque de modèle parentaux que ces adultes reproduisent? Dans mon quartier, enfin, celui de mon bahut, être mère c'est avoir un statut. On échappe à la mauvaise réputation, parce qu'une maman, c'est respectable. Alors on est mère très tôt. D'un enfant, de deux, de trois...

À hauteur de professeur, la première misère des quartiers populaires n'est pas économique. Les enfants que l'on voit ne manquent pas nécessairement d'argent. Les parents ne sont pas riches, mais il n'est pas rare d'entendre qu'ils se saignent aux quatre veines pour que leurs enfants aient des week-ends, de petits cadeaux, un téléphone dernier cri... pas comme eux, à leur âge, qui n'ont rien eu de tout cela. Il y a la mère d'origine arabe qui travaille pour que sa fille ait tous ces petits plaisirs qu'elle n'a pas eu. Qui panique de la moindre histoire où sa fille serait impliquée et en même temps la piste dans le bus. Comment lui faire comprendre que cet argent n'est pas nécessaire, qu'elle ne corrigera pas sa propre enfance en pourrissant sa fille de gadgets? Que cette petite fille a bien plus besoin d'un peu de temps pour qu'on suive son travail et en même temps un petit peu de confiance pour la responsabiliser?

Dans l'échelle du pire, il y a l'enfant qui n'aurait pas dû être là. Celui-ci, bien des années après, n'a pas de chambre à lui - il était si fragile, on craignait que... Le père, au chômage depuis vingt ans, désespéré et dépressif, qui se torture à ressasser ses malheurs et qui, en les ressassant, entraîne sans le vouloir ses enfants dans la spirale de l'échec. Il parle comme on se confesse, le regard baissé et toute sa souffrance au bord des lèvres. La "maladie" de la mère, ce petit qui n'était pas attendu, qui 11 ans après n'a toujours pas de place au foyer, mais ce n'est pas qu'on ne l'aime pas, vous comprenez, c'est qu'on ne peut pas faire plus, l'appartement est si petit et l'aîné n'est pas gentil avec lui, vous comprenez...  Mais bientôt le grand va partir, bientôt cela ira mieux. Hélas, parfois, bientôt c'est trop tard, aussi. Pauvre môme qui n'a même pas un coin à lui, un étranger dans sa famille, que l'on rudoie parce qu'il laisse ses affaires traîner partout. Le comble.

Il y a ceux qui, voyant de loin leur fils ouvrir ses cahiers pendant une demie-heure, se convainquent que les devoirs sont faits. Ou qu'ils sont faits dans la chambre, leur fils y reste d'ailleurs consciencieusement le soir. Ils oublient juste que dans la chambre, il y a une télé, offerte pour le récompenser de ses efforts à l'école. Enfin, pour l'encourager à travailler, parce que ce n'est pas un foudre de guerre. Il y a cette mère qui élève ses fils comme si elle était seule, capable de me dire calmement "à la maison, j'ai trois enfants, mon mari et mes deux fils. Aucun ne sait résister aux tentations". À bout de force, après des mois d'alerte et de négociation avec son mari, elle réussit à le convaincre qu'il faut envoyer le fils en pensionnat, parce qu'à la maison, ce n'est plus possible.

Et puis il y a les parents courage. Des mères isolées qui s'épuisent au travail, peu ou pas qualifiées, mal rémunérées, jusqu'à pas d'heure. ll y a celle qui tient aussi strictement que possible des fils remuants. Un coup de fil ou un entretien transforme son numéro 3, joyeux drille, en clown triste. Le clown se tient un mois puis glisse à nouveau en douceur sur la mauvaise pente. Avec cette mère, la première conversation avait commencé comme une attaque en règle contre moi, la prof, qui ne comprenait pas ce que c'était que d'avoir des enfants, la preuve, je donnais des rendez-vous le samedi. Comment lui dire?... Menue à en être maigre, elle élève trois fils, ses fils pour de vrai cette fois, en serrant la vis par crainte des bêtises --- elle sait par expérience que les bougres ont de la ressource en la matière --- et en s'épuisant à son travail d'aide soignante. Il faut compatir, prêcher et espérer que le prêche sera utile.

Et si ce n'est pas devant un père ou une mère, dépassés et pas toujours francophones, alors on prêche devant le grand frère ou la grande soeur - celle-là, la seule de la famille à "s'en être tiré" qui aimerait bien aller faire son BTS à 60 bornes de là. Mais le père n'aime pas l'idée que sa fille aille étudier seule à 18 ans. C'est la même qui évoque avec la CPE ce que sont devenus les anciens du collège, de quoi faire l'inventaire de tous les dealers de la ville... D'accord, cette grande soeur, ce grand frère ne sont pas les responsables légaux mais puisque l'on n'a pas le choix...   

Cette autre mère encore, très jeune, on devine une adolescence compliquée qu'elle n'arrive pas à quitter, un compagnon en prison et déchu de ses droits. Une petite fille, sa petite fille, qui part en vrille, teste les adultes, cherche le conflit. 

Il y a la mère pleine de gentillesse mais qui ne sait pas trop y faire avec l'ordinateur, alors c'est Facebook et les querelles de filles dans le quartier, et jusque dans le collège. Les défis et les bêtises à 11 ans. Et comme maman ne sait rien, on s'en moque, on lui parle comme si elle, la mère, était la petite fille. Mais c'est la petite fille de 11 ans qui pleure encore la nuit en faisant des cauchemars, depuis que son papa est parti de la maison.

Souvent il faut faire ses devoirs seul à la maison, car quand la mère rentre, il est tard, c'est presque l'heure d'aller au lit. J'en vois qui diront encore qu'il est anormal qu'une mère travaille. S'ils ont une solution pour faire face à l'abandon par le père, je suis sûre que ces mères seront preneuses. Messieurs les pharisiens, laissez là vos pierres et passez donc votre chemin.

Faire ses devoirs seul, ou ne pas les faire. J'ai --- entre cent autres --- un marmot comme cela dans une de mes classes. Il fait ses devoirs seul. Une discussion avec la mère m'a fait comprendre qu'elle a une très mauvaise image de l'école. "Il ne faut pas qu'il y passe trop de temps", m'a-t-elle répondu quand j'insistais pour que Jérémie soit inscrit à l'aide aux devoirs, histoire de ne pas le laisser seul à la maison. Pauvre petiot qui empeste le tabac, tout autant que ses cahiers, mais qui s'accroche, plus ou moins bien selon les jours.

Dans les quartiers pauvres, contrairement à ce qu'agitent le Front national ou l'UMP, ceux qu'on voit le plus, ce sont les parents qui s'épuisent au travail, légal ou pas légal. Leur obsession, garder leur travail, quitte à y laisser leur santé.

C'est un maçon qui prend des chantiers dans toute la région, part à 6h et rentre à 19h, un maçon qui n'a plus de tendons aux mains à force d'accidents. Qui a franchi les frontières, il y a quelques années, en clandestin sans doute, qui a sans doute aussi tout connu de la guerre de l'ex-Yougoslavie et de la misère. Il parle tout juste français. Il est sans doute illettré, ce qui a permis à son fils de le rouler dans la farine et dans les grandes largeurs... quoi de mieux que de profiter de l'ignorance de son père pour lui faire écrire des mots qu'il ne comprenait pas?

La mère, on ne la voit pas. Il paraît que les instituteurs l'ont vue, il y a quelques années. Depuis, elle s'est radicalisée et ne sort plus de chez elle seule ni sans se couvrir de longs voiles noirs, les mains gantées. C'est à peine si on apperçoit les yeux. Un jour, exceptionnel, le principal a réussi à la faire venir jusque dans son bureau, lors d'une énième bêtise du fils.

À la maison, le père n'a pas l'habitude de prendre de gants, lui, une semaine d'exclusion à la maison, et le fils n'a durant ces sept jours qu'un repas par jour, mais la dose de coups de ceinture. Ce père oublie trop souvent que son enfant est encore trop jeune pour faire seul la différence entre justice et loi du plus fort, trop jeune pour entendre un certain vocabulaire. Ce fils qui reproduit probablement ce qu'il voit de son père. Qui sait que les menaces de son père --- le renvoyer "là-bas" --- resteront en l'air. Cela donne une petite crapule musclée qui joue les gros bras pour le premier qui a insulté le Coran ou un copain. Et qui mate à la récréation, avec ses copains, les derniers pornos sur son téléphone. À 11 ans, c'est un peu tôt, pourtant.

Le plus consternant, ce sont les parents qui sur réagissent quand des enseignants les appellent, parce qu'entendre parler de leur enfant est une honte. Mais sauf si nous allons au devant d'eux, le carnet n'est pas signé, les devoirs ne sont pas vérifiés. Un enfant ne doit pas faire parler de lui. Ils s'en occupent donc peu, sauf quand l'honneur de la famille est atteint. Et même pas pour une histoire d'allumettes. L'honneur atteint, ça commence avec un coup de fil du collège. Hélas, ces enfants-là sont les mêmes qui feraient n'importe quoi pour attirer l'attention de leurs parents. Et ils le font. C'est alors un combat muet qui s'engage, à qui détestera l'autre le plus fort. Les regards, les échanges non verbaux crient la violence : "Tu me fais honte!" hurlent les uns. "Tu ne me regardes pas!" répondent les autres.

Pour d'autres, le collège est une sorte de garderie, la garderie de l'honneur de leur fille, celui aux allumettes, cette fois. Peu importe les résultats, son attitude en classe, il faut surtout qu'elle ne traîne pas dans le quartier et rentre à l'heure. Au bout, un mariage, une vie au foyer, peut-être en France, peut-être ailleurs. L'origine des parents joue bien peu, en dehors de la maîtrise de la langue pour les enfants. J'en ai connu des parents comme ça qui étaient on ne peut plus "Français". Bien des histoires évoquées ici pourraient être des morceaux de la mienne, à  quelques détails près, quelques détails clé.

Suspicion de violences, mais comment faire? Des signalements au procureur? Il y en a tant. Et puis, sans preuve... Et tellement d'affaires classées sans suite. À quoi bon? Juste des paroles, des allusions. L'arme? Des claques, des coups de ceinture.  Voire de marteau.

Parents frappés, épuisés, enfants blessés et pour longtemps.

Alors pour un rien, et on se fait appeler "Maman" par ces mômes --- et je ne parle pas des petits 6e --- sans que l'on sache vraiment si c'est un acte sincère ou une petite manipulation de la part de gosses déjà rompus aux astuces de tout genre, pour obtenir ce qu'ils veulent. Même si la seule seule chose nécessaire, un cadre stable et affectueux, ne leur sera jamais donné. Ce qu'ils ont vécu n'excuse certainement pas tout. Mais comment leur en vouloir? Il y a un grincheux qui me dit que je suis victime du syndrome de Stockholm. Peut-être bien. Pauvres mômes quand même.

Ce qui est sûr, c'est que la misère n'a pas le visage qu'on lui imagine tant qu'on ne l'a pas croisée. Et cette misère-là n'est pas économique.

Pour tous ceux-là, le quartier, c'est leur famille. La rue est plus chaleureuse que l'appartement familial. Le collège, leur repaire, où ils pensent trouver de quoi compenser dans leur tête et dans leur coeur le manque de repères.

L'école, lieu de perdition. Ou lieu de survie. Pas comme à la maison où on fait ses punitions pour agitation en classe ou bavardage, par terre, devant la télé des parents. Ou alors on supplie les adultes du collège de les laisser rester là, plutôt que de rentrer à la maison. Et surtout on joue les caïds, pour cacher ses blessures ou parce qu'être un loup pour les autres est le penchant naturel de l'homme.

Tout cela en entraînant dans sa chute le petit frère ou la petite soeur, qui ne va pas nous faire la honte de devenir un intello. 

Car, eux, ils sont durs, ils sont malins, pas des boloss. Ils ne sont pas comme ces petits mignons qui transpirent l'amour et la gentillesse, l'envie de réussir à l'école, de faire plaisir aux parents et aux professeurs. 

Spirale infernale. 


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24/02/2013

Le dernier exploit de la FCPE face aux vilains méchants profs

Le gouvernement veut expérimenter la possibilité de laisser aux parents le choix de la décision d’orientation en fin de 3ème. 
« L’objectif est de promouvoir une orientation choisie et non subie en fin de 3ème et de mieux reconnaître la place des parents dans les processus d’orientation »
Le choix de la voie d’orientation 
« donnera lieu à un dialogue renforcé avec l’équipe pédagogique afin d’accompagner au mieux l’élève et sa famille dans son choix… Ce dialogue se poursuivra jusqu’à l’entretien avec le chef d’établissement lorsque la proposition du conseil de classe diffère du choix de la famille. Mais le choix final reviendra à la famille »
 Cette possibilité sera expérimentée dès la rentrée 2013 « dans différents territoires ».

L'article complet ici sur le site du café pédagogique.

Une collègue a des élèves de ce profil-là, envoyés en seconde et première pro, qui se plaignent haut et fort d'être là contraints et forcés, alors qu'ils voulaient aller en "général". On les a donc méchamment obligés à venir dans une section pleine d'avenir sur le plan professionnel et bien payée qui plus est.
Bien sûr, ils ont traversé le collègue à 10 ou moins de moyenne (notes de vies scolaire incluse) mais si on les avait laissés aller en 2nde générale "ils auraient travaillé". Peu importe qu'ils ne l'aient pas fait pendant 4 ans de collèges, qu'ils aient une écriture d’illettrés, fassent en moyenne 3 fautes par mot, n'aient aucune idée de la syntaxe et assimilent Hitler à "un gars de l'ancien temps qui n'aimait que les blonds et tuait les autres".

Dieu merci, cette profonde injustice qui fout en l'air leur scolarité et leur avenir va enfin être réparée.

Un dernier extrait:
Aujourd'hui, "en cas de désaccord, un entretien est proposé à la famille par le chef d'établissement. Le chef d'établissement peut assortir sa décision de faire droit à la demande d'orientation de l'élève de la condition que celui-ci s'engage à suivre un dispositif de remise à niveau.. Si le désaccord persiste, le chef d'établissement doit motiver sa décision et la famille dispose de trois jours pour faire connaître son choix de recourir à une commission d'appel. La décision de celle-ci est définitive". Les taux de désaccord tournent autour de 2% des élèves de troisième, si l'on en croit les chiffres officiels du ministère. Cela concerne surtout des garçons. L'écart entre les demandes des familles et les décisions tend à se réduire au vu de ces chiffres. Mais d'autres études ont montré un profond ressentiment d'élèves des filières professionnelles pour leur orientation en fin de 3ème. On sait d'ailleurs que c'est là que se créent la majorité des situations de décrochage. Le gouvernement se rallie donc à une demande de la FCPE de laisser le dernier mot aux familles.
Bien sûr! Ce sont les vilaines équipes pédagogiques qui font exprès de ne pas écouter les pauvres nélèves et c'est pour ça, parce qu'ils sont malheureux de ne pas avoir été écouté que ces pauvres nélèves décrochent! Bon sang mais bien sûr!

Le coup du pianiste qui risque de mourir du cancer du poumon, quoi...

Et si les pianistes avaient de plus forts risques de mourir du cancer poumon parce qu'ils jouent pour la plupart dans des piano-bars... Nan, pas envisagé.
Et si les élèves décrochaient parce que, quelque soit la filière, ils n'ont jamais acquis le niveau suffisant et les habitudes de travail... Nan, pas envisagé.

On n'est pas sortis de l'auberge...
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18/02/2013

Nettoyage par le vide.

Un mois après la rentrée, soit plus de cinq semaines après avoir soigneusement tout transbahuté d'un bout à l'autre de la France ou pas loin, j'ai fait du tri dans mes cartons. J'ai consciencieusement mis à la poubelle tous les papiers de l'IUFM que j'avais gardé de mon année de stage. Je ne les avais pas conservés par nostalgie mais bien plus par peur de balancer des choses utiles quand je reviendrai dans le secondaire.

Un mois après la rentrée, donc, j'ai tout jeté. Des pages et des pages noircies à la main ou à la photocopieuse et qui ne me servaient à rien face à mes classes. J'ai tout au plus gardé quelques compilations d'âneries notées lors d'une matinée d'ennui dans la salle de la ZEP qui nous servait de zoo, pardon, de lieu d'observation des fauves en action.

J'appréhendais beaucoup cette rentrée. Je craignais des tas de choses, qui bien sûr ne se sont pas réalisées, d'où ce grand ménage.

"Tu sais, toi, tu es une intellectuelle, tu n'es pas faite pour le collège!" c'est ce que l'on m'avait balancé pendant mon année de stage. Intellectuelle, donc pas faite pour le collège. Mes collègues actuels ont bien apprécié.

Mais on est un con. On en tout cas était ma conseillère pédagogique. De cette engeance-là qui vous donne des conseils en pédagogie en manquant cruellement du tact le plus élémentaire. Des conseils en pédagogie du genre "Tu sais (main sur le coeur, profonde inspiration, attention, c'est l'heure des confidences), tu sais, l'idéal, c'est que tu leur apprennes le moins de choses possible". Entendez, que le professeur apprenne le moins de chose possible aux élèves. Ils doivent construire eux-mêmes leur savoir. De la part d'une ancienne élève d'une célèbre historienne qui cause régulièrement sur France Cul, c'est fort. Oui mais voilà, les voies du pédagogisme sont impénétrables.
La même encore qui, voyant que j'avais perdu pied face aux élèves, trois semaines après la rentrée, a pris soin de me dire "Oh maintenant, il n'y a plus rien à faire". Ce qui ne m'a laissé d'autre solution que de sortir seule du merdier que j'avais laissé s'installer. J'en ai gardé l'expérience de l'échec face à une classe, de la peur au ventre avant d'aller en cours et des larmes que l'on ravale face aux élèves que l'on voudrait fuir à tout prix. Je sais comment ça se passe et que cela puisse revenir continue à me faire un peu peur.

Je craignais avant tout de ne pas supporter l'indifférence voire le mépris des collègues --- boarf, une thésarde, une étudiante attardée, quoi --- et les adolescents. Pour la crainte de l'indifférence ou du mépris, voir plus haut. Pour le reste, là encore, pesait un reste délicieux de mon année de stage. Passer de la prépa agrég à des 5e, ça a été rude. Les enfants dans mon entourage étaient très jeunes, pas encore adolescents. La fameuse crise d'adolescence censée frapper tout le monde, je n'ai pas souvenir l'avoir connu. Je me suis renfermée un peu plus sur moi, j'ai réglé mes problèmes et mes fringales d'adolescente à grand renfort de chocolat et de mouchoirs. Chez moi, les enfants obéissaient, malheur à celui qui n'aurait pas filé droit et fait parler de lui au collège. Le problème, contrairement à ce qu'avait dit un maître ès formatage lors de cette chère année de stage, ce n'était pas d'être, nous les enseignants, tous d'anciens bons élèves. Rares sont ceux qui ont été bons dans toutes les matières. Mon problème, c'était mon passé de petite fille trop sage. De bosseuse aussi, celle qui s'en est sorti alors que rien n'était gagné, même pas le droit de faire des études loin de la maison parentale quand on est une fille et que l'on a 18 ans.

Solitude. Au secours.

Le mépris et la peur. La crainte du mépris et la peur que ça ne recommence, puisqu'ils, les élèves, étaient annoncés comme épuisants.

Mais une année de ZEP, ce n'est jamais tout à fait ce que l'on croyait. La seule chose qui était sûre, c'est que j'avais des cartons inutiles à balancer.

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07/02/2013

Les bonnes résolutions... (bonne année 2013, au fait!)

Durant les dernières vacances, j'avais écrit une série de billets, du prêt à publier au niveau du prêt à manger qui me nourrit depuis des mois. Même pas eu le temps. Improbable, n'est-ce pas, pourtant...

Une journée ordinaire...

***

Lever 6h15. Premier cours 8h. Ranger les élèves, qui devraient l'être depuis plusieurs minutes, mais rebelles, ils refusent. Monter, premiers cris, obtenir un rang à peu près calme dans le couloir, les minutes passent.

Entrer, allumer l'ordinateur, lancer les logiciels pour afficher les cours - ne pas leur tourner le dos, le moins possible - et pour faire l'appel, sans tarder.

La "vie scolaire" attend les premiers signalements d'absence pour appeler les parents, tirer les élèves du lit, en dépit des parents.

Répéter pour la millième fois depuis septembre "Sortez-vos affaires!" "Vous êtes dans une classe, on se calme et on se tait!" Ils attendent debout, d'autres déjà assis attendent aussi, se retournent et bavardent en m'ignorant complètement.

Les consignes les plus élémentaires ne sont pas enregistrées, il faut répéter. "Qu'est-ce que je viens de dire? "Ahmed! Ooooh! Ahmed! Oui! On se tait!" "Océane! Quelles sont les règles?! On sort le cahier, le livre, la trousse!"

Lutter, à chaque minute, les mettre au travail le plus vite possible. Le dossier rouge, celui des interrogations quotidiennes, il est 8h10, vite, cinq minutes pour vérifier que la leçon n'a pas été apprise.


Quelle était la leçon d'hier avec cette classe? Je regarderais bien sur le cahier de texte électronique, mais le temps de lancer Windows, ouvrir la session, ouvrir Firefox, ouvrir ma session internet, les minutes passent. Je regarde sur un cahier. Afficher la question au tableau en surveillant les éventuels fraudeurs. Laisser cinq minutes...

Pendant ce temps ouvrir le diaporama pour le cours, Internet fonctionne, ça y est je peux faire l'appel. Cinq mois après la rentrée, les élèves n'ont pas intégré une consigne simple, répondre "présent" car du fond de la salle, les voix ne portent guère, surtout sur fond de brouhaha.

Ramasser les interrogations. Faire revenir cahiers et manuels sur les tables. Un oeil sur le cahier de texte électronique. Ouvrir les manuels.

Dire la page, répéter la page, l'afficher au tableau, répéter encore, une fois, deux fois, trois fois. Réclamer que les derniers livres pas ouverts ou pas sortis le soient. Répéter encore la page.

"Antony!"
"Sarah!"

"ON SE TAIT!"

Là, le scénario varie. Selon l'heure, les incidents qui ont eu lieu pendant la récréation, l'interclasse si la journée est avancée, la séance peut être infernale ou studieuse (c'est rare). Lutter toujours, les faire lire, décrire des documents, le graal est atteint quand en lisant un texte comme celui-ci

Durant les 50 dernières années, Addis Abeba, la capitale éthiopienne, a vu sa population passer de 100.000 à 3,5 millions d’habitants. Seulement 5% des déchets qui y sont collectés sont recyclés. Le reste est souvent entraîné vers les rivières et pollue ainsi l’eau. Ce qui provoque bien souvent des intoxications alimentaires, car 60% de l’agriculture urbaine utilise ces eaux usées.

...ils réussissent à répondre à la question "Quelle a été l'évolution de la population d'Addis Abeba depuis les 50 dernières années?" et "quelles sont les conséquences?" 

Tous parlent sans lever la main, sauf les deux ou trois gentils qui ont intégré la consigne et attendent en silence, main levée.

Les autres parlent tous comme s'ils étaient seuls, indifférents aux consignes.

Une gentille, autorisée à répondre...

Mais c'est soudain l'explosion de colère de Jason qui vient de se faire insulter, crie en se levant, Arkan lui répond que Jason a commencé "il m'a dit "Ta soeur, c'est une pute!", et crie à son tour encore plus fort, crier pour les séparer, rétablir le calme très relatif.

Mais les piailleries et les bavardages remontent.
"Attila, retourne-toi!"
- Mais Madame! Il m'a appelé!"
- Et alors?!"

Je le foudroie du regard, Attila tourne la tête comme une girouette, il ne sait plus, il ne sait pas ce qu'il doit faire, il ne sait plus ce qu'il faisait et pourquoi il se fait engueuler. Continuer à parler, rater une blague, se faire engueuler, qu'est-ce qu'on était en train de faire? Il décide de faire semblant, pour éviter les ennuis

"Madame, quelle page?" "Madame, moi! Moi!... Mais c'était quoi la question?"

Attila, perdu, cherche la page. Agacée, je lui redonne la page en même temps que quatre voisins et me détourne "Zoé, reprenez votre réponse!".

Avancer péniblement. Corriger la formulation,
"Non, Zoé, pourquoi dire 'la déforestation, elle a évolué' ? On dit 'La déforestation a évolué'.
"La déforestation a évolué de 100 000 à 3,5 millions"
"Bon, Zoé, 'La déforestation a évolué' ce n'est pas très heureux, pas très clair, quel mot pourrait-on utiliser?"
Pour l'aider au tableau, je dessine des flèches qui montent et qui descendent. Le cours se poursuit.

L'exercice se termine, pas le temps de mettre la correction par écrit. Tant pis. Passer à la rédaction du cours à apprendre, qu'ils leur reste quelque chose de la séance. La "trace écrite" absconse et si pédagogiquement correcte, très IUFMesque. J'ai des parents non-francophones pour beaucoup, "trace écrite", je me marre. "Leçon", apprendre la leçon, je sais qu'ils comprennent tous, élèves comme parents. Pendant qu'ils copient, écrire les leçons à faire pour la prochaine fois.

Ça sonne. Obliger Bilal à copier les devoirs "mais il y a Pronote!" "Non, Pronote n'est pas là pour remplacer votre agenda, vous prenez les devoirs à faire", il bâcle.

Vite fait, je note le contenu de la séance et les devoirs à faire dans le cahier de texte, je range le bureau, et je sors vite calmer la nouvelle classe qui crie dehors. Les ranger, répéter les consignes "On se calme!"... c'est reparti.

Une heure, deux heures, récréation pas le temps de descendre prendre une pause, un élève à chapitrer, remplir le cahier de texte électronique, prendre connaissance d'un mail urgent d'un collègue, de la direction, de la vie scolaire, vérifier les photocopies pour la classe suivante, vérifier l'état de la salle, prendre un papier à descendre pour un collègue, ça resonne, nouvelle classe, les ranger, calmer les cris en montant...

***

Il est 19 heures.  Je me suis effondrée sur le canapé, le regard vide devant la télévision.

Six heures de cours, aujourd'hui, je suis vidée. Une pause d'un peu plus d'une heure à midi. Quand il n'y a pas une réunion à 12h30, un parent à voir, l'agent de prévention violence pour faire le point (et alors c'est un repas au lance pierre en 10 minutes), c'est un miracle.

Une heure pendant laquelle nous vidons notre sac, notre fatigue, les nouvelles sur l'état des classes le matin, les heures difficiles à anticiper. Parler, se parler, évacuer notre colère, notre fatigue, notre impuissance contre la violence, la misère et la bêtise.

Ça sonne. C'est reparti.

Il est 19 heures. Je n'en peux plus. Mon cartable reste dans l'entrée. Depuis une semaine, un petit livre me suit dans mon sac, je n'ai pas dépassé la première page. Je n'attends qu'une chose, une heure décente pour me coucher. Sinon, tous les soirs, je poserais mon cartable et m'effondrerais sur mon lit en rentrant.

Mais il faut manger, un peu. Même plus l'énergie pour cuisiner, j'ouvre le frigo, prends ce qui est prêt. Cuire des pâtes, pppfff, trop compliqué.

21h30, se coucher, sinon demain je serai crevée, traînant mes valises. Moins réactive, je me laisserai déborder. Se coucher, oublier. En attendant demain.


6h15. Nouvelle journée. Sisyphe, pour quel crime as-tu été condamné?


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08/08/2012

À la BnF (Richelieu), t'es pas Parisien? Tu crèves !

Mon titre est un peu violent, il est cependant à la hauteur de l'exaspération qui m'a prise le jour où j'ai eu l'idée - tout à fait saugrenue n'est-il pas - de vouloir prendre en photo les 100 pages de registre manuscrit qui me restaient à lire. 

Précisons tout de suite que le manuscrit en question a été écrit par quelqu'un qui n'a plus mal aux dents depuis longtemps. Les droits d'auteur pour un bidulle du 17e siècle, il faut les chercher. 

"Ah mais non Madame c'est-pas-possib'
- Ah? Mais pourquoi, s'il vous plaît?
- Parce que le règlement dit 40 pages maximum.
- ... (long silence et air héberlué) Quel que soit le nombre de pages du manuscrit? Parce que voyez-vous mon manuscrit fait négligemment 1400 pages, pas 140, nan, 1400. Un zéro en plus. 
- Ah oui, mais c'est le règlement. 
(je crois que je vais emplafonner quelqu'un de la BnF un jour, avec leurs règlements, bref)
- 'tendez, 'tendez, 'tendez, vous êtes en train de me dire que je n'aurai jamais droit en tout et pour tout qu'à 40 de mes 1400 pages. 
- Oui. 
- Or donc, comme vous me voyez je quitte Paris, là, je déménage - hypothèse pure -, je ne serai plus toutes les semaines à Paris, donc les archives de [la BnF] Richelieu, pour moi, c'est fini, F I N I ? 
- (air surpris en face de la gentille dame, si si au fond, je suis tombée sur une gentille) Euh... oui. C'est comme ça, c'est...
- oui je sais, merci, le règlement (au cas où je l'aurais oublié, in petto)
- vous êtes sûre qu'il n'est pas numérisé? 
- (grand sourire carnassier) Oui. S'il était numérisé, je ne l'aurais pas sur ma table et je ne viendrais pas depuis des jours et des jours relever page après page son contenu (in petto encore, le masochisme a des limites, même chez un chercheur qui trouve). Bon, alors, qu'est-ce qu'on fait? J'imagine que pour les photocopies c'est la même limite? 
- Oui oui (avec un air désolé). Mais vous avez le service de reprographie.
 - Oui oui oui, mais étant donné leurs tarifs et leurs délais, non, on va oublier, mes frais ne sont pas payés par mon laboratoire. Je suis doctorante et on m'a déjà bien expliqué que si je photocopiais une thèse c'était pour ma pomme. Une fois ça va. Et mon mari n'est pas millionnaire. 300 euros que cela "m'a" coûté il y a 10 ans pour un registre moitié moins grand que celui-ci. Nan, ça ne va pas être possible. Même 100, non merci. Bien. Je vais donc renouveler ma question: qu'est-ce qu'on fait? Est-ce que je peux me mettre dans un coin avec un dictaphone pour ne pas gêner les lecteurs, je relève vite-fait le contenu en murmurant dans mon appareil et...
- ah ça il faut voir avec l'accueil.
- c'est très aimable à vous, l'accueil, j'en viens, ils m'ont dit de venir vous voir. 
- mais vous soyez, ici ce n'est pas possible, il n'y a pas de place ici pour ça. 
- bon. Donc il n'y a aucune solution?
- je suis vraiment désolée, Madame... Mais ce n'est pas moi...
- Oui, je sais bien, ce n'est pas contre vous. Mais ça ne change rien à mon problème"

Là j'ai tourné les talons, de peur de m'énerver. Ça n'aurait aidé en rien, et effectivement elle n'y est pour rien. 

Je suis dans un état de fureur qui m'arrive rarement. Pas tant pour mes 100 pages. Mais pour un autre registre, 800 pages que je pensais benoîtement exploiter après la thèse pour un dossier prodigieux. Je viens d'apprendre que soit je gagne au loto (et auquel cas je peux habiter en région parisienne autre chose que le 2 pièces dans lequel j'étouffe depuis des années) soit à de semblables fins je divorce et épouse un millionnaire (vu le prix des appartements parisiens, il me faudra bien ça sans la moindre exagération), soit encore je m'assoie sur mon projet.

Le truc pompom on the cake, c'est qu'à la BnF Tolbiac, j'ai shooté un imprimé du XVIIe siècle sans que personne ne trouve rien à redire ce qui ne me semble pas anormal. Because droits d'auteurs aussi trèèèès limités, forcément. Et pourtant il y a aussi un service de reprographie qui n'a pas envie de perdre des clients ou je radote? 

Il y a bien une interjection qui me vient à l'esprit mais ce serait grossier. 

Je n'arrive pas à m'en remettre. C'est à peu près aussi hallucinant dans un genre différent que ce qui est arrivé à une amie sur le point d'accoucher et qui disait avoir eu la proposition de colles l'année suivante dans une prestigieuse prépa. Jusqu'au moment où elle a eu l'innocence de dire qu'elle allait avoir un rejeton. Pouf, ah oui mais non, là, non, ça ne serait pas raisonnable de lui proposer des colles l'année suivante dans de telles conditions. 

Alors Mesdames, épousez des millionnaires, n'envisagez JAMAIS de quitter Paris et n'ayez surtout pas de mômes, sinon les portes se fermeront devant vous. 


Heureusement que dans les centres d'archives en provinces (et mêmes aux archives nationales) ils sont moins... moins... Ouais je vais me taire, encore un qualificatif en forme d'oiseau qui me vient à la bouche. Faut dire qu'ils sont souvent déserts, pour les centres provinciaux (au moins ceux que je fréquente), alors si en plus ils font *** les lecteurs...

Je crois que je cauchemarde, là. 

édit: il semblerait - pas encore de certitude - que depuis 10 ans les prix du service de reprographie ont sérieusement baissé, puisqu'il semble que cela fonctionne désormais ou à la page ou par forfait. Mais 90 euros pour un manuscrit que l'on peut prendre soi-même en photo, j'ai quand même du mal. Alors que je suis prête à laisser un exemplaire de mes photos à disposition de la bibliothèque. Bref.
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31/07/2012

Alerte : la destruction de l'escalier de la bibliothèque nationale à nouveau programmée !

Voici déjà le milieu de l'été et j'ai été bien silencieuse, une fois de plus. La raison est très ordinaire, rédaction, rédaction, il n'y a que cela comme explication. Je mets en parenthèse tout ce qui n'est pas la thèse (et je n'ai pas longuement ruminé ces rimes). 
C'est une urgence qui m'a décidée à revenir en coup de vent ici, puisque je viens d'apprendre qu'à ce jour, il est à nouveau question de la destruction de l'escalier d'honneur de la BnF. Le changement de gouvernement a en quelque sorte mis fin à la suspension accordée par Frédéric Mitterand. La directrice générale de la BNF, Jacqueline Sanson, n'aurait pas caché lors d'une réunion récente que la destruction était à nouveau à l'ordre du jour...

La précédente mobilisation avait permis de le sauver; il faut, je crois, continuer et obtenir cette fois l'assurance que cet escalier sera entièrement sauvegardé et de manière définitive.

En 2009, une association comprenant notamment l'historien Jean-Pierre Babelon, spécialiste de l'histoire de Paris, avait évité le pire (voir ici un premier billet de la tribune de l'art  suivi d'un autre annonçant que l'escalier était provisoirement sauvé en 2009). 

Pourquoi cette obstination? D'après le blog La tribune de l'art
Pour justifier sa suppression, les architectes lui trouvent tous les défauts. Trop massif, il est « grand par la dimension plus que par le caractère » ; il empêche de « constr[uire] une vision à grande échelle ». Il n’est « ni lisible depuis l’entrée Richelieu où il fait face abruptement à un mur, ni utile depuis l’entrée Vivienne où il fait obstruction à l’entrée de la salle ovale ». Quand on veut tuer son chien... On ne comprend vraiment pas pourquoi le ministère de la Culture a jugé bon, en 1983, d’inscrire sur l’Inventaire supplémentaire un monument aussi peu intéressant.
Il est évident que l’escalier occupe un espace important et que son articulation avec le reste du bâtiment n’est pas parfaite. Cela justifie-t-il pour autant sa démolition ? Labrouste n’en est pas l’auteur. Et alors ? Son architecte, Jean-Louis Pascal, Grand Prix de Rome en 1866, successeur de Labrouste, et à qui l’on doit notamment la salle Ovale, est un bon architecte.
Enfin, on objecte que l’escalier a été transformé en 1987 pour installer une batterie d’ascenseur, faisant passer la volée supérieure de gauche à droite. Nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes : l’altération par la Bibliothèque nationale, quatre ans après son inscription, d’un escalier du XIXe siècle, ne l’autorise pas à le démolir vingt ans plus tard.

Mais tout est à nouveau à faire! Je pense qu'une nouvelle pétition circulera bientôt à nouveau et je vous inviterai à ce moment-là à la signer ! En attendant, faites circuler au maximum l'information !

Cet escalier est beau, il est classé. Outre sa valeur artistique, il a aussi marqué des générations de chercheurs comme en témoignait ce blogueur en 2009: 
Cet escalier est historique, cet escalier est beau, cet escalier est monumental... simplement, depuis 1866, il a été emprunté – et continue de l'être jusqu'à nouvel ordre – par des chercheurs jeunes ou vieux se rendant au cabinet des manuscrits, par des visiteurs passionnés ou novices désireux de découvrir les merveilles du cabinet des médailles ou les expositions importantes installées dans la Galerie Mazarine.

De la maîtrise au doctorat, j'ai gravi bien souvent ces marches adoucies par le tapis rouge moelleux pour me rendre au cabinet des manuscrits ... et à chaque fois j'ai ressenti la grandeur et la noblesse de ce lieu de savoir grâce à ces vénérables degrés.

Cet escalier conduit d'une part au très beau cabinet des médailles et antiques et d'autre part à la salle de consultation des manuscrits occidentaux de la bibliothèque nationale de France.

Si vous ne connaissez pas le cabinet des médailles, il mérite réellement la visite. Très peu connu, pas du tout valorisé par la BnF (qui a envisagé de le fermer d'ailleurs - il n'a même pas un catalogue !), sauf très récemment par de grandes affiches sur le bâtiment en rénovation, il est pourtant gratuit. Sa collection est exceptionnelle: ce sont les anciennes collections royales, nationalisées à la Révolution et enrichies depuis par des dons. Il y a une collection impressionnante de vases grecs à figures, des intailles et des monnaies fabuleuses, le célèbre trône de Dagobert, des ivoires gravés de toute beauté et célèbres aussi.

Une présentation ici - clic (quand même ! à défaut de catalogue ) 

Encore une fois, parlez-en, faites-circulez et en attendant la pétition, écrivez à la BnF, je vous en prie, en cliquant ici. 


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11/05/2012

Futur chômeur ou la chronique du désespoir

Volontairement, je n'ai pas fait de billet pendant la campagne présidentielle, notamment parce que la politique n'a pas sa place ici. Or je risquais fort de déraper, étant donné que les programmes des candidats donnaient largememt matière à critique. 

Maintenant, c'est fini, je peux jouer. Oui mais non. Je suis d'une humeur trop triste pour cela.

C'est l'été, enfin presque, c'est surtout la saison des copies. Qui m'enthousiasment, pour certaines, et me navrent, pour d'autres.

Extrait (d'une mauvaise, sinon...) copie de première année après le bac:

L'histoire regroupe les monuments historique parcourue par ordre chronologique. Elle est répertorié par des dates qui ont marqué l'histoire. Elle a débuter avec ces rois et ces monarchies,  puis avec ces prèsidents et ces républiques. Elle a eue d'abord les guerre civils, celle des Vendées ou celle des Camisards. Où le peuple lutter contre les inégalités avec les autorités. Celle où la population lutter pour ces terre comme celle de la première ou seconde guerre mondial. Entre la France et les nazis. 

Je vous épargne la graphie qui montre à quel point l'écrit est une pratique très rare pour cet étudiant. Je vous épargne aussi les commentaires sur le fond.

Alors, en consultant les anciens, enseignants ou non, j'ai appris qu'il y a trente ans déjà, bien sûr, des bacheliers avaient déjà un don particulier pour attirer les fautes comme les aimants les aiguilles. Bon. Donc n'attendez pas de moi que je dise que le niveau baisse, la seule chose que je sais, c'est qu'il est loin d'être satisfaisant  - quel doux euphémisme.

Je suis navrée par ces copies. J'essaie de me consoler avec les bonnes feuilles, celles qui montrent que l'on a travaillé pour quelque chose. En vérité, il faudrait que j'enseigne le français et non l'histoire à la majorité de mes étudiants. Et l'histoire, seulement à ceux qui auraient validé une sorte de certificat attestant de leur maîtrise de la langue française. Enseigner l'histoire à ceux qui savent qu'une phrase se compose d'un sujet, d'un verbe et d'un complément, cela a du sens. Aux autres, cet enseignement apporte peu voire rien. Il ne leur apportera en tout cas pas un diplôme. C'est le chômage qui les attend, car du moindre  des employés, l'on attend au moins la maîtrise du français. Des fautes sur le CV et ce dernier part à la poubelle. Car n'en déplaise aux adeptes de la réforme de l'orthographe, palet et palais, cela n'a pas du tout le même sens. Donc niveler par le bas ne sert à rien, sauf à scier la branche et déboussoler les élèves. 

Je suis fatiguée. Je me sens inutile, complètement inutile. Je suis fatiguée de ramer à contre-courant, d'appeler nos  gouvernants - comme tant d'autres collègues - à l'aide, en vain, en vain, en vain. 

Établir une note éliminatoire au brevet, un certificat, enfin quelque chose qui certifie de la maîtrise de la langue, est-ce si difficile? Quand aura-t-on ce peu de compassion dont les élèves ont tant besoin? Je ne suis pas professeur de français, ce n'est pas mon métier. À quoi sert le socle des connaissances - intéressant sur le papier - sauf à constater que tant et tant d'élèves ne maîtrisent pas l'essentiel? À quoi sert-il si l'on laisse passer en classe supérieure un enfant dès le primaire "parce qu'il est déjà grand pour son âge, alors vous comprenez, il sera malheureux s'il redouble". Le faire redoubler sans rien mettre en oeuvre de plus pour le repêcher, possible que ça ne  serve à rien, possible que ça crée de la souffrance, c'est certain même. Alors il faut des classes de remise à niveau, il faut un vrai soutien et pas cette vaste blague que l'on appelle accompagnement personnalisé.

Quel ministre de l'éducation gouvernera enfin en consultant d'autres conseillers que des gens qui n'ont pas mis les pieds dans une salle de classe une fois dans leur vie ou depuis des années? Quel ministre gouvernera sans compulser les statistiques des rapports mais en écoutant d'abord les enseignants du primaire et du collège? Ce soir, j'en pleurerais de découragement. 

Combien faudra-t-il encore de générations d'enfants broyées pour que l'on réagisse? Combien? La lutte contre le chômage est une urgence? Alors l'enseignement en est une autre.

Monsieur Peillon, puisque l'on dit que ce sera vous notre ministre... Monsieur Peillon, ayez pitié. Oh pas des enseignants, je n'en demande pas tant. Depuis quand un ministre de l'éducation a-t-il défendu ses enseignants?

Mais ayez au moins pitié des enfants. Ceux-là qui ne sont pas des cobayes, retirez-les des mains des apprentis sorciers. 

Est-ce si  difficile de ne pas considérer qu'un enfant a besoin de méthodes éprouvées et non pas de servir d'objet d'expérience pour chercheurs en mal de notoriété ou avides de sujets d'étude? 

Combien de temps faudra-t-il attendre encore? Si seulement nos dirigeants avaient un peu de compassion. Juste un tout petit peu.




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11/04/2012

C'est le printemps !

Youpi ! C'est le printemps !


Humm, je sais, j'ai hiberné et pas qu'un peu. Mais ce n'est pas parce que j'étais au fond de ma grotte que je n'ai rien fait. Je frôle les 160 pages pour la première partie (bon, la deuxième stagne à 80, va falloir s'y mettre), preuve que refuge au fond de ma grotte ou pas, j'ai fait des choses. Ma directrice qui est une crème (enfin, c'est mon opinion en ce moment) me rassure en me disant que les premiers chapitres sont les plus difficiles à écrire... Satisfaction suprême, mon plan de thèse pour la première partie est aux petits oignons (trois chapitres, trois parties, trois sous-parties etc. On est vicieux ou on ne l'est pas).

J'ai tellement cru que c'était le printemps ces derniers jours, que je me suis un peu trop découverte. Me voici donc à profiter de mes pseudos vacances de printemps... en gardant le silence. Si ça, ce n'est pas de la conscience professionnelle... Mine de rien, parler au magasinier de la bibliothèque ou à la boulangère et ne sortir qu'un misérable souffle rauque, c'est... déroutant. Et puis ça fait mal.

En même temps, il est heureux que cela m'arrive pendant les vacances des étudiants, étant donné que je n'ai quasiment que des cours magistraux à assurer en ce moment. Un TD aphone, ce n'est vraiment pas terrible. Un jour, bravache, (cette année-là, mon poste était loin de mon domicile, je dormais donc sur place) j'ai voulu me forcer à aller faire cours. J'ai donc parlé pour assurer mes cours de la journée, alors que je sentais bien que ma voix déclinait. 

(parenthèse) En temps ordinaire, je suis quelqu'un d'assez calme. Sauf quand ma voix est menacée. Là, je deviens une furie face au médecin "Docteur, faites quelque chose, n'importe quoi, m'en fiche, mais IL ME FAUT ma voix pour lundi!" Évidemment ça se passe le samedi (la conscience professionnelle, vous dis-je), je dois courir à la recherche du médecin de garde qui, ne me connaissant pas, a doublement des motifs sérieux pour me prendre pour une folle. En général, je suis suffisamment énergique pour le convaincre (une fois il y en a un qui m'a traitée comme une pestiférée, masque, gants, distance de sécurité, c'était en pleine épidémie de grippe). Et je ressors avec une graaaaande ordonnance. Pastilles, bains de bouche désinfectant, anti-inflammatoire, paracétamol, sirop contre la toux et j'en passe et des meilleurs... N'empêche que quand je suis assez docile pour suivre les consignes (silence complet pendant deux jours où je dois communiquer avec une ardoise) c'est drôlement efficace.(fin de la parenthèse)

Ce jour-là, je n'ai pas voulu écouter la petite voix qui me disait, "fais gaffe, demain, tu as encore toute une journée de cours à assurer". Ouaich. Qui a eu l'air fin le lendemain matin en se réveillant? 
Test voix: "..."
Rien. 
Merde. 
Mais vraiment, rien. 
J'avais l'air malin en arrivant dans la salle de cours et en murmurant "Je vais faire bref, comme vous l'entendez, je ne peux vraiment pas faire cours. On se retrouve la semaine prochaine, je vous dirai comment nous rattraperons..." Et zou je suis rentrée chez moi - en passant par la case médecin avant de prendre le train sinon c'était mort pour une consultation en revenant chez moi - et je me suis mise sous la couette jusqu'au lendemain.

Ces derniers jours, j'ai égaré mon ardoise et pas voulu aller chez le médecin un samedi. Oui, parce qu'une fois de plus, c'était un samedi que ça a commencé. Bref. J'ai parlé à mon chat, résultat, voix en sucette depuis deux jours. Et ce n'est pas fini. Enfin, le plus gros est passé, Zeus merci. Parce que rédiger quelque chose de vaguement logique dans un état fébrile qui n'est pas dû au stress du calendrier, je ne sais pas si vous avez essayé ce n'est pas terrible. 

Du coup je me suis rabattue sur une thèse à lire. Cela m'a permis de découvrir un petit outil génial pour annoter et surligner les pdf. Ça court peut-être les rues quand on est adepte de Windows, mais pour les autres, c'est moins banal. Moi qui ai usé des dizaines et des dizaines de fluos (je devrais dire centaines, je les achetais en gros) pendant mes études, j'ai trouvé le surligneur qui ne s'use jamais. L'extase... La première. Parce que la deuxième, c'est de n'avoir rien à imprimer. L'appartement est déjà saturé de livres (pourtant pas si nombreux, j'vous jure) et de classeurs de thèse et d'articles en tous genres. Pas la peine d'en rajouter. 

Bon, ce n'est pas le tout j'ai encore au moins un chapitre et demi à lire, et un article à vérifier. Et demain, une dizaine de livres à passer en revue, une sous-sous-sous partie à refondre et déplacer, relire la sous-sous partie 2 et 3, attaquer vite fait le chapitre 2 en réorganisant la 3e sous-partie et après-demain, si Zeus est avec moi, je termine le 3e chapitre (rééquilibrage du plan et écriture d'une sous-sous-partie, je sens que je ne vais pas m'amuser...)

Avec tout ça, je devrais déjà en être au chapitre 4, moi. Grrraoumph. 


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29/11/2011

Comment le ministère tente (très sérieusement) de récupérer l'aura de Jacqueline de Romilly

Il ne faut être surpris de rien. Mais alors vraiment de rien, dès que ça vient du ministère. 

Aussi le ministère de l'éducation nationale a créé - sans rire et pourtant, ça a l'air d'un gag, la couleur d'un gag, l'énormité du gag - le Prix Jacqueline de Romilly "pour valoriser les initiatives pédagogiques innovantes en langues et cultures de l'Antiquité". Les candidatures sont ouvertes jusqu'au 12 février 2012.

Je crois que je ne vais pas m'en remettre. 
Se faire poursuivre jusque dans sa tombe par des pédagogogistes à la noix, alors que l'on a défendu pendant toute sa vie la transmission de la culture antique par un enseignement classique dans tous les sens du terme... Consternant. 

Une réaction d'enseignants de lettres classiques sur le site Fabula (à lire). Je vais essayer de me remettre de cette nouvelle, mais je ne garantis rien.
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28/11/2011

Les Inrocks: paroles de profs en plein burn-out

 
à lire ici: 
http://www.lesinrocks.com/actualite/actu-article/t/73417/date/2011-11-25/article/petages-de-profs/
 
 
 ou là: 
 
Personne ne prend garde à Lise Bonnafous. Il est 10 heures ce 13 octobre, c'est la récré. Des centaines d'élèves se répandent dans la cour du lycée Jean-Moulin de Béziers. Sous le préau, la prof de maths s'asperge d'essence et s'immole par le feu. Le rectorat et le ministère invoquent la "dérive personnelle" d'une personne fragile et planquent illico ses cendres dans le placard à cadavres de l'Education nationale. Ses proches s'indignent, parlent d'une prof "consciencieuse, compétente, courageuse, aimant son travail", d'un acte de désespoir quasi sacrificiel.

Le 14 octobre, Lise Bonnafous, 44 ans, succombe à ses blessures. Le même jour, un enseignant de 33 ans tue une policière à coups de sabre et un salarié d'un lycée de Cachan se défenestre devant ses élèves. A chaque drame, même réponse : l'affaire est privée. Circulez, y a rien à voir.

Il n'existe aucune statistique officielle fiable sur les suicides et le burn-out dans l'Education nationale. Le syndicat Sud Education monte dossiers et groupes de discussions sur le sujet. Ses détracteurs l'accusent de récupérer des faits divers à des fins syndicales.

"Il faut arrêter avec le soi-disant massacre des innocents, les enseignants ne sont pas si malheureux et il y a d'autres problèmes", rapporte un grand spécialiste de l'école qui préfère garder l'anonymat.

C'est aussi l'état d'esprit de la hiérarchie.

La psychiatre Brigitte Font Le Bret soigne ceux qui ont mal au travail et n'est pas de cet avis. Après avoir dénoncé les pratiques managériales mortifères de France Télécom (Pendant qu'ils comptent les morts, La Tengo Editions), elle s'inquiète pour l'école : "Les profs remplissent ma salle d'attente. Le burn-out, au-delà du syndrome d'épuisement, est une souffrance éthique : les profs culpabilisent car ils ont le sentiment de faire du mauvais travail."

Après la sidération qui a suivi l'acte désespéré de Lise Bonnafous, la parole se libère. "La profession est d'ordinaire réservée, justifie Aude Van Kerckhove, du Snes Créteil. Mais avec les suppressions de postes, les classes surchargées et la réforme de l'évaluation qui donne tout pouvoir aux chefs d'établissement, les profs sont à bout." Les jeunes enseignants l'inquiètent particulièrement : "Les stagiaires, c'est une boucherie." La réforme de la formation des profs les a propulsés à plein temps et quasi sans préparation devant les élèves.

Aurélie*, 28 ans, a survécu mais en a " vraiment chié". Cette prof d'espagnol a failli tout lâcher quand, dans la même journée, un élève l'a bousculée, un autre lui a dit "suce ma bite", une autre a déchiré son devoir et un dernier lui a lâché : "Votre cours, c'est de la merde." Prête à craquer, elle appelle un surveillant. Un collègue lui conseille de s'arrêter, l'autre de se remettre en selle. Elle rempile. Une des jeunes collègues d'Aude a éclaté en sanglots dans ses bras quelques jours après Béziers. Et si un jour c'était moi, se demandent les jeunes profs ? Babet aurait aimé se poser cette question.

En novembre 2009, cette prof des écoles fait un burn-out. "On ne voit pas les signaux, on fonce tête baissée, passionnée par le métier qui prend aux tripes, on pense que ça n'arrive qu'aux autres", raconte-t-elle, la voix fatiguée. Elle n'a jamais vu de médecin du travail. Dans sa région, il y en a un pour deux départements. Depuis 2005, elle se sentait de plus en plus épuisée et déprimée.

"Avant, l'école avait bonne réputation, nous étions fiers de faire notre métier", lâche-t-elle.

Un jour, Babet s'assoie en face de ses petits élèves et c'est le trou noir. Le verdict de la psy tombe : "Usée." "A 50 ans, ça fait un drôle d'effet", reprendelle. Après trois ans d'arrêt, elle vient de reprendre à plein temps. "Je vais tenir jusqu'à la retraite, je ne sais pas comment."

Nina ne veut pas finir comme ça. A 29 ans, elle essaie de se réorienter. Dynamique, voix forte, déterminée, elle a tout d'une bonne prof d'histoire-géo. Depuis quatre ans, elle exerce dans un collège de Seine-Saint-Denis. "Un trou" coincé entre le RER, la nationale et la cité. "A l'entrée en sixième, presque aucun des élèves ne sait lire correctement, raconte-t-elle. Ici, le collège unique ne fonctionne pas, tout est un combat : enlever les casquettes, les blousons, sortir leurs affaires... Quand ils en ont." En 2011, elle ne termine pas l'année scolaire.

"Je tenais depuis deux ans comme un vrai Robocop et j'ai fini par faire un burn-out."

Un matin de printemps, Nina s'échine à mettre en rang ses troisièmes surexcités. Un "grand" de 1,90 mètre la bouscule. "J'ai reculé sinon il m'aurait pété la gueule", se souvient-elle. Le conseil de discipline exclut l'élève. Deux jours plus tard, Nina fait classe. Un oeuf s'écrase sur sa tête. Elle range ses affaires et ne reviendra plus. Arrêt maladie. Le premier mois, elle ne pense plus du tout au travail. Le deuxième, elle rêve qu'elle défonce ses élèves à coups de batte. "Le sang gicle, c'est hyper réaliste... La Journée de la jupe (film dans lequel le personnage d'Isabelle Adjani prend ses élèves en otage - ndlr) nous fait fantasmer, tout comme le Taser", rigole-t-elle. Puis, sérieuse :

"Les camps militaires de Ségolène Royal, j'étais pas contre. De toute façon, c'est la prison qui les attend. C'est affreux de penser ça, hein ?"

Elle se calme. Derrière la brutalité des propos, Nina sait que 223 000 lycéens viennent de sortir sans diplôme du système scolaire. Qu'une partie de ses élèves suivent ce chemin. Que ce sont les plus mal lotis, les plus pauvres. Que c'est l'échec de l'Education nationale et qu'elle ne veut pas en être. "Dans la cité, les profs ne servent à rien, on prend la poussière, on donne le brevet aux analphabètes pour atteindre les objectifs du ministère. Certains ont baissé les bras, notent large, ne font jamais de rapport d'incident. Moi, quand un élève me fait chier, c'est rapport illico." Sauf que les rapports d'incident, son proviseur ne voulait pas en entendre parler.

"Des profs se faisaient traiter de pute ? Cette ordure répondait : 'Mais madame, dans le 93, c'est culturel.' Il a tout étouffé pour que le rectorat lui file ses primes et sa mutation dans le Sud."

Bruno a des sanglots dans la voix. Dans son lycée, six profs sur soixante sont en congé longue durée. "Personne ne s'en inquiète car les chefs d'établissement veulent faire carrière donc plaire au rectorat et aux parents d'élèves qui, eux, ne veulent pas entendre parler des problèmes." Les techniques pour faire taire les profs ? "La notation administrative, par exemple : si on se plaint des élèves, notre note en autorité/ rayonnement stagne ou baisse, donc notre promotion ralentit et on ne passe plus qu'à l'ancienneté", explique Bruno.

Il y a trois ans, ce prof d'électronique a fait un burn-out. A 49 ans, il craint de ne jamais se remettre. Il se sent inutile. "Je passais mon temps à préparer des cours pour les intéresser mais on fait de la garderie." A bout, Bruno demande à changer de discipline. Son inspecteur lui répond que c'est dur de trouver un remplaçant. "Et qu'à deux ans de la retraite, il ne voulait pas s'embêter, précise Bruno. Entre collègues c'est chacun sa merde, on est un mauvais prof si on n'y arrive pas." Alors il pleure dans sa voiture avant les cours. Jusqu'au jour où il entre en classe et ne comprend plus où il se trouve. Aujourd'hui, l'idée de croiser ses élèves le pétrifie. Son rapport administratif stipule que son burn-out est sans lien avec l'exercice de la fonction.

"La dépression n'est pas une maladie du travail", explique-t-il.

A trente kilomètres de son lycée, un prof s'est ouvert le ventre dans sa classe avec un couteau, "son dossier stipule que son congé longue durée est non imputable au service".

"Il m'a tuée." Karima crie quand elle en parle. Le 29 septembre, cette prof des écoles s'écroule sur son lieu de travail après avoir avalé des médicaments. "Je suis une passionnée", explique cette Maszep (maître d'aide et de soutien en zone d'éducation prioritaire). Son poste aurait du être supprimé mais les parents d'élèves se sont mobilisés. "Ça a contrarié mon inspecteur. A la rentrée j'ai senti que ça allait barder", raconte-t-elle. Il la terrifie tellement qu'elle avait déjà failli se jeter du deuxième étage l'année d'avant.

"Il exerce un management par la peur et la menace. Pour lui, les instits sont des nuls à mettre au pas."

A la rentrée, pendant un mois, elle a été maintenue à l'inspection pour travailler sur les évaluations de l'année précédente. "Pour rien, ils ne s'en serviront pas... Alors que les élèves avaient besoin de moi."
Anne Laffeter
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