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Une envie de livres ?

Affichage des articles dont le libellé est Histoire et politique. Afficher tous les articles
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31/10/2011

La religion du progrès

En terminant le précédant message, je cherchais désespérément une référence entendue sur les ondes (je vous laisse deviner quelle radio) où il était question d'un essai à propos du culte du progrès. Après bien des recherches sur le site de cette radio, j'ai abandonné jusqu'à réentendre la voix qui avait invité l'auteur de cet essai. La voix était celle de Laurence Luret dans sa brève émission du week-end, Parenthèse, le 9 octobre dernier (clic), et l'invité Jean-Claude Michéa, que je ne connaissais pas encore.

J'ai été très intéressée par sa réflexion et vous la propose à mon tour. Pour commencer la quatrième de couverture:
Semblable au pauvre Orphée, le nouvel Adam libéral est condamné à gravir le sentier escarpé du « Progrès » sans jamais pouvoir s´autoriser le moindre regard en arrière. Voudrait-il enfreindre ce tabou - « c´était mieux avant » - qu´il se verrait automatiquement relégué au rang de Beauf, d´extrémiste, de réactionnaire, tant les valeurs des gens ordinaires sont condamnées à n´être plus que l´expression d´un impardonnable « populisme ». C´est que Gauche et Droite ont rallié le mythe originel de la pensée capitaliste : cette anthropologie noire qui fait de l´homme un égoïste par nature. La première tient tout jugement moral pour une discrimination potentielle, la seconde pour l´expression d´une préférence strictement privée. Fort de cette impossible limite, le capitalisme prospère, faisant spectacle des critiques censées le remettre en cause. Comment s´est opérée cette double césure morale et politique ? Comment la gauche a-t-elle abandonné l´ambition d´une société décente qui était celle des premiers socialistes ? En un mot, comment le loup libéral est-il entré dans la bergerie socialiste ? Voici quelques-unes des questions qu´explore Jean-Claude Michéa dans cet essai scintillant, nourri d´histoire, d´anthropologie et de philosophie.

Et ici une présentation Philomag (clic).  Bonne lecture !
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08/03/2010

Histoire de barbaresques...

Si l'histoire de la Méditerranée, des corsaires vous intéressent, Tout un monde, sur France Culture, s'intéressait hier, dimanche 8 mars, aux captifs des barbaresques, entre XVIe et XIXe siècles. Et puis, pour le plaisir, on peut découvrir ou relire Cervantès... Écoutez, c'est ici.


L’incroyable série d’aventures qui a vu plus d’un million d’Européens capturés dans la guerre de course en Méditerranée, puis mis en esclavage et éventuellement revendus.

Histoires de survivants, de renégats, d’ordre rédempteurs, et d’un commerce florissant…avec quelques personnages sortant du lot tel le « soldat Saavedra » alias Cervantes, prisonnier à Alger pendant 5 ans.

- François Moureau, Captifs en Méditerranée aux XVI-XVIIIe siècles : histoires, récits et légendes, Presses de l'Université Paris-Sorbonne - 2008

L'une des grandes peurs de l'Âge classique, entre Renaissance et Lumières, se situa en Méditerranée où sévissaient la course et ses conséquences. Les corsaires barbaresques et les corsaires chrétiens se livraient à une lutte acharnée pour se fournir en captifs, qui servaient de monnaie d'échange et/ou de force de travail. Cet esclavage a donné lieu, du côté chrétien, à une littérature du rachat le plus souvent mise en forme par des congrégations religieuses spécialisées ; du côté musulman, la moisson fut moins abondante faute d'organisme rédempteur. L'étude des relations écrites, dont une bibliographie en plusieurs langues clôt l'ouvrage, est mise en parallèle avec les archives historiques de divers pays européens, dont Malte, et avec la création littéraire née de cette rencontre de deux mondes.


Wolfgang Kaiser, Le commerce des captifs : les intermédiaires dans l'échange et le rachat des prisonniers en Méditerranée, Ecole française de Rome - 2009
L'ouvrage étudie le rachat des captifs qui alimenta l'esclavage en Méditerranée à l'époque moderne.

Après avoir expliqué le distinction entre les esclaves et les captifs, il s'intéresse aux réseaux des acteurs de cette activité économique, qui fut longtemps très profitable.

Claudio Moatti ; Wolfgang Kaiser, Gens de passage en Méditerranée de l'Antiquité à l'époque moderne, Maisonneuve & Larose - Juin 2007

Sous-titré : Procédures de contrôle et d'identification.
La mobilité des hommes et des biens a marqué depuis l'Antiquité l'histoire des villes méditerranéennes. Cet ouvrage s'inscrit dans un vaste programme de recherche consacré au contrôle de la mobilité des personnes de l'Antiquité à l'époque moderne.

Denise Brahimi, Voyageurs dans la régence de Tunis : XVIe-XIXe siècles, Cartaginoiseries - 2008

Les voyageurs européens dans la Régence de Tunis sont de plusieurs sortes, soldats, captifs, diplomates, savants ou curieux. On ne peut guère attendre d'avis uniformes de la part de personnages et de personnalités aussi variés. D'autant que le pays lui-même en l'espace de trois siècles n'a cessé d'évoluer.

Et pourtant c'est bien une certaine image de la Tunisie qui se dégage de l'ensemble des textes ici proposés.

Certains lecteurs se reconnaîtront-ils au miroir de ce livre ?

Denise Brahimi, Opinions et regards des européens sur le maghreb aux 17e et 18e siècles, SNED - 1978

Thomas Pellow, L'histoire de la longue captivité et des aventures de Thomas Pellow dans le sud de la Barbarie, Bouchene - 2008

Thomas Pellow est l'auteur d'un des plus remarquables récits de captivité chez les Barbaresques. Son témoignage trouve sa source dans le séjour de 23 ans (1715-1738) qu'il fit en divers lieux du Maroc. Il connut des aventures de toute sorte, liées soit à son histoire personnelle (conversion à l'islam, mariage avec une femme du pays, tentative de fuite, etc.), soit à son métier de soldat dans les guerres menées par l'armée du Sultan.

En 1983, Magali Morsy a donné une traduction en français de ce texte qui avait été publié en anglais vers 1743. Elle a repéré les nombreux emprunts faits par l'éditeur à des textes publiés antérieurement, pour « enrichir » le texte de Pellow et répondre aux supposées attentes du public.

La présente édition vise à restituer l'originalité du récit de Pellow. Elle voudrait faire entendre, dégagée des discours qui la banalisaient, la voix singulière d'un homme, et l'histoire de son parcours.





Anne Duprat, Récits d'Orient dans les littératures d'Europe, Presses de l'Université Paris-Sorbonne - 2008

Toutes les «histoires arabes» du Siècle d'or ne content pas la mort du dernier des Abencérages, ni la fin d'Al-Andalus. La littérature hispano-mauresque, vouée à la célébration ambiguë d'un exil, porte bien au-delà du siècle des Lumières les échos de la chute de Grenade, la mémoire des révoltés des Alpujarras et le souvenir des Morisques chassés d'Espagne, invenant pour l'Europe le modèle d'une nostalgie paradoxale. Mais d'autres récits d'Orient puisent au même moment leur force dans celle de l'adversaire ottoman qui règne à Constantinople, et dont les Régences barbaresques ne cessent de défier les puissances militaires occidentales depuis les côtes d'Afrique du Nord. Poèmes, pièces et romans inspirés par ces affrontements avec les États corsaires, par l'histoire de leurs dynasties en plein essor, s'imposent alors comme une littérature du présent dans l'Europe du début de l'ère moderne.



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22/10/2009

Entre deux pages de thèse, de petits soldats émouvants...


Pfffiouh... un mois depuis le dernier billet. Je ne suis pas morte ni en hibernation, juste très très prise par les cours et la thèse. Rien de neuf, sauf que si. Je suis entrée dans l'année de rédaction, et je me suis fixée comme limite absolue la fin de l'été prochain. Et là, ça ne rigole plus. Un plan de bataille a été établi, et comme je me méfie de mes pires ennemies, autant dire moi et ma cossardise (j'aime les néologismes, moi aussi) j'essaie d'être stricte pour l'instant. Je sens que je vais dépasser, à terme. Alors au moins au début, j'essaie de ne pas déraper et envoyer tout de suite à la poubelle ce précieux calendrier. Ordonc, vous avez l'autorisation de me botter le derrière si à la fin du mois, je n'ai pas fini ma bibliographie. Si, si. En attendant, je m'ennuie et je me régale. Rien de plus fastidieux que de dépouiller des volumes de références bibliographiques. Mais j'en profite pour relever les numéros des références qui attisent ma curiosité, qui corrigeront ma culture générale, plus-tard-après-la-thèse quand j'aurais enfin le temps, me serviront pour mes cours.

À part ça, envie de reprendre le fil des billets ce matin pour cause de colère au réveil. Hé oui, le 22 octobre, hein. Guy Moquet, commémoration. Recommandations. Et foutage de gueule ministériel. Parce que les enseignants sont des fonctionnaires ils DOIVENT obéir. Ben voyons. Tant qu'on y est, à quand la récitation d'un cours pré-écrit à la gloire de notre valeureux chef d'État ? Histoire d'entretenir la fierté nationale, le patriotisme ?
J'ai aimé la chronique de Thomas Legrand (à réécouter ou lire sur cette page 7-10 du 22 octobre 2009). Qui précisait que G. Moquet n'était pas exactement un résistant. Un otage, fusillé pour l'exemple, en revanche oui. Une victime des exactions de l'occupant, toujours.

Mais les directives élyséennes et ministérielles m'ulcèrent. Alors, plutôt que de laisser les élèves dans l'ignorance de Guy Moquet, oui, lisons cette lettre. Et parlons de la construction de la mémoire, de la différence entre mémoire et souvenir. Parlons de propagande, qui se cache sous les oripeaux du patriotisme parfois. Avec les lycéens, on peut même commencer à étudier des articles de quelques historiens qui ont levé le sourcil sur cette obsession de la mémoire. Je sais bien que beaucoup de collègues mènent déjà ce genre de réflexion. Alors une ou deux références, pour ceux qui ont quitté les bancs de l'école depuis longtemps, pour ne pas être de petits soldats émouvants ou émus :

- Philippe Joutard, "La tyrannie de la mémoire", article de la revue l'Histoire, mai 1998 (consultable sur le site de l'histoire pour les abonnés, sinon me contacter par mail)
- P. Nora, Les lieux de mémoire, Gallimard, 1997
- plusieurs articles sur persee.fr en tapant en mots clés "historien" et "mémoire"

Il y a des quantités monstrueuses de références sur le sujet, mais je n'ai guère le temps de vous faire un tableau complet, là, maintenant. J'espère être pardonnée...

Et ces mots de Joutard pour conclure :
"En tout état de cause, nous n'avons pas le choix : dans un État de droit et une nation démocratique, c'est le devoir d'histoire et non le devoir de mémoire qui forme le citoyen. Car l'histoire si elle est fidèle à sa vocation, implique distance, remise en cause des stéréotypes et surtout débat et diversité des points de vue. Elle préserve du simplisme et du manichéisme, générateurs de haine et d'intolérance. Elle apprend la lucidité et l'esprit critique qui mettent à l'abris des illusionistes".

Boum.
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01/03/2009

Brève introduction à l'histoire politique (2)

Pour comprendre l'influence du marxisme sur l'historiographie du XXe siècle, il faut revenir quelques instants sur les principes du marxisme.

"L'Histoire de toute société jusqu'à nos jours, c'est l'histoire de la lutte des classes. Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot : oppresseurs et opprimés, se sont trouvés en constante opposition; ils ont mené une lutte sans répit, tantôt déguisée, tantôt ouverte, qui chaque fois finissait soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la ruine des diverses classes en lutte.

Aux époques historiques anciennes, nous trouvons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une hiérarchie variée de positions sociales. Dans la Rome antique, nous avons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au Moyen Âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres, des compagnons, des serfs ; et, dans presque chacune de ces classes, de nouvelles divisions hiérarchiques.

La société bourgeoise moderne, qui est issue des ruines de la société féodale, n'a pas surmonté les vieux antagonismes de classes. Elle a mis en place des classes nouvelles, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte.

Toutefois, notre époque – l'époque de la bourgeoisie – se distingue des autres par un trait particulier : elle a simplifié les antagonismes de classes. De plus en plus, la société se divise en deux grands camps ennemis, en deux grandes classes qui s'affrontent directement : la bourgeoisie et le prolétariat.
Les citoyens hors barrière des premières villes sont issus des serfs du Moyen Âge ; c'est parmi eux que se sont formés les derniers éléments de la bourgeoisie.

La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, les échanges avec les colonies, l'accroissement des moyens d'échange et des marchandises en général donnèrent au commerce, à la navigation, à l'industrie un essor inconnu jusqu'alors ; du même coup, ils hâtèrent le développement de l'élément révolutionnaire au sein d'une société féodale en décomposition.

L'ancien mode de production, féodal ou corporatif, ne suffisait pas aux besoins qui augmentaient en même temps que les nouveaux marchés. La manufacture vint le remplacer. Les maîtres de jurandes furent expulsés par les petits industriels ; la division du travail entre les diverses corporations disparut devant la division du travail au sein même des ateliers.

Cependant les marchés ne cessaient de s'étendre, les besoins de s'accroître. La manufacture devint bientôt insuffisante, elle aussi. Alors la vapeur et les machines vinrent révolutionner la production industrielle. La manufacture dut céder la place à la grande industrie moderne et les petits industriels se trouvèrent détrônés par les millionnaires de l'industrie, chefs d'armées industrielles – les bourgeois modernes.

La grande industrie a fait naître le marché mondial, que la découverte de l'Amérique avait préparé. Le marché mondial a donné une impulsion énorme au commerce, à la navigation, aux voies de communication. En retour, ce développement a entraîné l'essor de l'industrie. À mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer prirent de l'extension, la bourgeoisie s'épanouissait, multipliant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan toutes les classes léguées par le Moyen Âge." (Marx Karl et Engels Friedrich, (1965), Manifeste du parti communiste, trad. fr., in Œuvres, Économie l, Paris, Gallimard, p. 161-163 (1ère éd. 1848))

Marx et Engels ont présenté dans cet ouvrage leur vision de l'histoire. Depuis les années 1840, la connaissance historique a beaucoup évolué. On fait bien la distinction entre système féodal et système seigneurial (en l'occurence les auteurs désignaient non le système féodal mais le système seigneurial), et bien des historiens de la première moitié du XXe siècle, marxistes convaincus ont tenté de retrouver la vision de Marx et Engels dans les archives et tous les documents utiles pour les historiens.

En 1959, Roland Mousnier (1907-1993), un des plus fameux historiens du XXe siècle, mais non marxiste, écrivait ainsi "Pour certains historiens, le problème [de l'origine sociale de ceux qui, au nom du roi, exercent la fonction publique] est résolu. Ainsi, le bon historien russe Porschnev estime que le "plus pur moyen-âge féodal" règne dans l'économie française du XVIIe siècle que la noblesse foncière "féodale" détient la prépondérance économique et sociale et que l'État "féodalo-absolutiste" est son instrument pour tenir en respect les classes exploitées, paysans et plébéiens des villes."
Il faut préciser que Mousnier n'appartenait ni à l'école des Annales, ni au courant marxiste, et même qu'une polémique célèbre l'opposa audit Porschnew... Pourtant on peut prendre l'exemple d'Emmanuel Leroy Ladurie, qui, dans les premières pages de son Paysans du Languedoc, expliquait s'être rendu compte de l'incapacité du schéma marxiste de l'histoire à expliquer le déroulement de l'histoire.

"En 1955 Raymond Dugranet me parlait, pour la première fois, du compoix languedocien; et il me suggérait d'en entreprendre l'étude: les compoix, me dit-il, sont de vieilles matrices cadastrales, confectionnées seulement dans les régions de taille réelle. Les plus anciens d'entre eux remontent au XIVe siècle. Ils décrivent avec précision, en surface, nature et valeur, les biens des maîtres du sol. Ils rendent possible une histoire longue de la propriété; ils peuvent donc jeter une lumière décisive sur la conquête lointaine de la terre par le capital: autrement dit sur l'un des aspects essentiels de la naissance du capitalisme (...) la tâche paraissait lourde (...) mais j'étais fasciné par les origines du capitalisme. Je décidais de suivre les conseils de mon ami. Les premiers résultats ne trompèrent pas mon attente: et je trouvais d'abord dans les compoix, exactement ce que j'y cherchais; à savoir l'action classique des rassembleurs de terre capitalistes, déjà décrite par Lucien Febvre, Marc Bloch (et tant d'autres) Peu à peu cependant, mes belles certitudes me parurent nullement inexactes mais insuffisantes (...) mon enquête s'étendait, dans le plat pays, bien loin des petites villes rassembleuses. Et des phénomènes nouveaux -aberrants par rapport au schéma traditionnel, à l'hypothèse de travail initiale - sollicitaient mon attention. Le processus de concentration perdait sa simplicité linéaire". Il décrit ainsi qu'il a découvert des vagues successives de déconcentration puis de concentration de la propriété; et quand il y a concentration, c'est au profit de la micro-propriété paysanne.

"C'était la mésaventure classique; j'avais voulu m'emparer d'un document, pour y déchiffrer les certitudes de ma jeunesse; et c'était le document qui s'étaient emparé de moi, et qui m'avait insufflé ses rythmes, sa chronologie, sa vérité particulière. Les présuppositions initiales avaient été stimulantes; elles étaient maintenant dépassées". (E. Le Roy Ladurie, Les paysans du Languedoc, p. 5-6, Champs Flammarion, 1969.)

Je crois que cette formule ( "Les présuppositions initiales avaient été stimulantes; elles étaient maintenant dépassées") résume très bien les mouvements d'idées qui portent les uns après les autres l'écriture de tout étude scientifique. Dans le cas du marxisme, celui-ci a beaucoup contribué à la naissance de l'histoire sociale, de l'histoire économique, statistique. Il a provoqué un fort engouement pour l'histoire des masses, et condamné par là-même l'histoire des grands personnages, de la biographie d'hommes célèbres. Avant que ce genre, goûté du public ne revienne en force...





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18/10/2008

Enseignement secondaire de l'histoire et esprit critique, le grand écart...


Picasso, Guernica
1937, Peinture l'huile,
Musée de la reine Sofia, Madrid



Le week-end, c'est l'occasion de se détendre (hum... comment ça je suis censée travailler? Oui, bon, juste après ce billet c'est promis!) je fais mon p'tit tour sur la toile, et je fais tourner le truc qui me sert à penser (mon cerveau quoi), sur d'autres sujets que mon sujet de recherche ou de cours.

Sur un forum d'histoire, je suis tombée sur une réflexion au sujet de la neutralité de l'enseignant d'histoire. Hélas, je dois avouer que certains propos étaient justes, et sont peut-être une des raisons de mon dégoût d'élève pour ce truc que l'on appelle "listouarregého".

Je me souviens de la réflexion de mes étudiants qui n'étaient pas du tout historiens (ils étaient dans une filière les préparant au concours de professeur des écoles, je devais leur faire en 3e année de faculté une initiation à l'histoire) "Je n'aimais pas l'histoire, mais je n'en avais jamais fait comme ça". Le "ça" désignant la façon dont je les faisais réfléchir sur l'intérêt de la pratique de l'histoire.

Or, ce "ça" manque à mon sens cruellement dans les programmes du secondaire.

J'ai déjà eu l'occasion d'expliquer que l'objectivité est une nécessité pour un historien, souvent inatteignable. Mais le but est de la viser...

Or, l'enseignant français doit, selon les programmes, faire l'historique des valeurs du monde actuel, voire défendre les valeurs de la République, c'est-à-dire prendre fait et cause pour l'idéologie républicaine française, la seule valable offerte aux élèves (n'est-il pas traditionnellement chargé de l'éducation civique? Et rappelez-vous pourquoi et depuis quand histoire et géographie sont associées...).

Un enseignant qui ne respecte pas ces directives peut être sanctionné. Oh, pas de goulag en perspective, on lui bloquera tout avancement.

L'exemple le meilleur est sans doute le programme de classe de seconde (voies générale et technologique).
Sont traités : – un exemple de citoyenneté dans l'Antiquité : le citoyen à Athènes au Ve siècle avant J.-C. ; – une approche de la religion chrétienne, composante majeure de la civilisation occidentale ; – la diversité des civilisations médiévales ; – une nouvelle vision de l'homme et du monde à la Renaissance ; – le tournant fondamental représenté par la période révolutionnaire en France ; – l'Europe en mutation pendant la première moitié du XIXe siècle (jusqu'aux révolutions de 1848 incluses).

Allez voir ici, sur le site du SCÉREN ("services culture éditions ressources de l'éducation nationale", ouf, on est au bout !) les extraits des textes officiels et le descriptif des programmes avec les instructions officielles.

Le commentaire suit : "Les programmes d'histoire-géographie permettent en effet la compréhension du monde contemporain, par l'étude de moments historiques qui ont participé à sa construction et par celle de l'action actuelle des sociétés sur leurs territoires. La démarche par laquelle les connaissances sont acquises, la recherche permanente du sens, l'exercice du raisonnement et de l'esprit critique contribuent à la formation des élèves : ils leur donnent une vision dynamique et distanciée du monde, fondement nécessaire d'une citoyenneté qui devient au lycée une réalité effective."

Que ce programme permette de construire une culture, je veux bien. Mais comment forger des esprits critiques, sans points de comparaison ? Avec le système monarchique, avec des dictatures anciennes, avec des régimes combinés, d'autres, oligarchiques, etc.
À part conclure que la citoyenneté d'aujourd'hui c'est quand même hachement mieux que celle de la grande époque d'Athènes, parce qu'à l'époque les femmes et les esclaves n'avaient pas le droit de participer à la vie de la société, comme les hommes, que peuvent en retenir des adolescents ? Surtout qu'à cet âge-là, on fait rarement les choses à moitié...

Si le but n'est pas de valoriser la démocratie, à quel résultat pense-t-on aboutir en ne parlant en matière de régime politique que de démocratie ?

Savoir qu'il y en a eu d'autre, qu'aucun régime politique n'est parfait, qu'ils sont tous un peu utopiques, que chaque régime aussi louable soit-il, impose son idéologie, sa propagande, ne serait-il pas aussi essentiel ?

Savoir que chaque système politique a compté ses grands hommes, ses "saints" selon ma définition (allez voir là), qu'il a avancé grâce à eux... Car à enseigner les idéaux seuls (la citoyenneté -avec Athènes-, la tolérance - la Méditerranée-, l'humanisme - de la Renaissance-, pour insister au final, conformément aux directives sur la période révolutionnaire et le monde contemporain), conformément aux directives, n'est-ce pas nourrir les élèves d'illusions sur la réalité de l'histoire, non pas désespérante, mais ancrée dans l'humain, l'erreur pour ne pas dire les errements ?

Et si on leur faisait découvrir que les sociétés européennes entre les Ve et XVIIIe siècles étaient fondées sur l'association de groupes sociaux dont les intérêts respectifs étaient garantis en échange de devoirs et de droits respectifs, et non une société tyrannique où le Tiers état, associé fréquemment de façon fantaisiste au petit peuple travailleur, était brimé par un roi, un clergé et une noblesse... Bref, qu'il n'y a pas de modèle politique absolu.

Or, la tendance naturelle est que chaque époque enfante le régime politique qui lui semble le meilleur et n'en imagine pas d'autres. Bien mieux, chaque époque légitime son propre régime, propagande et idéologie à l'appui.

Il me semble parfois que c'est presque forger non pas des esprits critiques mais des esprits d'aigris et revenus de tout, les pousser à dix ou vingt ans plus tard dans les bras des extrémismes de tout poil, en leur faisant dire "Nos politiques nous trahissent, et trahissent la démocratie !" Et à rejeter par là tout en bloc, sans nuance... Car leur dire qu'il n'y a pas qu'un seul modèle, mais qu'il faut croire dans la capacité d'une société à inventer son système socio-politique, qui ne sera jamais parfait mais dont l'objectif de perfectionnement est entre leurs mains.

J'ai développé les aspects du programme qui traitent de la démocratie, mais, on pourrait faire de même avec l'humanisme : les hommes du Moyen Âge et de l'Antiquité étaient donc des arriérés, à vivre sans cette valeur ???

Quand à la tolérance dans la Méditerranée au XIIIe siècle, elle est pour le moins à replacer dans son contexte, et n'a pas grand chose à voir avec notre tolérance... Bref !

Ça me filerait presque le bourdon, ces programmes... C'est un peu comme donner à des élèves des Beaux-Arts pour toute formation le modèle des peintres pompiers, bien académique, sans jamais leur parler de Picasso... Heureusement qu'il y a le génie individuel de quelques professeurs pour réparer ce triste programme...
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16/10/2008

De l'utilisation de l'histoire en politique (et ailleurs)


Je ne vais pas continuer à vous raconter mes aventures à la BNF (quoique, j'aurais de la matière, entre la semaine dernière où j'étais coincée à une place en plein soleil, puisqu'il n'y a store sur les immenses baies vitrées qui font la façade de la BNF, ni lundi, jour de panne informatique totale en fin d'après-midi jusqu'à la fermeture, provoquant l'impossibilité de rendre informatiquement les ouvrages, de consulter le catalogue et de commander le moindre livre en magasin... ça a provoqué une jolie pagaille, notamment à la sortie vers 20 heures).

Non, je vais essayer de vous faire à nouveau des posts sérieux, ou presque, en vous causant de la façon choisie par beaucoup pour prendre d'assaut l'Élysée pour tenter de s'asseoir dans le fauteuil présidentiel.

On peut escalader les murs, la nuit en douce, assiéger la place avec forces troupes armées ou bien encore on s'y imagine déjà et on parle de Jules Ferry, de Jeanne d'Arc et de De Gaulle, comme si on était déjà assis dans le fauteuil.

Je vous le garantie, quand on veut faire de la politique (ce qui implique d'entrer dans l'histoire) en se créant une stature d'homme politique de taille, pas de meilleur moyen que de faire référence à l'histoire... De préférence la "grande" enfin celle des grands zhommes.

Effet garanti ! D'ailleurs c'est ce que font tous les politiques, il n'y a pas de hasard.
Plaisanterie à part, intéressons-nous un peu aux relations entre histoire et politique (mais quelle idée ! Hé oui, c'est le genre d'idées qui me vient quand j'écoute ma radio).

Parce que j'ai commencé par écouter Olivier Besancenot sur France Inter lundi dernier, et que j'ai ensuite fureté sur le net, trouvant une moisson abondante de sites et d'ouvrages sur les utilisations de l'histoire que fait un certain Nicolas S. Alors voyons un peu de quoi il retourne.

« Je n’écris pas pour catéchiser, pour recruter des adhérents à tel ou tel parti, mais pour instruire et renseigner. Je croirais déchoir à mes propres yeux si je me préoccupais, quand je prends la plume, du parti que tireront de mes écrits les politiques du jour, en France et à l’étranger. Que ces hommes au profit de leur cause, avec plus ou moins de bonne foi, c’est un ennui que je dois supporter avec calme. Ni leurs éloges, ni leurs injures ne me feront dévier de ma route. Si l’histoire est la politique du passé, ce n’est pas une raison, au contraire, pour qu’elle devienne l’humble servante de la politique ou plutôt des politiques du présent. Elle n’a de raison d’être que si elle dit en toute indépendance ce qu’elle croit être la vérité. Tant pis pour ceux que cette vérité blesse ! Ou plutôt tant mieux, car c’est peut-être une des conditions du progrès.» (14/07/1928, Albert Mathiez, extrait de sa préface à La Réaction thermidorienne, Paris, Colin, 1929.)

Choisir de faire référence à A. Mathiez pour un billet sur les relations entre politique et histoire pourrait paraître de la provocation, (A. Mathiez étant resté célèbre pour son engagement à gauche, champion connu de Robespierre) relève soit du culot monstre ou de l'inconscience. J'assume la première option. Il faut sans doute replacer cette citation dans son contexte, pour distinguer deux choses: le devoir de neutralité de l'historien pourtant marqué par ses croyances et ses opinions et la façon dont le discours de l'historien est lu, interprété, voire utilisé.

Ici, je ne vais pas disserter sur l'influence des opinions personnelles d'A. Mathiez sur son oeuvre, mais le fait que ce qu'il pointait du doigt était l'usage que l'on pouvait faire de son travail, de ses publications, notamment l'usage que les politiques pouvaient en faire, et là, ses propos sont parfaitement justifiés.

Je ne ferai pas le tour du sujet en un billet, mais juste le point sur quelques idées fondamentales, qui tournent autour de l'histoire avec un H et celle avec un h, qui semblent se faire la guerre. Ce genre de sujet devrait être traité plus systématiquement, indépendamment du fait que l'on aime ou non l'histoire. Il suffit d'écouter les journaux, de profiter de notre statut de citoyen en tenant à se faire une opinion pour que la nécessité d'un vaccin contre les abus de l'utilisation de l'histoire, en politique, dans la presse ou dans la rue, soit une nécessité vitale (quoi, j'en fais encore trop?).

On distingue souvent dans les conversations la Graaande histoire et la petite (histoire). La Grande Histoire, c'est la sérieuse, celle des Grands (z)Hommes et des Grandes (z)Actions d'Éclat, et la supposée "petite histoire", anecdotique, faite d'histoires d'alcôve, de détails, sans importance pense-t-on, qui font toutefois les délices des conversations.

Or, il n'y a dans l'histoire des historiens (enfin les vrais, pas ceux qui écrivent n'importe quoi et publient n'importe où) ni petite ni grande histoire, mais des sujets différents, qui intéressent l'histoire politique, ou l'histoire culturelle, ou autre. La reddition de Vercingétorix peut être traité comme sujet d'histoire politique (une étape essentielle dans le parcours de Jules César, ou une étape essentielle, en prenant l'autre bout de la lorgnette, de la vie des populations celtes, et des Gaules), en histoire culturelle (comment la mémoire d'Alesia et l'épopée de Vercingétorix, sur lequel on ne sait quasi rien, est restée dans l'histoire nationale, quand ce moment et cette épopée ont été remises en valeur (surtout sous Napoléon III et dans les écoles de la IIIe République dans la foulée), au mépris de l'exactitude historique).On sait ainsi l'usage que la IIIe République a fait de quelques figures historiques (Vercingétorix, mais aussi Clovis, Jeanne d'Arc, Louis XIV,...) pour créer ou renforcer un sentiment national dont on croyait que c'était son absence qui expliquait la défaite de 1870. D'où l'importance donnée à l'enseignement de l'histoire et de la géographie dans les écoles de la fin du XIXe siècle. On voit alors s'épanouir une littérature scolaire dont le fleuron reste Le tour de France par deux enfants, de G. Bruno.

Mais depuis, les politiques continuent à utiliser l'histoire, ce qui donne le sentiment de l'existence d'une "grande histoire", nationale et politisée surtout, qui alimente les convictions des extrêmistes de droite comme de gauche qu'on leur cache tout et qu'on ne leur dit rien, car cette prédominance de quelques grandes figures masque une réalité souvent complexe, ignorée du grand public. Il faut aussi préciser que les approximations de beaucoup de journalistes, fait reprendre beaucoup de clichés, auxquels l'histoire semble se résumer. En d'autres termes, être vacciné contre l'usage de l'histoire par les politiques, les journalistes ou Monsieurtoutlemonde, sert à rester sourd à bon nombre de bêtises, et à éviter de tomber dans les pièges des orateurs. Je ne crois pas en effet que l'histoire doive servir à quelque chose, elle ne permet que l'apprentissage d'une relative sagesse, l'absurdité de la xénophobie par exemple, elle est juste une façon d'aimer les gens, d'aujourd'hui comme d'hier. Enfin c'est ainsi que je la conçois.

Alors si le sujet vous intéresse, voici un ouvrage (que je dois m'empresser de feuilleter quand j'aurai un peu d'argent et de temps, je vous en donnerai des nouvelles), sur l'utilisation politique de l'histoire par Nicolas S. : "Comment Nicolas Sarkozy écrit l'histoire de France", sous la direction de Laurence De Cock, Fanny Madeline, Nicolas Offenstadt & Sophie Wahnich, éd. Agone, 208 p. 15 euros, dont voici un commentaire (je vous recommende celui disponible sur le site des Clionautes, http://www.clionautes.org/spip.php?article2046) : "Au fil des pages et des articles, une explication se dessine. Particulièrement inspiré par la IIIème République, les scribes du président vont chasser aussi bien sur les terres de gauche avec Ferry, Jaurès et Condorcet que de droite avec Jeanne d'Arc, Barrès et Maurras."
Il est précisé sur le site des Clionautes: "Publié par les éditions Agone avec le comité de vigilance sur les usages publics de l’histoire, cet ouvrage réunit cinquante contributions de différents auteurs qui ont rassemblé sous forme de dictionnaire critique différentes références à l’histoire de France." Ce qui est amusant, c'est que je suis allée sur le site du Comité de vigilance, et j'ai tapé les mot "Ségolène Royal" et "Besancenot". Le premier m'a renvoyé peu d'analyses critiques de l'usage que la première fait de l'histoire, et rien sur le deuxième, qui aime pourtant faire référence aux révolutions de 1789, de 1830, de 1870. Bizarre, non? (Comment ? Qu'est-ce que vous êtes en train de penser? Que ce site ne serait pas, lui non plus, totalement objectif? Qu'il est mal placé dans ce cas pour faire la leçon? Alors là, vous êtes vraiment de mauvais langues, de vrais péripatétiglottes!... C'est quoi ça, péripatétichose, c'est de la xyloglotte, allez voir là)

Un citoyen averti en vaut deux, non ?
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14/09/2008

Les règles du métier


Non, les historiens n'aiment pas la poussière ! J'entends déjà les commentaires des rieurs autour de moi ! Nous n'aimons pas la poussière, mais les livres souvent. Mais la vérité est-elle dans le livre ? Les choses sont en fait un tout petit peu plus compliquées que cela. L'historien aime les livres, donc les bibliothèques. Il lit beaucoup, écrit beaucoup aussi. Mais je vous entend déjà penser :"Bah ! Forcément ! L'histoire, c'est juste raconter ce qui c'est passé !" Et là je m'oppose, vigoureusement ! (Vous croyez que j'en fait trop, là ? Ah oui, peut-être... Reprenons : ) Faire de l'histoire, ce n'est pas seulement redire ce que l'on sait déjà. C'est un travail perpétuel qui consiste à reprendre les documents, ou les preuves si vous voulez, à les relire, pour mieux les comprendre et en tirer davantage. Quelquefois, on trouve de nouveaux documents, où l'on explore des sujets nouveaux, des documents jusqu'alors négligés. L'histoire est une enquête : nous devons d'ailleurs le mot "histoire" à Hérodote et ses "Enquêtes" (Historíai en grec).

Aussi, l'historien est à l'occasion un pourfendeur de mythes. Encore faut-il que l'on tienne compte de ce qu'il raconte.

Beaucoup de légendes et de mythes traînent en histoire : l'Inquisition, Galilée, la réputation faite à l'Église de nier l'existence de l'âme des femmes, le servage des paysans avant la Révolution, la Révolution de 1789 mère de toutes les libertés, qui aurait mis fin aux privilèges, à la tyrannie royale, et à toutes les misères, etc.

Il est utile de savoir dans quel contexte et donc, pourquoi sont nées ces légendes.

La vision encore aujourd'hui négative du Moyen Âge et de l'Ancien Régime perdure du fait d'une tradition culturelle et politique faisant naître la France en 1789 et parant les années révolutionnaires de toutes les vertus.

Michelet, Lavisse et d'autres créèrent en connaissance de cause des mythes fondateurs des sentiments nationaux.

Vercingétorix, Clovis, Jeanne d'Arc, Danton et Robespierre appartiennent à un panthéon appris sur les bancs des écoles. Ces héros dans lesquels le mythe finit par l'emporter sur l'histoire, n'en sont pas moins utiles.
Ils sont ces modèles sans lesquels il n'est pas d'identité possible. Nous avons déjà abordé le lien entre mythe et histoire nationale. C'est une constante quelque soit le pays.

Mais il faut savoir faire la distinction entre la légende et la vérité. De manière générale, les réflexes patriotiques peuvent conduire à minimiser des réalités historiques : c'est le cas aujourd'hui encore du génocide arménien de 1911 toujours nié par la Turquie, ou même des massacres des années 1790, sur l'ensemble du territoire français, qui n'ont pas été cités lors de la célébration du bicentenaire de la Révolution française.

Les historiens ont été influencés dans leur travail (et ils le sont toujours) par les idées de leur époque. J'ai coutume de dire qu'un historien voit le passé avec les lunettes fournies par son époque). L'objectivité parfaite est impossible, autant en être conscient. Mais l'objectivité doit rester l'objectif.

Les historiens de formation universitaire, ont l'obligation (en principe) de respecter un certain nombre de règles :

- faire preuve d'esprit critique. Un historien doit prendre du recul, ne pas juger par rapport aux valeurs de l'époque dans laquelle l'historien vit. Il doit toujours chercher à comprendre pourquoi un tel ou tel a agi comme il l'a fait. En quelque sorte, un historien est un avocat aux causes et aux clients multiples.

- faire un effort permanent de neutralité. Là encore, pas de jugement de valeur possible "c'est bien / c'est mal".
Il peut dire que telle décision prise par un empereur a été catastrophique (il juge un fait, des conséquences). Il peut dire que Caligula était fou, sanguinaire. Mais son discours ne va pas consister à juger mais expliquer

- expliquer et ne pas raconter l'histoire : il doit chercher à comprendre la raison
d'être des faits rencontrés dans les sources. Parler de manquement à la tolérance quand il est question d'Inquisition, donc pour des faits qui se sont passés au XIIIe siècle, dans le contexte culturelle, religieux du XIIIe siècle, n'a aucun intérêt, aucun sens pour l'historien. En revanche, il doit essayer de comprendre et de faire comprendre pourquoi les tribunaux de l'Inquisition sont apparus alors comme une solution, pourquoi ils ont été acceptés par la majorité de la population.

- être limpide dans son argumentation : contrairement à un journaliste, l'historien doit citer ses sources, pour que chaque lecteur puisse vérifier que la démonstration repose sur un travail sérieux.

Faites l'essai en librairie : regardez en fin d'ouvrage le nombre de pages contenant les références bibliographiques, les sources (archives, documents de toute nature selon le sujet et sur lesquels repose le travail) et la clarté des indications.

J'ai feuilleté récemment une biographie de Gaston d'Orléans, frère de Louis XIII, dans laquelle la page des références archivistiques était d'une indigence à pleurer : à peine deux pages maigrichonnes et vagues et tristes (connaissant bien une partie du sujet, j'ai constaté d'ailleurs des lacunes multiples...). Pas de cotes précises des folios dans les cartons d'archives ou registres cités en fin d'ouvrage. Dans tout le corps du récit, à peine dix malheureuses citations de sources manuscrites, si l'on écarte celles déjà étudiées par d'autres historiens, mais un grand nombre de sources narratives et de seconde main. L'exemple à ne pas suivre et surtout à ne pas lire.

À ne pas respecter les règles du métier, on risque de perdre sa casquette et ses galons d'enquêteur. Ce serait dommage, non ?
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10/09/2008

Politique et histoire (2e épisode)

Vercingétorix jette ses armes aux pieds de Jules César, 1899, Lionel-Noël Royer,
Musée du Puy-en-Velay.

Vercingétorix figuré par Uderzo et Goscini.




Continuons notre lecture de Pierre Miquel :

"Dans presque tous les livres d'Histoire de l'école publique on affirme ceci :

Les seigneurs du Moyen Âge consacraient leur temps à la chasse et à la guerre. Ils piétinaient les champs de leurs paysans et détruisaient les récoltes.


Peut-on imaginer que ces fameux seigneurs sont assez stupides pour détruire leurs propres ressources puisque - les livres le disent également - les paysans ne possèdent rien et la terre est au seigneur ?

Voyons par exemple dans un manuel d'Histoire les images suivantes. Le texte affirme tout d'abord que "la plupart des paysans étaient des serfs" : c'est faux. Le servage n'existait pas partout. Autre image : les paysans travaillent dans les bois sous l'oeil d'un contremaître. On dirait un véritable camp de concentration. Et quelques pages plus loin, cette image qui nous montre un bal républicain en 1880. Résultat : l'enfant est persuadé que les gens étaient malheureux avant la révolution et qu'ils sont heureux après. On ne lui dit pas que les paysans du Moyen Âge avaient de nombreuses fêtes dans l'année [chômées], un tiers de l'année. On ne lui dit pas non plus que les ouvriers en 1880, vivent dans la misère et sans congés ni jours fériés.

Le fameux chef gaulois Vercingétorix, assiégé dans Alésia, est contraint de capituler devant Jules César. Il se présente devant lui : "Donne-moi tes armes ! ", lui dit le Romain. Et le fier Gaulois les jette à ses pieds en s'écriant : "Viens les prendre !" Fierté du justicier vaincu. Le Bien cède devant le Mal mais relève la tête dans un sursaut d'honneur. Avec le chef gaulois, c'est toute la France qui se rebiffe contre l'envahisseur. Quel moment magnifique ! Magnifique... s'il était vrai ; car nulle part, les textes d'époque n'en font mention. Cet épisode a été purement et simplement inventé en un temps où la nation française avait besoin de redonner un peu de vie à son honneur perdu (1870)." (Pierre Miquel, La vie privée des hommes, Histoire des Français, Paris, Hachette, 1983, 64 p.)

Demain, il sera question d'une célèbre histoire de faux ou comment j'ai pris il y a quelques années ma revanche sur les théorèmes de math !
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09/09/2008

Politique et histoire




Pierre Miquel expliquait donc dans un album pour enfants de la collection La vie privée des hommes que les républicains se sont attachés sous la IIIe République à mettre sur pied une école laïque afin que les enfants apprennent une histoire "républicaine" et ne soient plus endoctrinés par les congrégations religieuses.

Jeanne d'Arc au sacre de Charles VII, Ingres (1780 - 1867)

"Pour eux [les républicains] la IIIe République parachève l'histoire de la France. C'est l'origine d'une véritable guerre des manuels. A la fin du XIXe siècle, les Français se partagent en deux : les partisans de l'école laïque et ceux de l'école "libre". Les rouges et les curés. Les professeurs se lancent des injures. Les enfants se battent dans les rues.



Les historiens font intervenir les grands hommes dans la bataille. Et l'homme le plus célèbre de l'histoire de France devient... une femme, Jeanne d'Arc. Jusqu'au premières années du XIXe siècle, les Français la connaissent à peine. Voltaire en parle. En 1856, l'historien Michelet lui consacre des pages enthousiastes. Mais en 1870, la France est vaincue par l'Allemagne qui occupe l'Alsace et la Lorraine. Jeanne, la bonne Lorraine pure et fraîche, devient l'héroïne du sentiment national. L'Église rappelle qu'elle est inspirée par Dieu. L'école laïque ne veut y voir que le symbole du sentiment patriotique. En 1909, l'Église propose de béatifier Jeanne. Pendant la guerre de 14-18, des affiches, des cartes postales représentent la jeune Lorraine à la tête des armées de France. En 1920, Jeanne devient sainte Jeanne d'Arc." (Pierre Miquel, La vie privée des hommes, Histoire des Français, Paris, Hachette, 1983, 64 p.). Jamais tout à fait oubliée au fil des siècles, Jeanne d'Arc n'est vraiment devenue une héroïne de l'histoire de France que depuis le XIXe siècle.

Voici un bel exemple d'utilisation pour ne pas dire de détournement de l'histoire, au profit de la politique. Ce que l'on appelle "opération de communication" (aujourd'hui en xyloglotte) ou propagande, tout simplement...
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