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Une envie de livres ?

Affichage des articles dont le libellé est Le métier d'historien. Afficher tous les articles
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01/03/2011

Un moment de grâce

C'est une semaine de vacances de cours, une respiration dans une année assez rude, où j'en viens à oublier que je fais une thèse. Elle tombe bien, je commençais à m'ennuyer sévèrement de la préparation des cours, de ce rythme de vie calqué sur la vie de Sisyphe, préparer des cours (ai-je assez de pages pour cette semaine?), les donner, en préparer de nouveaux, les donner...

J'ai tellement bien oublié l'idée de faire une thèse que j'ai commencé par retourner l'appartement à la recherche de ma carte des Archives nationales. Pour la retrouver dix minutes avant la fin des commandes du jour, quand il me faut dix minutes (oui je sais, veinarde) pour y aller. Pas drôle. 

J'ai retrouvé le ronronnement des lecteurs de microfilm et même si les stores sont baissés au dernier étage où se trouve la salle des microfilms, même si la lumière est triste, à vous donner une humeur de neurasthénique, je me suis surprise à sourire béatement. À considérer avec gourmandise mes cinq bobines qui attendent dans leur carton. Et pourtant, un lecteur de microfilm, ça n'est guère séduisant en soi (la photo ci-contre l'atteste).

À trouver tout charmant, le parfum de la lectrice à quelques places de la mienne, mon vieil ordinateur, qui me sort pourtant par les yeux depuis des mois, la grâce des gestes d'une jeune lectrice devant moi. Même les petits vieux messieurs qui fréquentent assidûment les archives nationales (c'est dire. Parce que, pour une majorité parfaitement normale, il y en a toujours un ou deux spécimens... comment dire? Hum... originaux. Mais vraiment). J'ai même retrouvé avec plaisir mon repas-thermos du midi.  

Dommage que cela ne dure qu'une semaine. D'autant que je n'ai même pas une semaine de cours d'avance. Aïe. Le retour à la réalité va être rude. M'en moque pour l'instant. Parce que j'ai un bout de plan à retoucher et des tas de choses à écrire encore ce soir...



tiens, à la relecture, il y a un piège dans ce billet... Une cacahuète à celui qui le trouvera...

édit: je garde ma cacahuète, vu que les propositions n'étaient pas les bonnes. Le piège c'est que je parlais de lecteur de microfilms et j'affiche l'image d'un lecteur de microfiches. Ahum. 

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13/10/2010

Devenir historien (8) Et le piston?

Dans l'avant avant dernier billet, j'évoquais la nécessité d'établir et de conserver de bonnes relations avec son "patron", son directeur de thèse. Certains esprits chagrins en ont peut-être tiré la conclusion habituelle "de tout'façon, à l'université, c'est rien qu'du piston". 

Une affaire pourrait apporter des preuves en ce sens. Il y a quelques années, la démission fracassante d'un jeune maître de conférence en sociologie, Xavier Dunezat, fraîchement nommé avait fait du bruit dans Landernau. Dans sa lettre de démission (à lire ici), qui a fait le tour du net, méthodiquement, en cinq chapitres, l'enseignant dressait un tableau accablant des pratiques de recrutement en vigueur. Il dénonçait le "règne du piston", le "désert relationnel" de l'université et le "mépris des étudiants qui transparaît dans l'organisation globale des enseignements... et dans les pratiques professionnelles des enseignants". Il se trouve que ce jeune maître de conférence a été élu parce que devant lui, dans le classement, se trouvaient les deux "poulains" de deux professeurs. Schéma classique, aucun des deux ne voulant céder, c'est le troisième homme qui a été choisi. (Poulain, ainsi nomme t-on celui qui est le candidat favori, pour ses talents en principe, d'un professeur, celui a le plus de chance de gagner au concours. Remarquez, quelques années après avoir été une bête à concours, le mot n'a plus rien de choquant... Hahum...)

(article du Monde, du 16 octobre 2007) La première raison de ma démission est que je n'assume pas la manière dont j'ai été recruté", écrit M. Denuzat. Les procédures de recrutement menées par des "commissions de spécialistes" privilégient "copinage et candidats locaux, issus de l'université qui recrute", explique-t-il. Autre désillusion, les relations entre enseignants. "Couloirs et salles de professeurs vides, (...) bureaux fermés", l'université est selon lui un monstre froid où les "quelques relations socioprofessionnelles qui existent sont profondément structurées par une conflictualité désarmante". Violente est aussi la charge contre les enseignants-chercheurs : ils sont accusés de s'adonner à la "chasse aux cours qui sont en adéquation avec (leurs) thèmes personnels de recherche", de se livrer à une vive "concurrence pour attraper au vol les niveaux intéressants" "faible sérieux en matière de notation ou de suivi d'examen".

Rarissimes sont les universitaires qui quittent un milieu dans lequel ils n'ont pu entrer qu'après de longues années d'études. Plus rares encore sont ceux qui critiquent publiquement ses règles. Récemment, seule la fiction a dépeint ces travers, avec la publication en 2006 de deux romans, Petits crimes contre les humanités (Métailié) de l'universitaire et scénariste de bande dessinée Pierre Christin, et Félicitations du jury de Clarisse Buono (Privé).
A partir de son expérience d'un an, M. Denuzat reconnaît livrer un témoignage "très subjectif, parfois grossier"

L'université, pourrie par le piston? Les choses sont un peu plus variées, pour ne pas dire plus compliquées. Il faut distinguer deux choses: le piston et l'appui mérité et rapporté aux capacités d'un candidat. Le piston se donne indépendamment des qualités et il pose problème. En revanche, sélectionner les meilleurs étudiants, leur donner la possibilité de financer la poursuite de leurs études, de faire leurs publications, bref les aider à traverser la jungle, n'est en rien condamnable ni pernicieux.

Démissionner est absurde. Qu'il y ait du piston, sans doute, mais y en a-t-il plus qu'ailleurs? J'ai des doutes.
Il est certain qu'il ne faut pas s'imaginer que ce sont toujours les meilleurs qui sont choisis. Cela ne veut pas dire que l'on n'a pas ses chances. C'est là qu'intervient le rôle d'un directeur de recherches, sans parler de son rôle scientifique de pure direction de thèse.  

Avant d'en arriver au piston, dont on peut très bien se passer, il faut simplement faire connaître son travail. Des thèses, il y en a des centaines par an, et même sans ce nombre, il n'est pas évident d'obtenir l'information qu'un tel travaille sur tel sujet. Alors il faut publier. Assez mais pas trop. Donc se tenir aux aguets des annonces de colloques. Calenda est mon ami, mais aussi celui de tas de chercheurs. Sauf qu'au début d'une thèse, on ignore souvent l'existence de Calenda, on ignore autant l'existence de listes de diffusion ("Une liste de diff quoi? C'est quoi ce truc?") thématiques, d'associations d'historiens regroupés par spécialisations, de séminaires bidules ou truc où il peut être bon de pointer son nez. Oser répondre à un appel à contribution, oser participer à un premier colloque (surtout quand on n'y a encore jamais assisté, parce que l'on était encore étudiant dans sa petite fac), savoir par quelles bourses ou quels contrats de travail dans le supérieur financer sa thèse, bref, apprendre le métier, cela ne se fait pas sans maître. Enfin, oser publier l'ouvrage tiré de la thèse, être mis en relation avec telle maison d'édition.

Et puis savoir répondre à l'arrogant qui vous interpelle en plein colloque pour vous poser une question sans intérêt, juste pour se faire mousser et tenter de vous ridiculiser ("Quoi ce p'tit jeune, il ne sait même pas répondre alors que c'est son sujet de recherche?"). Savoir se méfier de tel sinistre personnage, connu pour pillages répétés. Savoir peu à peu les règles sociales, qui ne sont pas évidentes pour tous, surtout si l'on est issu d'un milieu modeste, qui ne vous avait pas préparé à cette carrière.

Faire des vacations, obtenir un contrat dans le supérieur d'un an ou plus, permet de prendre conscience que dans ce genre de métier comme dans tous les autres, tout n'est pas rose. La belle découverte! 

Que ce genre de dénonciation soit mérité pour les coupables, mais les autres? Je connais beaucoup de collègues qui ne méritent aucunement de tels portraits. N'empêche que le mal est fait, sur eux comme sur les autres pèsera le soupçon. 

À chacun de refuser les voies d'accès douteuses, au moment où elles se présentent et ne pas en profiter pour, après, crier haro sur le système. Et si l'on tient à ce sens moral, rien ne l'empêche de l'appliquer.  Si votre collègue du bureau d'à côté est indigne de son poste, selon vous, rien ne vous empêche de soigner malgré tout vos cours année après années, en les retouchant, en travaillant dur pour en créer de nouveaux, en changeant les programmes, en se tenant au courant des nouveautés, en ne lâchant pas la recherche, en encadrant des étudiants de la licence au doctorant en les respectant, en assumant des tâches administratives et scientifiques pour la renommée de l'université. 

Il faut quelquefois savoir répondre à des coups bas, s'affirmer, apprendre les règles... Comme partout il y a des moments tendus, des choix à faire entre moralité et immoralité. En se retirant du jeu, on perd le droit de le critiquer et de changer les règles du jeu en étant une exception de plus qui fera de l'université ce qu'elle doit être. Les universitaires ne sont pas des saints, la chose est entendue. Inutile d'en faire des démons.

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10/10/2010

Devenir historien (7)

J'ai découvert il y a quelque temps cette tribune publiée par Le Monde du 21 novembre 2007, qui mérite d'être lue si vous ne la connaissez pas encore. Le bilan n'est pas glorieux mais je crois qu'il était et reste parfaitement nécessaire étant donné les réactions entendues dans la bouche de Monsieur tout le monde, lorsqu'a eu lieu la grève de 2008-2009. Pour commencer à bien connaître les conditions de travail dans le supérieur, je dois avouer que cette tribune reflète l'exacte vérité. Il ne faudrait pas en conclure que ces conditions sont démotivantes, car le goût de la recherche et de l'enseignement fait accepter cette réalité. Enseignant-chercheur n'est pas un métier que l'on fait pour devenir riche. Il n'en reste pas moins que l'on a une relative garantie du salaire, ce qui est un luxe. Et puis lorsque l'on commence, ces détails-là semblent sans importance, tant le bonheur de se consacrer à la recherche semble supérieur à tout.

Cela dit, je me passerais bien des commentaires insultants de cette ministre qui osait encore dire dans le poste pas plus tard qu'il y a un mois, que s'il y a autant d'abandons chez les étudiants lors de la première année, c'est parce que les enseignants n'y mettent pas assez du leur. Devant de telles réflexions, je lui adresserais bien mon mépris le plus cordial. Mais je garde pour moi les noms d'oiseaux qui me viennent à l'esprit. Son titre de ministre de l'autorise pas à mépriser le travail de ceux qui sont dans les classes. Il faut cependant "laisser dire les sots, le savoir a son prix". Madame le ministre devrait au moins savoir, puisqu'elle se permet de faire la leçon, que d'un magistrat ignorant c'est la robe que l'on salue.  Qu'elle prenne garde, il n'y a pas loin du Capitole à la roche tarpéienne, comme je l'ai appris il y a longtemps en étudiant le latin, cette chose que l'on veut nous faire croire inutile.

Point de vue
Les enseignants, ces oubliés

Dans le tohu-bohu actuel sur l'université et les réformes qui la visent, l'enseignant-chercheur est oublié, voire calomnié. Quand on l'évoque, c'est pour pointer les échecs pédagogiques qui lui seraient imputables ou ses prétendus piètres résultats dans le domaine de la recherche. Que l'on nous permette de dépasser ces clichés. Pour intégrer l'enseignement supérieur, un très long parcours d'obstacles est à suivre : huit années d'études supérieures au minimum, ponctuées de diverses barrières hyper-sélectives (souvent l'agrégation, puis le concours de recrutement dans l'université offrant un poste). Le postulant doit aussi, outre sa thèse, avoir déjà fait parler de lui, en publiant notamment des articles dans des revues savantes. Seuls 5 % environ des doctorants bénéficiant d'une (maigre) allocation, les autres se débrouillent comme ils peuvent.

Au terme de ces épreuves, que découvre alors le maître de conférences fraîchement émoulu ? Des locaux effrayants : salles de classe crasseuses ; amphithéâtres lugubres ; bureaux quand ils existent, à partager à plusieurs, non équipés (même d'un téléphone, ne parlons pas d'ordinateur...) et mal chauffés. Cet inconfort affiche visiblement un mépris pour le savoir, pour ceux qui en assurent la diffusion comme pour ceux qui le reçoivent.

Le sentiment d'être traité avec indignité est confirmé par sa première feuille de paie : 1 600 euros net. Mais ce n'est qu'une question de patience : tous les deux ans et dix mois, très exactement, il prendra un échelon qui lui permettra, à coups d'une centaine d'euros, de gravir petit à petit l'échelle salariale, jusqu'à atteindre 2 500 euros nets dans la quarantaine. Si, au prix d'une nouvelle thèse et d'un nouveau concours, le maître de conférences parvient à accéder au rang de professeur des universités, et à condition qu'un poste soit offert dans sa spécialité, il pourra compter sur quelques centaines d'euros supplémentaires. On le voit, la personne la plus diplômée de France peut être qualifiée de nantie. De ce traitement, il faut souvent défalquer les transports nécessaires pour se rendre sur le lieu d'enseignement. Bon nombre d'universitaires traversent en effet le pays deux ou trois fois par semaine, à leurs frais, pour aller travailler. Tous les enseignants des universités devraient se voir allouer une indemnité, non forfaitaire, calculée sur les frais réels engagés par l'exercice de leur profession : déplacements, équipement informatique, achats d'ouvrages, etc.

Quant à la charge de travail des universitaires, le malentendu est total : les 192 heures d'enseignement requises (soit davantage qu'aux Etats-Unis ou au Canada, puisque les comparaisons avec l'étranger sont de saison) sont à comprendre comme du face-à-face. Elles n'incluent évidemment pas les très longues heures de préparation, de très lourdes corrections (par centaines de copies), ou de lecture de mémoires et thèses (par dizaines), de rendez-vous avec les étudiants, en master et doctorat notamment ; elles ne comptabilisent pas la présence aux jurys d'examen et de soutenance ni aux réunions pédagogiques proliférantes ; elles ignorent aussi bien le temps passé à l'exercice de responsabilités administratives, de plus en plus envahissantes.

Ces lourdes tâches rendent la mission de chercheur presque optionnelle, d'autant qu'elle est peu reconnue et notoirement sous-dotée (la « prime de recherche », d'environ 1 000 euros annuels n'a pas augmenté depuis vingt ans). On peut d'ailleurs s'étonner que cette obligation de production soit globalement si bien remplie en France, dans ces conditions d'indigence et d'indifférence. Aujourd'hui, l'habituelle lassitude cède la place à une forme de révolte, face à la dégradation d'une condition déjà en soi inacceptable et qui s'accompagne d'un inquiétant discours de mépris. A moins qu'on ne considère que « la République n'a pas besoin de savants ».

Nathalie Barberger, Florence de Chalonge, Claude Habib, Anne Richardot, Nelly Wolf sont maîtres de conférences ou professeur[s des universités [en lettres et littérature françaises] à Lille-III.
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03/10/2010

Mon patron, mon hypothétique carrière et moi (Devenir historien, 6)

Tandis qu'en ce moment j'attends de pouvoir retrouver le temps de me replonger dans la thèse, avec le même désir que l'assoiffé dans le désert à la recherche de son oasis, l'esprit continue à trotter sur les stratégies pour réussir la fin de thèse. Parmi les objectifs, il y a boucler la thèse à temps (et là, ça s'annonce complexe mais je n'en peux plus, je veux m'en débarrasser de cette thèse! Même si j'aime toujours autant mon sujet, ce n'est pas le problème). Les meilleurs choses ont simplement une fin, pour pouvoir avancer. 

Je ne peux pas non plus m'empêcher de songer à la manière d'éviter de cramer mes chances de nouer de bonnes relations avec les collègues là où je suis en poste. Cette pensée hautement philosophique m'est venue l'autre jour en jouant au push box le temps d'un trajet. Par exemple, le push box est un jeu qui devrait être conseillé aux étudiants. Celui qui ne se présente pas à une convocation pour expliquer une absence devrait y jouer. Il comprendrait vite que se créer des impasses n'est pas vraiment le meilleur moyen de sortir avec un diplôme en poche. Et qu'un professeur pas content peut représenter le même genre d'obstacle qu'un cube placé bêtement juste au mauvais endroit.

Nouer de bonnes relations, oui, mais peut-être pas en écrivant une communication de complaisance, raccordé Zeus sait comment, au thème du colloque auquel on m'a suggéré de participer. Ni au prix d'organiser un colloque avec un labo dont je ne fais pas partie. Quoique débaucher des thésards soit manifestement un sport courant. "Z'avez pas de co-tutelle pour votre thèse? Ah... Pourtant... ça pourrait être bien pour vous". Là, on pense in petto "c'est bon, c'est bon, t'affole pas, pépère, si tu crois que je ne vois pas où tu veux en venir. Cause toujours. On ne m'achète pas (encore) moi, monsieur". Quant à aller de vous-même, à la moindre contrariété, démarcher un autre professeur, comment dire... ça relève du suicide. Du genre, vouloir traverser le Sahara seul, avec ses petits mollets. Il y en a qui ont essayé, notez...

Si jamais on voit à ce moment-là son directeur de recherche, il y a des chances pour que celui-ci lève un sourcil "Souhaitez-vous continuer votre thèse sous la direction de M. Machin (le rival qui vous a démarché)?" Ooooh la question piège. Ton neutre, question apparemment innocente. Mais il vaut mieux faire attention à sa réponse. L'université est un lieu où les liens de fidélité ne font pas seulement objets de cours pour expliquer les relations entre le roi et la noblesse à l'époque moderne, si vous voyez ce que je veux dire... Abandonner son "patron" (directeur de recherche) est très mal vu. Même si le patron en question laisse à désirer. D'où l'importance de bien se renseigner sur l'intégrité et les qualités professionnelles du personnage avant de s'engager avec lui (une fréquentation assidue de l'asso des étudiants d'histoire du département peut être très très utile, à cet effet). L'abandonner est un excellent moyen pour se fermer définitivement bien des portes. Cela fait partie des règles de loyauté implicites dans le métier. Aller voir ailleurs, cela revient à tout juste faire de votre thèse un escabeau commode pour attraper les pots de confiture, en haut des étagères dans la cuisine. Le jour où le mien de patron m'a posé la question, j'ai failli mal le prendre. En même temps, je lui dois un peu trop pour en avoir envie. Non, mais l'abandonner et puis quoi encore?! Kkkksss...

L'idéal, c'est choisir un patron qui vous a vu progresser depuis le début de vos études, il vous connaît, avec vos forces, vos faiblesses, et peut adapter sa pédagogie en fonction. Mais il faut qu'il soit loyal, et qu'il soit prêt à vous soutenir moralement, notamment pendant les concours. Prof et psy sont des métiers parfois proches... Aller chercher la "star"dans une autre université est loin d'être toujours une bonne idée. Parce qu'il y a d'excellents professeurs partout et parce que l'on sait ce que l'on laisse, moins ce que l'on trouve. Et je ne connais aucun professeur qui n'a pas ses réseaux, suffisamment développés pour lancer des doctorants dans le "milieu". La "star" qui a quarante thésards et pas un quart d'heure pour vous, ce n'est pas qu'une légende. Choisir à l'inverse un professeur "juste parce que ses cours magistraux en licence, c'était trop d'la balle" ce n'est pas forcément non plus une excellente idée. J'en ai vu tomber sur  des professeurs excellents mais à la déontologie aussi variable que le thermomètre en Bretagne. Et se retrouver entre thésards à des soirées "défoulement psy anti-patron" où les victimes du pillage du vénéré patron se racontaient leurs malheurs en les tentant de les noyer dans le pinard et la tartine de rillettes.

L'aventure avec un directeur de recherches se rapproche quelquefois du mariage: c'est pour le meilleur... et parfois aussi pour le pire. Dans tous les cas, on ne se lie pas à un directeur à l'aveugle.

Dans l'immédiat, le meilleur moyen de boucler ma thèse, c'est quand même d'arrêter de me poser des questions dans tous les sens, pour terminer mes cours et m'y remettre (à la thèse)... Vous ne m'en voudrez pas si j'y retourne?
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29/08/2010

Devenir historien (5)

L'histoire, une passion. C'est aussi ce qu'expliquait Lucien Febvre dans le même article que je citais ces derniers jours.

« J'aime l'histoire. Si je ne l'aimais pas, je ne serais pas historien. De sa vie faire deux parts; donner l'une au métier, expédié sans amour; réserver l'autre à la satisfaction de ses besoins profonds : voilà qui est abominable, quand le métier qu'on a choisi est un métier d'intelligence. J'aime l'histoire – et c'est pour cela que je suis heureux de venir vous parler, aujourd'hui, de ce que j'aime. (...)

Article à retrouver en ligne sur persee.fr, article "Lucien Febvre et l'histoire"
Fernand Braudel, publié dans la revue Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1957, volume 12, numéro 2, pp. 177-182.

Il est inutile de le nier. Si l'historien ne se borne pas à l'anecdote, il aime l'anecdote, mais ne se contente pas de cela. Pas folle, j'aime comme tout le monde les lettres de la Palatine et les méchancetés de Saint-Simon. Je ris de voir la Grande Mademoiselle raconter comment, un jour, près de la frontière et des champs de bataille, elle se retrouva embourbée, tenant la traîne de la reine Marie-Thérèse ou plutôt la tirant en arrière en manquant de tomber. On imagine les dentelles et les soieries dans la boue, ces belles dames enfoncées jusqu'aux genoux et on rit. Mais pas seulement.

Quand une émission estivale, celle de S. Bern, s'attarde longuement sur les goûts sexuels de l'impératrice de Russie, Catherine II, on soupire. Non pas parce que c'est inintéressant. D'une certaine façon c'est passionnant. En entendant ce genre de choses, il faut avoir aussitôt le réflexe de se demander:
"N'est-ce pas nouveau qu'une femme de pouvoir assume en plein époque moderne (XVIe-XVIIIe s.) la recherche du plaisir plutôt que la chasteté et la procréation?"

Car le plaisir sexuel ne semble pas l'attribut des souveraines. L'anecdote du bac de Neuilly est révélatrice: en 1606 Henri IV, Marie de Médicis et la Cour prennent le bac de Neuilly pour traverser la Seine, comme d'habitude. Mais cette fois-là, le bac bascule, tout ce joli monde tombe à l'eau. La reine manque de se noyer. Elle se raccroche à son chevalier d'honneur, enfin... comment dire...à sa braguette, proéminente, rigide, bref bien pratique pour s'y accrocher dans de telles circonstances. La maîtresse du roi, Henriette d'Entragues, à la langue toujours bien pendue, est absente. Quand on lui raconte ce qui s'est passé, elle s'esclaffe et déclare "Si j'avais été là, j'aurais dit "La reine boit!"". La pauvre Marie de Médicis gagne sa réputation de "balourde" - étiquette gracieuse qu'elle doit également à la maîtresse de son époux - parce qu'il fallut lui expliquer plusieurs fois pourquoi Henriette avait déclaré cela. Comme il n'est pas certain que ce soit de l'eau que la reine était censée avoir bu, d'après la perfide Henriette, on peut en tirer la conclusion suivante: la reine ignorait manifestement certaines pratiques sexuelles, pratiquées en revanche par la maîtresse. Cela fait supposer que la reine est faite pour procréer - les pratiques qui procurent plaisir en ne permettant pas la procréation sont absentes - tandis que la maîtresse est là pour le plaisir du roi. Les maîtresses ne sont donc pas les preuves d'égarement moral des souverains pécheurs, mais un moyen trouvé par quelques-uns afin de compenser leurs obligations conjugales élémentaires: assurer l'avenir dynastique. À confirmer. Ce n'est qu'une hypothèse.

Autre question qui surgit en écoutant ces anecdotes relatives à Catherine II: est-il vraiment anodin que l'on raconte ces histoires au XVIIIe siècle? Il semble que l'impératrice ne cachait pas soigneusement ces détails intimes. Peut-être ces pratiques entraient-elles dans l'élaboration d'un discours de liberté, de pouvoir souverain supérieur aux règles morales? Que sais-je? Hypothèse peut-être fausse, peut-être vérifiable. Mais l'anecdote en soit est inutile si elle ne donne pas lieu à l'analyse qui permet d'aller plus loin que le bout de son nez.

Finalement, on ne range pas ses habitudes d'historiens quand on quitte son bureau. J'ai entendu des historiens dire "Oh non, je ne regarde pas d'émissions historiques le soir, quand je ne travaille plus, je ne veux pas entendre parler d'histoire". Même si la qualité des émissions historiques laisse beaucoup à désirer sur le service public et justifie que l'on n'en regarde pas, un historien qui laisse son métier au bureau semble regrettable. Évidemment, cela peut être un peu lourd à porter pour l'entourage non-historien. Tout dépend comment et combien de fois on commente ce que l'on voit. Au pire on se prend un "Alain Decaux, sors de ce corps". Groumph.
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25/08/2010

Devenir historien (4)

Je vous disais qu'un historien ne s'amuse pas à des reconstitutions. C'est vrai et c'est faux. Personnellement, je suis très intéressée par des reconstitutions comme La robe d'une reine Anne de Clèves. Ce n'est pas de la reconstitution pour le jeu - je vais me faire massacrer par les fanatiques de reconstitution, je le sens - mais pour tester des hypothèses en recherchant les mêmes matériaux, les mêmes techniques au plus précis, non pas pour porter le vêtement mais retrouver des méthodes de fabrication. Et là, c'est fabuleux pour les historiens. Voyez notamment les essais dans ce blog pour fabriquer le jupon.

La reconstitution "historique" en dehors des éléments techniques et matériels - un château, une robe - pose trop de problèmes, plus qu'elle ne peut en résoudre. Il faut pouvoir réunir les conditions, et cela risque de biaiser outre mesure l'expérience. C'est une des raisons pour lesquelles, si la méthode des historiens est scientifique, l'histoire n'est pas une science. C'est ce qu'expliquait Lucien Febvre dans une conférence donnée aux jeunes normaliens (élèves de l'ENS) en 1941:

si je n'ai point parlé de « science » de l'histoire, j'ai parlé « d'étude scientifiquement conduite ». Ces deux mots n'étaient point là pour faire riche. «Scientifiquement conduite », la formule implique deux opérations, celles-là mêmes qui se trouvent à la base de tout travail scientifique moderne : poser des problèmes et formuler des hypothèses. Deux opérations qu'aux hommes de mon âge on dénonçait déjà comme périlleuses entre toutes. Car poser des problèmes, ou formuler des hypothèses, c'était tout simplement trahir. Faire pénétrer dans la cité de l'objectivité le cheval de Troie de la subjectivité"
(Article à retrouver en ligne sur persee.fr, article "Lucien Febvre et l'histoire"
Fernand Braudel, publié dans la revue Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1957, volume 12, numéro 2, pp. 177-182.)


L'historien tâtonne, admet pouvoir se tromper. Il le tire pas le fil de l'histoire comme Ariane, mais observe, essaie de comprendre, en mettant en relation faits constatés et connaissance. Un historien observe le passé avec les lunettes fournies par son époque. L'objectivité parfaite est impossible, autant en être conscient. Mais l'objectivité doit rester l'objectif. Non, comme l'a déclaré lors d'une conférence - pendant laquelle j'ai failli m'étrangler une douzaine de fois- un cardinal français - célèbre pour ses gaffes ou sa tendance à la misogynie, je lui laisse le bénéfice du doute - l'historien ne s'occupe pas à chercher perpétuellement LE document inconnu qui révolutionnera la connaissance, qui établira de nouvelles vérités. Ce n'est pas non plus une course perpétuelle vers une vérité toujours relative. La vérité est, notre connaissance en est relative, nuance. Des acquis sont indéniables, mais la masse à découvrir est assez immense pour permettre toujours la précision de nos connaissances, l'ouverture de nouvelles voies, selon les intérêts de l'époque dans laquelle vit l'historien.

Lui-même proie de passions, l'historien n'est pas neutre et c'est avec ses passions qu'il tente de faire progresser la connaissance historique.
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24/08/2010

Devenir historien (3)


Finalement, pour devenir historien, il faut bien passer par "l'école". Soit l'université, soit prépa+grande école (l'École normale supérieure, l'École des Chartes) le temps de décrocher un Master. Auparavant on parlait de DEUG, Licence, qui sont devenus "Licence" en trois ans et l'on parlait de Maîtrise, DEA devenus ensemble "Master". Donc une licence (trois ans) + Master (deux ans)= 5 ans.

S'y ajoute une thèse (trois ans en principe). Soit un total de bac+8. Même si vous mettez six ans à faire votre thèse, vous aurez toujours le niveau bac+8 et non pas +11.

Avant s'ajoutait sans compter dans le calcul le CAPES et/ou l'agrégation, qui permettent de devenir enseignant dans la fonction publique. Ces années de préparation aux concours ne comptaient pas dans l'évaluation bac+3 ou bac+5. Avec la création des Master enseignement (qui préparent au CAPES) et Master recherche (qui permet de préparer l'agrégation, requérant le niveau bac+5), ces années de concours comptent.

Le prix à payer a été lourd: plus de programme commun entre le CAPES et l'agrég en histoire, ce qui est désastreux pour les candidats qui préparaient les deux, ne pouvant pas se permettre le risque de passer uniquement l'agrégation, pour de bêtes raisons financières. Cinq ans d'études ça va si ça se termine avec un boulot (même si c'est "seulement" certifié*), cinq ans d'étude sans boulot au bout (parce que l'on est arrivé 82e à l'agrég et que cette année-là, pas de chance, il n'y avait que 81 places pour toute la France), ça ne va plus. Comme l'a fait votre servante, CAPES et agrég parce qu'à deux c'est mieux. Hum.
C'est désastreux aussi pour l'écrasante majorité des universités qui n'ont plus les moyens de maintenir une préparation pour les candidats à l'agrégation. Parce que payer sept enseignants pour quatre agrégatifs ayant vraiment des chances de réussir, vous comprendrez que... c'est compliqué. Zou les provinciaux (et les banlieusards)! Surtout ceux qui n'ont pas l'argent pour finir leurs études à Paris. Il n'y a pas à dire, c'est fou ce que l'égalité de droit entre citoyen progresse ces temps derniers.

Revenons à nos moutons... Une thèse peut se faire à l'université, ou dans de grands établissements comme l'École pratique des Hautes études, le Centre national des Arts et métiers ou l'Institut d'études politiques. Si la question du financement des thèses vous intéresse vous trouverez un récapitulatif ici sur le site de l'EHESS ou bien dans ces billets antérieurs de votre servante, un peu plus ironiques. Pour financer la thèse, en résumé, à part quelques bourses ponctuelles, il y a le contrat doctoral (qui remplace l'allocation de recherche et le monitorat), puis des contrats d'ATER et/ou tout simplement votre patience et un poste dans le secondaire.

À l'issu de la thèse, on présente un dossier devant le Conseil national des Universités, qui valide le dossier scientifique (seul). C'est après que l'on candidate auprès des universités qui recherchent des maîtres de conférence. Si l'on est élu premier, on devient maître de conférence. Par la suite, pour changer d'université, il faut obtenir une mutation.

Pour devenir enseignant chercheur en histoire, inutile d'aller par quatre chemins: il serait illogique de ne pas se frotter aux concours. Certains vous diront qu'il faut absolument avoir l'agrégation. En réalité on trouve beaucoup mais alors beaucoup d'exceptions, qui ne sont pas pour autant des enseignants-chercheurs plus mauvais. Même s'il reste vrai que les agrégés et si possible normaliens restent souvent classés en tête. Étant donné qu'il y a moins de dix postes par an par spécialité (ancienne/médiévale/moderne/contemporaine) pour l'ensemble de la France, évidemment être agrégé et normalien c'est mieux. Mais cela ne veut pas dire qu'il faut se pendre et renoncer à tout si l'on n'est "que" certifié. Il y a des agrégés qui se font refouler à chaque candidature, il y a des normaliens que l'on devrait refouler. Il y a des normaliens brillants, des enseignants seulement certifiés avant de devenir maîtres de conférence, et tout aussi brillants.

Pas la peine non plus de déprimer sur le peu de postes, ça n'en donnera pas plus. Dites-vous que vous ne perdez rien à essayer.

L'image est juste là pour faire joli, il n'y pas de joli chapeau ni de toge pour les jeunes docteurs en France... hélas. ;-)

* merci aux esprits mal intentionnés de passer leur chemin, il n'y a aucun mépris là-dedans.
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21/08/2010

Devenir historien (2)


Il résulte du précédent billet qu'un historien ne se contente pas de raconter, il explique. Il ne brode pas sur les évènements, n'invente pas là où il n'a pas assez d'information, il ne reconstitue pas. Ce n'est donc ni un romancier, ni un écrivain et encore moins un amateur de reconstitution de combats chevaleresques ou autre... jeux. Même si l'historien et le romancier ont en commun d'écrire.

Cela signifie que mettre côte à côte Stanis Pérez et Françoise Hamel est par exemple incongru - et même à la limite du sacrilège vu mon addiction à l'oeuvre de S. Pérez, bref... -. Tout rapport avec une émission estivale diffusée très récemment et qui avait pour objet une mangeuse de choucroute égarée à Versailles* serait parfaitement fortuit, naturellement. Là encore, je n'ai rien contre cette dame - pas la mangeuse de choucroute, la première, F. Hamel - j'aurais pu citer d'autres écrivains dont la présence était passablement incongrue dans une émission voulant initier le public à l'histoire. Mais nettement moins incongru quand on saisit le concept, soit divertir le citoyen avec des anecdotes, si possible monarchiques ou impériales. À croire que première dame de la République ce n'est pas glam. Sans commentaire.

Un historien disais-je, n'est pas un romancier. Enfin, il ne fait pas oeuvre de romancier quand il travaille et publie comme historien. Car il y a d'excellents historiens qui ont aussi écrit des romans: B. Bennassar et A. Farge. (Qu'aucun esprit pervers n'aille conclure qu'il y a ici sous-entendu du type "ils sont bons historiens mais mauvais romanciers" parce que je n'ai pas lu leurs romans, donc je ne me prononce pas. J'ai même un a priori positif. D'abord. Je ne fais pas que médire.)

Allons plus loin. Les historiens se caractérisant par l'exigence de l'innovation, de la recherche d'une meilleure ou nouvelle compréhension des faits, ils sont de fait des professionnels, dans l'écrasante majorité des cas. En tout cas ils ont reçu une formation intellectuelle et professionnelle. Et s'ils n'ont pas hérité de vastes propriétés familiales ni de la fortune d'un oncle d'Amérique, ils sont souvent réduit à travailler à la sueur de leur front pour manger. Donc ils sont chercheurs (dans des centres de recherche, pour des institutions comme le CNRS, je schématise) ou enseignants-chercheurs (dans une université de France ou d'ailleurs). Il n'y a pas à tortiller, je n'en connais pas qui vivent de leurs publications scientifiques, même Pierre Chaunu n'en vivait pas. Ils publient davantage pour l'amour de la recherche et faire reconnaître leur talent (basse motivation n'est-il pas? Hahum) afin de ne pas stagner toujours aux mêmes fonctions.


(suite au prochain épisode...)


* Parce que je suis gentille, je décode, la réponse de l'énigme est "Madame Palatine", épouse de Monsieur, lui-même frère du roi Soleil, qui était lui-même le petit-cousin de Louis II de Bourbon-Condé, petit-fils de... enfin vous avez compris.
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19/08/2010

Devenir historien (1)

Première précision: que signifie "être historien"? Je vous mets à l'aise tout de suite, non, Lorant Deutsch n'est pas historien, pas plus qu'É. Badinter. Oui, je sais, je vais me faire des ennemis. Je n'ai rien contre Lorant Deutsch. Simplement, il ne suffit pas d'écrire des ouvrages d'histoire pour être historien.

Il n'y a nul orgueil dans ces lignes, rien ne me garantit quand j'écris un article, quand je rédige ma thèse, quand je publierai la grande oeuvre de ma vie (mouarf) de faire oeuvre d'historienne, parce ce que tout dépend du respect des règles du métier d'historien.

Donc il y a des règles.
D'abord il faut des connaissances précises (comme disaient les vieux professeurs, "on ne parle que de ce que l'on sait", raison pour laquelle je n'irai pas écrire un livre sur Fouquet, puis un autre sur Louis XIII, Louis XVI, De Gaulle et Giscard, à raison de livre par an). Un bon livre d'histoire, c'est comme un bon pain, ça demande beaucoup de savoir faire, de temps de travail et de repos. Ne pas savoir reconnaître les bornes de son savoir, publier sur tout, cela a un nom: "polygrapĥe"! Et ça claque comme un coup de fouet sec et nerveux. On peut tout au plus conclure par un "Amen!" C'est une des pires réflexions qui puissent tomber de la bouche des historiens (qui tombait de temps à autre de la bouche mes vieux professeurs... notamment) que je connais et estime. Mais il ne suffit pas d'accumuler des connaissances sur un sujet.

Il faut appliquer d'autres règles, et d'abord respecter un certain savoir-faire (quand je vous parlais de pain...). Pas de méthode absolue, qui garantirait une histoire écrite une fois pour toutes.

Faire de l'histoire ce n'est pas seulement recopier les textes trouvés dans les archives, décrire les objets retrouvés lors de fouilles archéologiques. Il s'agit de redonner aux mots, aux objets leur place dans leur époque.

C'est là qu'interviennent les connaissances. Et l'on pose cette fameuse question: pourquoi? Pourquoi ce témoignage a-t-il été produit à ce moment-là et pas à un autre? Est-il étonnant par rapport aux autres traces de cette époque-là?

Un bon historien doit faire preuve d'esprit critique, il doit prendre du recul, ne pas juger par rapport aux valeurs de l'époque dans laquelle il vit. Il doit toujours chercher à comprendre pourquoi un tel ou tel a agi comme il l'a fait. En sachant qu'aucun document, aucune méthode ne sont des garanties d'atteindre la vérité. Je ne dirai donc pas "il n'y a aucune vérité (y compris celle-là)".
Hahum.

Ensuite pour faire oeuvre d'historien, il faut faire un effort permanent de neutralité, c'est-à-dire se garder de jugement de valeur, de jugement moral (bien, pas bien).

Enfin, un historien peut écrire des ouvrages de "valorisation de la recherche" (d'autres diraient "vulgarisation") pour mettre le savoir à la portée de tous. Mais un historien doit faire ce genre de travail en plus de son activité essentielle: faire avancer la connaissance historique, en se frottant aux fouilles, aux archives, aux copies de textes antiques, bref aux sources. On ne peut pas décemment se dire historien et écrire une biographie de telle souverain, de tel grand personnage en compilant les extraits de récits des mémorialistes, sans apports personnel, sans croiser les sources, sans s'interroger sur sa documentation, sans les confronter à ce que l'on sait déjà. Toute référence implicite à des ouvrages existants serait parfaitement fortuite, n'est-ce pas.

Ces règles ne s'improvisent pas. On les apprend au cours d'études faites ici à l'université, là en classe prépa (et surtout après en grande école), ailleurs dans les différentes institutions ouvertes aux étudiants quelque soient leur nom. Que l'on devienne historien en allant uniquement aux archives, en apprenant sur le tas, j'avoue ne pas y croire. Déjà que passer des années à user ses fonds de culotte sur les bancs d'une fac n'est en aucune façon une garantie, alors...

C'est comme si j'avais la prétention de devenir clown en me collant un nez rouge... ça ne ressemblerait à rien.
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17/08/2010

L'historien, cet ogre


L'écoute de l'émission L'histoire et moi, de samedi dernier (14 /08/10) rappelait à quel point l'histoire est une science humaine. Cette émission évoquait les cadeaux reçus par Maurice Thorez durant les années 30 et 40 notamment. Oui, évidemment, on peut hausser les épaules, on travaille sur l'humain, pas tout à fait comme des chirurgiens mais enfin... il y a de l'idée. Ce qui est particulier en histoire du XXe siècle, c'est que l'on a un contact humain direct avec les hommes et femmes qui ont vécu et fait l'histoire. Ici, A. Wieworka échangeait avec la fille d'un fusillé, mort en 1942. Échange douloureux, qui a fait monter les larmes aux yeux de cette fille de déporté. L'historien, un travailleur de l'humanité? Banalité pour les chercheurs de contemporaine, un peu moins pour ceux qui n'ont plus que les objets ou les monuments pour aborder l'histoire. C'est peut-être une banalité mais sans cette dimension humaine, de compassion, de sensibilité, l'on prend le risque d'une histoire aride, déshumanisée, me semble-t-il.

C'est probablement une des plus belles choses de ce métier d'historien: se vouer à l'humain, à la souffrance, aux bonheurs, aux hommes et aux femmes, aux enfants et aux vieillards. Rien n'échappe à la quête d'humanité de l'historien. Selon la belle expression de Marc Bloch : « Le bon historien ressemble à l’ogre de la légende. Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier » (BLOCH Marc, Apologie pour l'histoire ou métier d'historien, Paris, Colin, 1999.)

Oui mais un ogre sensible, s'il vous plaît, qui sait s'émouvoir. C'est cette émotion que l'on retrouve sous la plume d'Arlette Farge dans ses études sur le monde de la justice au XVIIIe siècle, par exemple.

Pour en revenir à l'émission, sa présentation insiste sur la dimension de "petite histoire", par opposition à la grande. Mais quelle petite histoire, quelle grande histoire? Ces mots n'ont en réalité aucun sens, depuis au moins la révolution historiographique des Annales. Ces mots ne servent qu'à attirer le chaland, et c'est dommage. C'est la part des affects qui peut faire écrire une petite histoire où l'anecdote et le sensationnel prennent le dessus sur l'effort nécessaire . C'est ce dernier qui nous fait tenter de comprendre et nous fait essayer de démêler l'écheveau des sensibilités, des évènements, des histoires individuelles.

Il faut donc rire et pleurer avec les humains que nous rencontrons, ne jamais laisser l'humanité passer au second plan au profit de la technique seule. Quand on voit le bon regard de Marc Bloch, il est difficile de l'oublier.
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04/08/2010

Vous avez dit "archives numérisées"?

"De toutes façons, les archives sont numérisées, maintenant?
- Ah... non. Pas vraiment.
- Oui non mais la majorité l'est, vous n'avez plus à aller aux archives?
- Non, la majorité ne l'est pas, ce que l'on peut consulter par internet et bases de données reste rare.
- Ah bon? Mais je croyais que...
- En même temps, ce n'est pas bien grave."

Je ne compte pas le nombre de fois où j'ai eu ce genre d'échanges. Pourquoi la foule est-elle persuadée que l'historien travaille maintenant exclusivement derrière son écran, le chat sur les genoux, je n'en sais rien. À part que peu savent ce que veut vraiment dire "travailler sur des archives". Remarquez, moi, ici je ne parle pas de ceux qui passent leurs étés à quatre pattes dans des fouilles sous le soleil brûlant de Grèce ou de France (si, si), je vous entretiens dans l'illusion que les sources ne sont que des archives écrites sur papier ou parchemin...

Je vous passe l'anecdote très rigolote du vieux monsieur amateur (et charmant, je ne vous parlerai pas du vieux odieux comme on en croise quelques fois) qui, apprenant que vous allez vous rendre aux Archives nationales, pour telle recherche, se précipite:

"Ah, vous commencez une recherche! C'est très bien que des jeunes s'y mettent! Vous allez voir, ce n'est pas facile au début. Vous avez fait de la paléographie ? Et puis vous verrez, il faut apprendre à se repérer dans les cotes. Vous savez comment ça fonctionne au moins?"

La personne à côté de lui, qui connaît un peu plus ce que vous faites, a beau agiter les bras comme un sémaphore, tenter de reprendre la parole pour expliquer que vous êtes... comment dire, juste un peu habituée, même un peu professionnelle sur les bords... en pure perte. Ne reste plus qu'à prendre un sourire idiot (mais pas trop) et attendre qu'il ait fini son discours.

Donc toutes les archives ne sont pas numérisées et même avec la fortune de Bill Gates (vu qu'on ne fait pas payer à Windows les dégâts provoqués dans le golfe du Mexique par un système d'exploitation ultra-défectueux**) ça n'est pas pour demain.

En revanche, de nombreux outils sont apparus depuis dix ans, notamment sur le site de la BnF. Celui-ci renferme plusieurs trésors, mais il en est un en particulier, qui est à mettre en valeur: le catalogue des archives et manuscrits de la BnF (cliquez). Je ne suis pas très âgée, néanmoins je me souviens d'un temps (il y a dix ans de cela et même moins) où pour consulter les catalogues des manuscrits de la BnF, il fallait ou en trouver quelques exemplaires (souvent incomplets) dans une Bibliothèque universitaire, ou bien se déplacer sur les sites de la BnF à Paris. Et là commençaient des heures et des heures passées à compulser méthodiquement, patiemment, courageusement, des dizaines et dizaines de catalogues.

L'avantage, c'est que cela permettait de faire en peu de temps des mémoires de maîtrise et DEA qui suscitaient l'admiration: "Quoi! Vous avez réussi à dépouiller tous ces volumes! Mais la quantité de références que vous avez accumulée est prodigieuse!".

Car les fonds de manuscrits de Richelieu, de l'Arsenal ou de la Grande BnF (Tolbiac) sont effectivement immenses et méritent d'être davantage fréquentés. Souvent, quand on m'interroge sur mes sources, on est extrêmement étonné de m'entendre expliquer que j'ai trouvé des trésors en nombre incroyable à Richelieu, que ce site m'a fourni plus de sources que les Archives nationales. Longtemps il a fallu beaucoup de patience pour découvrir tout ce que recèlent ces fonds.

Mais la création du catalogue en ligne est un travail fabuleux, un travail de titan, parce que j'imagine les milliers d'heures et de journées qu'il a fallu passer à enregistrer correctement dans la base de données - le contenu des catalogues papier. Fabuleux, il l'est pour le chercheur. Imaginez que vous travailliez sur les prisonniers au 17e siècle, il suffit de taper le mot "prisonnier" dans le formulaire de recherches, avec les dates limites 1600-1700. La base mouline quelques secondes et tombent les références, dans tous les fonds de manuscrits de la BnF, ce qui donne à peu près cela: (cliquez sur les images pour agrandir)

Ça coince encore de temps en temps, d'accord. Mais dans l'ensemble, l'outil est fabuleux. Sans céder à un optimisme béat, il faut avouer que notre époque connaît quelques progrès très appréciables...


** Comme cela a été dit dans la presse depuis quelques jours, les alarmes avaient été désactivées sur la plate-forme, parce qu'elles avaient tendance à se déclencher à tort et à travers, dès qu'un ordinateur plantait. Et ces ordinateurs tombaient en rade en présentant l'écran bleu qui doit vous être familier si vous utilisez Windows... Voir ici sur le site du New York Times et encore là.
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31/07/2010

Scratch serait le nom de ma plume... si j'en avais une



L'air de rien, la rédaction avance. Vivent les vacances (donc) ! Bon, dix pages par semaine, à ce train-là, cette thèse n'est pas terminée. Mais ce sont des pages denses. Hahum. Si, si. Une certaine satisfaction me donne du coeur à l'ouvrage. Je termine mes soirées dans l'état d'un zombie, mais on ne peut pas tout avoir. De toute façon, cette histoire va se terminer sur des nuits blanches et quelques dernières semaines proprement infernales. J'aurai beau faire pour éviter cette fin épouvantable, rien ne pourra m'éviter cela. Et l'absolu impossibilité de toucher tout ce qui se rapportera à cette thèse pendant au moins un an. Je vous passe la dépression post-thèse, on en reparlera. J'ai trouvé le moyen de la frôler après la maîtrise, pas de raison que j'y échappe pour la thèse.

En attendant, la rédaction c'est chouette, même si quelquefois, l'énervement repointe son nez:

- d'abord il fait chaud, vraiment trop chaud. Dehors, dedans, fait chaud.

- je hais les calculs. Vous pouvez être surs que, article ou page de thèse, je commence toujours par faire des tableaux et des tableaux, je me plante sur une case ou deux, je termine mes tableaux, je me rends compte qu'il y a boulette, je pars ligne après ligne à la recherche desdites boulettes, je calcule, je vérifie sur les relevés d'archives, je trouve les boulettes, je les corrige, je recalcule mes pourcentages, indices, taux de variations, écart-type devenus faux de ce fait, je chasse l'erreur dans le paragraphe explicatif déjà rédigé... et je respire. Exaspération suprême.

- je ne sais pas si vous avez remarqué, quand on cherche à faire de tête une même addition, deux fois de suite, on n'obtient jamais deux fois le même résultat. Autant compter des poules dans une basse-cour. C'est à en devenir fou.

- mais je hais encore plus les ouvrages où il n'y a pas de pages en fin de volume consacré à la bibliographie. Il faut donc courir de pages en pages à la recherche de la première référence, pas abrégée, qui vous permettra de mettre la main dessus à la bibliothèque. Le pire c'est quand on a déjà consulté l'ouvrage, voui mais pas moyen de se souvenir du nom de recueil en question (sans auteur because plein XVIIe siècle et pas d'auteur, sinon ce ne serait pas aussi drôle).
Remarquez, il suffit que même avec une bibliographie, ces maudites notes en bas de page n'indiquent que le nom de l'auteur et un "op. cit." pour que ce soit la misère. Auteur qui a évidemment publié une multitude d'ouvrages. C'est la raison pour laquelle je voue un culte aux Nouvelle Clio. Dans ces ouvrages, toutes les références sont numérotées. Et ça , ça change la vie. Finalement, j'hésite à brûler en effigie l'inventeur de l'op. cit. ou l'inventeur de la première abréviation du monde. J'hésite. Vous n'auriez pas un avis, par hasard? Cela vous est déjà forcément arrivé, n'est-ce pas (rassurez-moi...)




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28/06/2010

Tramstoria


Un site découvert aujourd'hui, à partager, à utiliser. Encore peu fourni, mais prometteur, voici une brève présentation (empruntée sur leur page d'accueil):

Tramstoria, le tramway de l'histoire, est une association qui, comme son nom le laisse entendre, est dédiée à l'histoire.

Elle a été créée à Avignon à la fin de l'année 2008, par un groupe d'historiens et de passionnés d'histoire.

Son objectif est d’aller à la rencontre de la culture historique et patrimoniale, de la promouvoir et de la diffuser par le biais de la recherche scientifique, de la vulgarisation historique et de la quête des empreintes du passé dans les mémoires.

A cette fin, l'association a développé des activités destinées à un vaste panel de personnes, tant en termes d'âges que de niveaux de compétences, autour des axes suivants:
- organisation de manifestations visant la sensibilisation à la culture historique et patrimoniale;
- mise en oeuvre d'ateliers autour des matériaux de l'histoire;
- accompagnement personnalisé pour tout travail de recherche et de rédaction à caractère historique;
- diffusion de travaux de recherche et d'ouvrages historiques.
A terme, l'association ambitionne de devenir un centre de ressources pour les historiens et tous les amateurs d'histoire.


Site à retrouver ici : http://www.tramstoria.com/
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14/06/2010

Champagne !


Après quatre bonnes années de recherches assidues dans les fonds d'archives, j'ai trouvé le graal ! Faites sauter les bouchons !

Non, en vrai, des graals j'en ai trouvé pas loin d'une dizaine, sans compter tous les petits et gros corpus prodigieux. Oui-mais-là-ce-n'est-pas-pareil. Ce matin, j'ai eu entre les mains des textes que je croyais perdus à jamais.

Un érudit à la fin du XIXe siècle avait publié une série d'actes notariés concernant de grands noms du XVIIe siècle. Sans indiquer systématiquement le nom du notaire. Sinon, ce n'est pas drôle. Je savais donc qu'à la fin du XIXe siècle mon graal suprême existait. Vous me direz, "donc, s'il a franchi le XIXe siècle, c'est tout bon!". Erreur. Toutes sortes de choses peuvent arriver à des archives. Des incendies (on a ainsi perdu une grande partie de la législation française ancienne au XVIIIe siècle), des inondations, des rats et des vers (c'est charmant de retrouver la trace de ces petites bêtes dans l'épaisseur d'un volume), l'incurie des hommes... Heureusement, les notaires ont l'obligation désormais de verser leurs actes anciens aux archives nationales ou départementales. Même si ça, c'est le théorie. Il est arrivé il y a moins de vingt ans que des siècles d'archives notariales partent à la benne en papier à recycler (ne me cherchez plus, là, je viens de frôler la crise cardiaque à cette seule idée). Le pire, c'est que c'est vrai. Hahummm.

Bref. Tout cela, c'est sans compter avec les pilleurs d'archives. C'est un type de pillage un peu moins sexy que celui des tombes égyptiennes, mais pas moins redoutable (j'échange une momie qui sent mauvais contre les actes notariés de Louis XIV). On a retrouvé et on retrouve par conséquent sur le marché de petits dossiers, élégamment présentés, contenant des actes notariés divers. De jolies pièces pour amateurs de curiosités anciennes. Le dossier ici photographié renferme le testament d'un maître boulanger au temps d'Henri IV, avec le détail de ses pompes funèbres. Il a été prélevé dans les archives notariales uniquement pour assouvir le goût de certains pour l'exotisme d'une plongée dans le vieux Paris. Objectif extraordinairement utile, n'est-il pas?


Et comme les tombes égyptiennes, ce sont les études notariales où les souverains français ont fait enregistrer leurs actes qui ont été les plus visitées. Là où il faut un à deux cartons par an pour contenir les pièces d'un an d'activité, on se retrouve avec un pauvre carton pour six ou huit ans. La misère. La cerise on the cake, c'est quand des archives ont disparu à la suite d'une publication qui donnait les références des actes. Ce qui s'est produit dans les années 1920-30.

Pour en revenir à mes moutons, je pouvais craindre le pire. Et en fait, non. Mes hypothèses successives ont été plus ou moins bonnes. En gros, je me suis dit que si Me Machin a été le notaire de Mazarin, lequel ayant été très proche, mais alors très proche d'Anne d'Autriche, avec un peu de chance, dans la même étude que je trouverai les actes de ladite Anne. Je n'ai pas trouvé les actes de la reine mais de son rejeton. Si ça, c'est pas un graal, je rends mon crayon à papier ! J'avais renoncé ou presque à l'idée de retrouver le notaire de mon p'tit Loulou. C'était un tort (que l'on écrit avec un t car le tort tue, nom d'un chien!).

Alors ma mission est accomplie. J'attends les ordres du chef - le patron alias le grand manitou - mais je crois qu'il est content, mon colonel ! (Deezer n'a même pas en stock La Vie parisienne, pauvre Offenbach... mais heureusement j'ai trouvé mon bonheur en vidéo!)

Ah, j'oubliais. Si vous retrouvez dans votre grenier des documents de votre grand-maman racontant son quotidien ou autre chose utilisable peut-être par les historiens, par pitié, allez les proposer aux archives départementales du coin... Et ne bradez pas ça à des sinistres marchands !


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12/06/2010

Devenir canard


Ce matin-là, je n'en savais rien. J'étais encore pleine d'illusions, persuadée que faire de la recherche en histoire c'était un vrai bonheur, et le partager, ce bonheur, encore plus. Bon, d'accord, parfois on est un peu fatigué de ne pas avoir de poste fixe, de devoir tous les ans faire cinquante dossiers, et croiser les doigts pour que le téléphone sonne, qu'une université vous appelle. Il peut arriver d'être fatigué de passer un mois entier sur des calculs et de se rendre compte que l'on doit tout recommencer. Il y avait une erreur dans le registre. Fatigué d'une journée de travail, et pourtant aimer ce que l'on fait. Mais fatigué quand même.

On le dit. Visiblement trop.
C'est alors j'ai compris l'intérêt d'être canard. Vous me direz, quel est le lien entre les deux? Le lien, c'est "laisser couler" (sans réagir) comme la pluie coule sur les plumes du canard. Oui mais laisser couler quoi? Des phrases comme celles-ci:

"Alors, ta thèse, tu en es où? Difficile de s'y mettre, hein?"
Alors que l'on y bosse du matin au soir. Soupir.

Ou encore
"Quoi ? Tu n'as pas le temps d'adopter un clavecin ? Moi pendant ma licence, je m'occupais de mon bébé, je faisais partie d'un groupe de rock, ça m'a jamais empêché de vivre! Arrête de te chercher des excuses!"

Variante "Moi, mon frère il a fait sa thèse de physique en trois ans, et il avait même le temps de faire de la varappe".

Et enfin "Ma fille, elle a fait sa thèse en trois ans! Même que son directeur n'était pas d'accord, mais elle est courageuse, alors elle l'a terminé quand même en trois ans"
"Et ? Elle a été habilité***?"
(silence gêné) "Non. Mais c'est parce que son directeur était un imbécile".

Ben voyons.

Cela peut venir d'un père ou beau-père, d'une mère ou d'une belle mère, d'un frère, une soeur, un ami. Cela peut arriver dans tous les métiers. Je me demande si ce n'est pas plus perfide encore quand on fait de la recherche. Une cousine s'est bien vu déclarer par une employée d'une crèche: "Mais Madame, vous n'avez pas besoin d'une place en crèche, vous êtes chercheuse, et tout le monde sait bien que les chercheurs, ça ne fout rien!". Je vous laisse imaginer la tête de la cousine.

Toujours des gens bien intentionnés (n'est-ce pas), qui sont persuadés qu'au fond, si vous vouliez, vous l'auriez déjà terminée cette thèse. Si vous ne la terminez pas, ou si vous mettez un peu de temps, c'est que vous le voulez bien.

Ou encore si vous avouez, honte suprême, ne pas avoir beaucoup de temps libre, préparez votre métamorphose en canard. Foi de thésarde, c'est la seule solution pour ne pas se laisser abattre. Laissez glisser.

Et in petto, ajoutez si vous voulez, "Rigolera bien qui rigolera le dernier".

Inutile de leur expliquer à ces braves gens plein de bonnes intention que comparer des choux et des carottes, c'est con. En d'autres termes, comparer deux thèses dans deux domaines différents, quand on n'y connaît rien, c'est complètement crétin.

Que c'est tout aussi crétin de comparer un thésard qui à mi-temps enseigne et à mi-temps fait sa thèse (en cinq ou six ans) avec un thésard qui est à plein temps dans son labo.

Ce n'est pas qu'ils sont cons, ni crétins. Ils font comme tout le monde. Causer de ce qu'ils ne connaissent pas, pétris de bonnes intentions, sans envisager de pouvoir faire erreur.

Devenez canards, ou apprêtez-vous à le devenir, jeunes Padawans, assez inconscients pour vous jeter dans une thèse de Sciences humaines !

Mais je dis canard comme on pourrait dire stoïcien. En plus, ça fait chic, stoïcien, ça vous rapprochera de Louis XIV. Ni plus ni moins. Ce n'est pas moi, c'est Stanis Pérez qui l'a dit (là, on s'incline. J'adore ce type. Enfin ses articles).
Qu'est-ce que le stoïcisme? Voici la définition donnée par Guy Thuillier (encore un historien):

C'est une sorte de vision que l'on possède à un certain âge, qui est liée à une certaine expérience de la vie, à une certaine usure parfois: elle donne une certaine maîtrise de soi, elle permet de faire face à la souffrance, à l'échec, aux épreuves, à la peur, d'éviter la tyrannie de l'action, de prendre ses distances, elle donne des règles de vie pour le quotidien - ce qui n'est pas négligeable: l'habileté à prendre ses distances, à être indifférent, à résister à un malheur peut être d'un grand secours, le stoïcisme coutumier fournit une armature morale, et dans un métier éprouvant, ingrat, exigeant, il apporte des fondements solides à la vie intérieure en fixant les règles du jeux, en montrant les objectifs possibles - être libre, indifférent (aux passions), indépendant - qui permettent de trouver son chemin et donnent une certaine assurance.

C'est sans doute là l'effet pervers de la réforme des thèses. Trois ans, oui, durée "normale". Mais durée qui n'a de sens que si l'on fait à plein temps sa thèse. Personne n'a envie de se lancer dans une thèse - après s'être assuré un emploi pour manger, soit vers 26 ou 30 ans - et à cet âge, de vivre avec moins que le SMIC, quand on a déjà et enfin commencé à gagner sa vie. Il faut accepter de retourner vivre chez Papa-Maman, parce que l'allocation de recherche ne permet pas de vivre autrement. Mes parents étant loin de Paris, contrairement à mes archives, ça me faisait une belle jambe, de retourner vivre chez eux. À moins de travailler, en acceptant une charge d'enseignement. Donc de faire une thèse à mi-temps, en... six ans donc. Et de s'entendre dire "Mais depuis que je te connais, tu fais cette thèse, et si tu te dépêchais de la terminer?!".

Voilà, c'est dit. Toutes mes plumes de canard n'ont pas poussé, la bêtise humaine s'accroche encore à moi, mais la métamorphose est en cours.


*** entendez par là, habilitée à se présenter à un concours pour devenir enseignant dans le supérieur ou plus précisément maître de conférence.
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10/06/2010

Quelque chose de kafkaïen...

Quand Artémise vous explique que la BnF Richelieu, c'est le parcours du combattant, ce n'est rien qu'une mauvaise langue. D'abord, parce que ce qu'elle décrit, c'était avant, et dans notre société du XXIe siècle, on sait bien que ce qui était avant, c'est tout pourri (ah non? Mais si, ce qui est nouveau est beau, c'est ce que nous clament toutes les publicités de la terre.) D'accord, ce qu'elle dit sur la délivrance des cartes de lecteur, c'est vrai. S'y rajoute le magasinier-surveillant de salle, qui à ses heures perdues, scrute dès votre arrivée, la date d'expiration de votre carte (ou son aspect) et vous renvoie à l'administration parce que votre carte est de l'ancien format et pas du nouveau-qui-vient-de-sortir (tout rouge à l'époque). Et par conséquent Vous-comprenez-Madame (enfin, non, ça elle ne me l'avait pas demandé, cette charmante femme, je crois qu'elle s'en tamponnait le coquillard, que je la comprenne) "il faut une nouvelle carte". Ce qui m'a valu de perdre une heure de travail pour aller chercher à l'administration le nouveau sésame. Et j'ai appris les jours suivants, que le changement n'était pas exigé là, tout de suite, maintenant. Que l'on avait bien quelques semaines pour changer nos petits bidules de plastique. Ce qui fait qu'un mois avant la date de renouvellement annuelle de ma carte, j'ai refait faire une carte, pour satisfaire une magasinière à tendance psycho-rigide (que moi, à côté, je suis coulante comme un vieux camembert).

Mais maintenant, il n'y a plus qu'une seule plaque. Et à part ça, les magasiniers sont très sympathiques. Bon sauf celle-là, celle à la carte rouge, qui ne sait pas seulement répondre quand on lui dit bonjour. Elle ne doit pas savoir que le mot existe. C'est la même qui fait tourner chèvre de nombreux lecteurs, en rendant les fiches auxquelles il manque une date (jamais de la vie, elle ne l'ajoutera, non mais! Elle n'est pas payée pour ça, non plus!), ou quand l'heure de fin de commande est dépassée d'une demie-seconde.

Les présidents de salle sont plus compliqués à amadouer. Il faut montrer que l'on a un sujet fascinant, enfin, qui les intéresse personnellement. En mettant du temps, en campant sur place (ou juste devant la porte des manuscrits), à force de persévérance, on finit par y arriver. Si, si.

Et je vous passe ceux qui ignorent superbement quelle est la profession des lecteurs. "Quoi, MCF, c'est quoi MCF ? Ce n'est pas un métier, ça!" Là, généralement, un collègue du président de salle intervient pour expliquer que "MCF" veut dire "Maître de conférence" soit une des trois ou quatre professions les plus fréquentes chez les lecteurs de Richelieu. No comment.

En vrai, Artémise a raison dans les grandes lignes. Mais il y a pire (il y a toujours pire). Par exemple à la grande BnF (celle de Tolbiac), il y a des ouvrages "en mauvais état" (ah ce qualificatif...) qui ne sont communiqués que sur autorisation spéciale, et tenez-vous bien, pour une seule journée. Même s'il fait plusieurs tomes, votre vieux machin précieux. Et si jamais vous avez l'outre-cuidance de vouloir le consulter le lendemain... "Ah mais ce n'est pas possible, Madame! Il faut redemander une autorisation!" Là, on reste souvent abasourdi. L'autorisation que l'on a mis des jours à obtenir n'est plus valable. Il faut relancer la machine pour juste une seconde journée de consultation. Prolonger la consultation, mettre ce précieux document dans un coffre-fort en attendant le lendemain, non, non et non, pas possible.

Et là, en toute logique, vous bénissez deux choses:
- l'inventeur de l'appareil photo numérique
- celui ou celle qui vous prête, confie le sien. Ou vous-même, si vous vous en êtes offert un, dans cette éventualité précisément.

Cependant, vous pouvez vous heurter au président de salle, qui pousse de longs soupirs avant de vous laisser prendre ce cher ouvrage en photographie. Et si ça l'abîmait, hein ?
Comment, techniquement, vous ne voyez pas comment la chose est possible ? Ah mais peut-être que, si, enfin éventuellement...

Réfrenez l'envie violente que vous avez alors de 1/ lever les yeux au ciel 2/ soupirer de désespoir 3/ éructer de rage 4/ Expliquer que prendre en photo l'ouvrage évitera de nombreuses manipulations.

Restons calme. Ne nous fâchons pas. Pensez aux présidents de salle qui comprennent les avantages de la photographie. Il y en a, heureusement.
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17/01/2010

Assez !


Je reviens d'une longue hibernation, pour cause d'agacement.


Vous me voyez bien désolée de mon absence, hélas, comme le chantait Brel, la vie ne fait pas de cadeaux (la chanson continue sur "... que c'est triste Orly le dimanche! Avec ou sans Bécaud !" bref, passons!) et en ce moment, je suis un peu comme au creux de la vague. 2010 commence bien, il n'y a pas à dire...

Ordoncques, je suis agacée. Parce que re-voilà l'interminable polémique sur les silences de Pie XII, ressortie à loisir par quelques journaux. C'est le genre de sujet qui est parfait pour vendre du papier. Surtout quand on y entretient l'ambiguïté, ce qui permettra de revendre du papier sur le même sujet dans quelques années. Ne tuons pas la poule aux oeufs d'or, surtout. C'est une méthode favorite du journalisme à la petite semaine. Pas du vrai journalisme, non, des minables seulement (vu que je me suis fait offrir à Noël un ouvrage écrit à quatre mains par deux grands journalistes, je ne vais pas trainer dans la boue cette profession. Enfin pas tous les membres). Mais ce sont les plus minables qui gueulent le plus fort, sans doute pour cacher leur insuffisance.

Alors la difficulté de la réponse que l'on peut y apporter, c'est que là encore, les historiens (les vrais) ne vont pas vous apporter une réponse, façon pack déjà emballé, prête à être ressortie en deux mots "Mais non il est innocent j'vous dis !" "'Mais non c'est un criminel, j'vous dis!".

Dans ce problème se surajoutent les facteurs favorables aux polémiques. Et ce sont plutôt ces facteurs en soi qui m'intéressent, parce que c'est souvent la même complexité, la même multiplicité des causes qui font les mêmes genres de recettes pour aboutir aux mêmes polémiques.

Dans cette "affaire" se mêlent :
- la difficulté d'expliquer (ou comprendre) plutôt que juger,
- le caractère propre, le passé, l'expérience, mieux, de Pie XII, diplomate avant d'être pape
- l'écho d'une pièce qui a fondé la légende noire du silence de Pie XII (Le Vicaire, dont le scénario a inspiré le film de Costa-Gavras, 2002),
- le regard et la position des Israélites sur la Shoah,
- les tensions entre défenseurs acharnés, souvent catholiques, et accusateurs tout aussi acharnés,
- les déclarations des uns et des autres selon les circonstances politiques (citations de Golda Meir ou d'Elio Toaff, grand-rabbin de Rome de 1951 à 2000, ou d'autres encore) ou les amitiés, pas toujours vérifiées
- l'ouverture lente de la totalité des archives (Les archives correspondant à l'ensemble du pontificat de Pie XI, c'est-à-dire, jusqu'en 1939, ont été rendues accessibles en 2006. Celles correspondant au pontificat de Pie XII, représentant environ 16 millions de feuillets, ne pourraient l'être que vers 2014-2015)
- des travaux d'historiens, méconnus du public
- le besoin d'entretenir le flou, pour vendre du papier encore et toujours, ou faire des entrées au cinéma ou au théâtre

Pour le reste, toute la difficulté du sujet et la démarche de l'historien sont parfaitement expliqués par Giovanni Miccoli, titulaire d’une chaire d’Histoire de l’Église à la faculté des lettres de l’Université de Trieste, spécialiste du débat autour du rôle de Pie XII et de l’Église catholique durant la Seconde Guerre mondiale :

"Le débat sur l’attitude de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale face à la persécution et à l’extermination des Juifs connaît de temps à autre des retours de flamme. Depuis des décennies, défenseurs et accusateurs du pape se mesurent dans un combat acharné dont les termes, d’un côté comme de l’autre, restent cependant généralement les mêmes. On assiste ainsi, en quelque sorte, à des procès parallèles récurrents, qui aboutissent chaque fois à deux sentences opposées : à l’« absolution » des uns correspond immanquablement la « condamnation » des autres.

Le livre, dont nous présentons ici la traduction française, n’a jamais eu l’intention de s’inscrire dans cette polémique en ajoutant un énième maillon à une chaîne déjà longue. Son ambition est autre ; il ne souhaite ni jouer les médiateurs entre les différents adversaires, ni - que cela soit clair - proposer une voie intermédiaire entre les diverses argumentations et conclusions, ni non plus se poser en juge ou en observateur pondéré et dépassionné face aux thèses en présence. Question d’histoire, c’est en historien qu’il faut avant tout examiner le rapport de Pie XII au nazisme et à ses crimes. Le problème n’est donc pas d’établir ce que le pape aurait dû faire et n’a pas fait, ou de soutenir qu’il a fait ce qu’il devait parce qu’il ne pouvait faire autrement, mais de déterminer en premier lieu ce qu’il a fait et pourquoi, à la lumière du contexte dans lequel lui même et ses collaborateurs ont dû agir, selon les idées, les attentes et les jugements qui les ont tour à tour orientés et motivés. En effet, c’est uniquement sur cette base que l’on pourra ensuite formuler un jugement historique, c’est à dire chercher à évaluer les conséquences des attitudes adoptées sur le cours des événements."

(Préface en français de l'ouvrage de G. Miccoli, à lire ici sur le site de l'Institut d'histoire du temps présent)


La lecture de l'ouvrage de G. Miccoli, est donc (faut-il le préciser? Moui, disons-le tout net) vivement recommandée.


Sur ce, je retourne hiberner, ah non, ce sont les cours à préparer, car la rentrée approche... Et puis quand j'aurai le temps, je penserai à ma thèse, n'est-ce pas.


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22/10/2009

Entre deux pages de thèse, de petits soldats émouvants...


Pfffiouh... un mois depuis le dernier billet. Je ne suis pas morte ni en hibernation, juste très très prise par les cours et la thèse. Rien de neuf, sauf que si. Je suis entrée dans l'année de rédaction, et je me suis fixée comme limite absolue la fin de l'été prochain. Et là, ça ne rigole plus. Un plan de bataille a été établi, et comme je me méfie de mes pires ennemies, autant dire moi et ma cossardise (j'aime les néologismes, moi aussi) j'essaie d'être stricte pour l'instant. Je sens que je vais dépasser, à terme. Alors au moins au début, j'essaie de ne pas déraper et envoyer tout de suite à la poubelle ce précieux calendrier. Ordonc, vous avez l'autorisation de me botter le derrière si à la fin du mois, je n'ai pas fini ma bibliographie. Si, si. En attendant, je m'ennuie et je me régale. Rien de plus fastidieux que de dépouiller des volumes de références bibliographiques. Mais j'en profite pour relever les numéros des références qui attisent ma curiosité, qui corrigeront ma culture générale, plus-tard-après-la-thèse quand j'aurais enfin le temps, me serviront pour mes cours.

À part ça, envie de reprendre le fil des billets ce matin pour cause de colère au réveil. Hé oui, le 22 octobre, hein. Guy Moquet, commémoration. Recommandations. Et foutage de gueule ministériel. Parce que les enseignants sont des fonctionnaires ils DOIVENT obéir. Ben voyons. Tant qu'on y est, à quand la récitation d'un cours pré-écrit à la gloire de notre valeureux chef d'État ? Histoire d'entretenir la fierté nationale, le patriotisme ?
J'ai aimé la chronique de Thomas Legrand (à réécouter ou lire sur cette page 7-10 du 22 octobre 2009). Qui précisait que G. Moquet n'était pas exactement un résistant. Un otage, fusillé pour l'exemple, en revanche oui. Une victime des exactions de l'occupant, toujours.

Mais les directives élyséennes et ministérielles m'ulcèrent. Alors, plutôt que de laisser les élèves dans l'ignorance de Guy Moquet, oui, lisons cette lettre. Et parlons de la construction de la mémoire, de la différence entre mémoire et souvenir. Parlons de propagande, qui se cache sous les oripeaux du patriotisme parfois. Avec les lycéens, on peut même commencer à étudier des articles de quelques historiens qui ont levé le sourcil sur cette obsession de la mémoire. Je sais bien que beaucoup de collègues mènent déjà ce genre de réflexion. Alors une ou deux références, pour ceux qui ont quitté les bancs de l'école depuis longtemps, pour ne pas être de petits soldats émouvants ou émus :

- Philippe Joutard, "La tyrannie de la mémoire", article de la revue l'Histoire, mai 1998 (consultable sur le site de l'histoire pour les abonnés, sinon me contacter par mail)
- P. Nora, Les lieux de mémoire, Gallimard, 1997
- plusieurs articles sur persee.fr en tapant en mots clés "historien" et "mémoire"

Il y a des quantités monstrueuses de références sur le sujet, mais je n'ai guère le temps de vous faire un tableau complet, là, maintenant. J'espère être pardonnée...

Et ces mots de Joutard pour conclure :
"En tout état de cause, nous n'avons pas le choix : dans un État de droit et une nation démocratique, c'est le devoir d'histoire et non le devoir de mémoire qui forme le citoyen. Car l'histoire si elle est fidèle à sa vocation, implique distance, remise en cause des stéréotypes et surtout débat et diversité des points de vue. Elle préserve du simplisme et du manichéisme, générateurs de haine et d'intolérance. Elle apprend la lucidité et l'esprit critique qui mettent à l'abris des illusionistes".

Boum.
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22/09/2009

Apocalypse, l'usage du document






6 millions de téléspectateurs ! Bigre ! C'est le chiffre d'Apocalypse, documentaire qui nous est proposé depuis quinze jours, et proposant un tableau de la Seconde Guerre Mondiale à partir d'images d'archives sonorisées et colorisées.

Se repose à ce sujet la sempiternelle question de l'usage des faits et des archives. Sempiternelle car elle revient souvent dans les discussions du public. La question de l'usage scientifique du document ne fait pas débat entre les historiens. Tout au plus le débat naît-il pour les chercheurs dès qu'il est question de présenter une émission de "vulgarisition" au grand public.

C'est le problème abordé ce matin dans Esprit Critique avec Vincent Josse, sur France Inter ( à écouter ici dans le Sept-Dix de ce jour (mardi 22 septembre 2009). Il confronte deux historiens spécialistes du sujet.

Car le principal reproche fait à ce documentaire, au demeurant très honnête, tient dans la maigreur des commentaires, des explications. On sait qu'un fait sans remise dans le contexte - préciser s'il s'agit d'une image de propagande ou pas, sans expliquer le moment que l'image ou le témoin ont capté, peut poser problème.

L'exemple pris est celui d'un Stuka qui fait exploser un char français, probablement une image de propagande, ce qui n'était pas dit. Mais n'est-ce pas légitime d'utiliser cette image pour "raconter" la guerre ?

Écoutez, faites votre jugement. Pour ma part, il est dommage de ne pas saisir l'occasion pour proposer au public le meilleur de décennies de recherches, sous prétexte qu'il faut faire grand public. C'est un peu prendre le spectateur pour plus bête qu'il est. Souvenons-nous, dans un autre format, plus long certes, du succès d'"Histoire Parallèle", cette prodigieuse émission qui m'a fait découvrir adolescente, tout ce que l'on pouvait faire d'un fait, d'une archive. Là où certains ne voyaient que récit de la Seconde Guerre Mondiale, M. Ferro nous proposait une incroyable analyse des images de propagande (oui, je voue un culte personnel à Marc Ferro, là, c'est avoué)...
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16/09/2009

Et une nouvelle rentrée, une !


Aaaaaaaaaahhhh... Permettez, je m'étire, encore un petit peu...

Bon, en vrai, je suis rentrée des vacances depuis bientôt quinze jours. Mais les rentrées, c'est toujours compliqué, encore plus quand on est contractuel. Le temps de faire les papiers d'inscription à l'université pour la thèse, les papiers pour le nouveau contrat de travail, un peu de thèse par ci, quelques réunions et échanges de mail par là pour préparer les cours, s'informer des particularités de fonctionnement de la nouvelle université, secouer le cocotier des gestionnaires du personnel pour qu'ils/elles n'oublient pas de verser le salaire de septembre ou au moins une avance, et tout le reste, et hop! Quinze jours en moins !

D'ailleurs pour l'inscription à l'université, je sens que les ennuis vont se concentrer sur ma tête! Dossier spécial, demande de dérogation pour une inscription parce que, voyez-vous, je suis gentiment en train d'exploser les trois sacro-saintes années de préparation du doctorat... et date butoir d'envoi dudit dossier, elle-aussi explosée. Oups. Boulette. Si, si. Vraiment. C'était en juillet. Ah oui, quand même.
En même temps le service des thèses n'avait qu'à le dire dans son courrier de juin, au lieu de mettre la date valable pour tous, soit la mi-octobre. Non mais hé!

Pour l'instant, je profite de mes dernières semaines sans cours pour me replonger à fonds dans la thèse, en éliminant le truc pénible mais nécessaire, le dépouillement de toutes les publications relatives à l'histoire de France et touchant de près ou de loin mon sujet. J'avais un peu survolé cette tâche en Master 2 (anciennement DEA), et comme j'ai HORREUR de l'à-peu-près, je ne peux pas envisager de rendre ce travail sans avoir fait cette partie proprement.
En DEA j'avais une excuse, je travaillais et en option, je faisais un DEA.

Dépouiller une bibliographie annuelle, or donc, est une chose tout sauf exaltante.
Il faut repérer les chapitres qui vous intéressent. Puis, s'emparer d'un premier volume, une feuille blanche, un stylo, et recopier les références des ouvrages ou des articles qui vous intéressent. Peut-être. Pas sûr. Mais on ne va pas courir le risque de laisser passer l'article fa-bu-leux que tout le monde a oublié et qui va changer la face du monde, non, de votre thèse. On peut rêver. Puis au bout d'une heure et demie à tourner les pages, tourner les pages, noter une référence, et tourner les pages, tourner les pages... On passe joyeusement (?) au volume suivant. Et c'est reparti, on tourne les pages, on tourne les pages.

Hé le monsieur là, à côté, à droite, il ne pourrait pas se couper les ongles ailleurs ? (Véridique, cet après-midi, il y en a un qui se coupait les ongles. Non seulement le tic-tic était désagréable dans le silence de la bibliothèque, mais en plus, je trouve ça... hum... pas très propre. Non?)
Et son voisin, il va comprendre qu'il ne tape pas sur une machine à écrire mais un ordinateur (récent qui plus est) ? À ce rythme, il va casser sa machine, ce fou! Un doigt POC, un autre doigt PLOC... Ne pas s'énerver, ne pas s'énerver ! Aaaaahhhh... Et voilà, c'est la rentrée, et je suis déjà stressée! Han...


Je vous laisse entre de bonnes mains: l'ensemble l'Arpeggiatta, et notamment cette chanson splendite, à écouter très fort et en dansant, même si on veut!

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